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Articles, coups de gueule, anciennes critiques.

Une nouvelle publi√©e dans le Zaporogue n¬į7

par le 23 décembre 2009 dans Actualité

Zaporogue image

Le Zaporogue n¬į7

« Qui sait o√Ļ tu laisses ton corps ? », une nouvelle du soussign√© publi√©e dans le Zaporogue n¬į7, la revue de S√©bastien Doubinsky. Pour t√©l√©charger la revue c’est ici. Pour en obtenir une version papier, c’est l√†.

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Nous sommes tous des pokemons !

par le 17 mai 2009 dans Editoriaux

NOUS SOMMES TOUS DES POKEMONS !

Fini l’an 2000¬†! Ce n’√©tait vraiment pas la peine d’en faire tout un foin. On n’a eu ni les petits h√©licopt√®res personnels, ni les colonies de vacances sur Mars que nous promettaient la publicit√© et les revues futuristes dans les Sixties. On a eu une ann√©e comme toutes les autres : avec son lot de crises, de remaniements minist√©riels, de d√©localisations d’entreprise, de pouss√©e de l’extr√™me-droite, de manifestations. Et, sur le plan international, son lot de d√©tentes et de guerres, de mar√©es noires et de sommets sur l’environnement, de massacres et de bonnes intentions.

On a toujours des famines, des √©pid√©mies, des s√©cheresses, des dictatures en Afrique. On a des milliers de r√©fugi√©s qui sont de malheureuses victimes ou d’ignobles profiteurs, selon qu’ils meurent devant les cam√©ras des t√©l√©tons ou en tentant de fuir les camps qui jouxtent nos a√©roports. On a des peuples entiers qui se trucident all√®grement au nom de la race, du sang, du droit du sol ou de n’importe quelle cr√©tinerie du m√™me calibre, et des d√©mocraties modernes qui se pr√©tendent assez civilis√©es et objectives pour y d√©m√™ler les gentils des m√©chants. On a des m√īmes qui se battent au lance-pierres et meurent sous la mitrailleuse en Palestine. Ils sont des martyrs pour les uns, des terroristes pour les autres, mais ils restent des m√īmes pour les gens sens√©s. On a des tribunaux qui font un pr√©sident aux Etats-Unis et prot√®gent un dictateur au Chili. On a des pr√©sidences qui changent de visage au P√©rou, au Mexique, en Serbie¬†: on √©crit qu’elles changent de visage et on n’en parle plus. Chez nous, on a des P√©jistes (Police judiciaire) qui d√©filent dans le centre de la capitale en beuglant¬†: ¬ę¬†Non √† l’√©tat policier ! ¬Ľ Tu d√©files √† ton tour √† Bruxelles, √† Prague, √† Nice, alignes des slogans moins simplistes et finis par te demander si tu ne reprendrais pas √† ton compte celui de ton grand oncle soixante-huitard et des P√©jistes.

Chaque √©poque a les slogans et les luttes qu’elle m√©rite. Aujourd’hui, tu lutteras pour ton salaire, pour le maintien de ton emploi, √† n’importe quelle condition. Tu cr√©eras n’importe quelle organisation non-gouvernementale et tu feras des photocopies, des tracts, puis tu passeras un mois ou deux dans n’importe quelle partie du monde o√Ļ personne ne comprend la s√©mantique de tes tracts et o√Ļ tu ne comprends personne. Ou alors, tu fourreras ta brosse √† dent, ton pull en laine vierge, dans un sac √† dos et tu t’en iras lutter pour le boudin et les rillettes au Larzac. Partir au Larzac en 2000, comme on y allait dans les ann√©es soixante-dix¬†! Des luttes qui partent de l’assiette sont des luttes qui ressemblent bien √† notre √©poque¬†: h√©doniste et sans envergure. Mais peut-√™tre que notre √©poque a compris une chose in√©dite √† propos de la r√©sistance¬†: peut-√™tre a-t-elle compris que ce ne sont plus les grands utopies, mais les petites n√©cessit√©s du quotidien qui fondent – signe des temps – les r√©sistances les plus solides.

Bien entendu, avec ou sans les farines animales ou le soja transg√©nique, nous sommes tous des organismes g√©n√©tiquement modifi√©s. On nous dit qu’il faut respecter l’environnement et les rythmes naturels. La belle affaire¬†! Des plages goudronn√©es au b√©tail carnivore, il n’y a plus rien sur cette Terre qui ne soit pas de la nature humaine. En quoi le travail, la production de masse, la rentabilit√©, le ch√īmage, nos existences ou m√™me nos r√™ves sont-ils plus ¬ę¬†naturels¬†¬Ľ que le cheese-burger de McDonald¬†? Pour l’homme de l’antiquit√©, le jeu, les loisirs en g√©n√©ral √©taient plus naturels que le travail. Nous avons mis des si√®cles √† nous convaincre que le travail et l’effort √©taient naturels. √Ä pr√©sent, nous devons nous convaincre √† nouveau que c’est le ch√īmage qui est naturel, mais nous avons perdu les loisirs en route. Parce que la nature humaine est aussi changeante et opportuniste que celle des Pokemons. Elle n’appr√©hende jamais la r√©alit√© qu’en fonction de ses besoins les plus imm√©diats et de son habilet√© √† ma√ģtriser les √™tres et les choses qui contredisent ces besoins.

Pour quoi bougerons-nous donc cette ann√©e¬†? Une chose est claire¬†: nous ne nous d√©placerons jamais aussi rapidement que les capitaux, les √©crans des cambistes et les super jets des puissants. C’est donc sur notre propre territoire, sur notre quotidien, c’est donc ¬ę¬†ici et maintenant¬†¬Ľ – encore un slogan qui ne se d√©mode pas – qu’il faut bouger. Des hommes bougeront au Ciappas contre l’autorit√© mexicaine, en Palestine contre l’intransigeance des colons, en Inde contre Monsanto et les pesticides, au Larzac contre la malbouffe, √† Rome contre la visite de Haider au Pape. Toutes ces luttes sont les n√ītres √©galement.

Quant √† nous, nous bougerons parce que chaque jour de nouvelles entreprises ferment leurs portes au nom de la flexibilit√© et que des hommes, des femmes qui avaient investi dans une maison, une voiture, un foyer se voient subitement coup√©s de leurs r√™ves, de leur avenir. Nous bougerons parce qu’en perdant ton emploi, tu perds tout en dans la citadelle Europe¬†: ton pouvoir d’achat, ta mobilit√©, ta dignit√©. Nous bougerons parce que des hommes, des femmes, des enfants venus d’un autre continent finissent comme des esclaves dans les caves de Schaerbeek ou les vergers de St-Trond ou comme des criminels derri√®re les barbel√©s des centres de r√©tention¬†: il faut bien rassurer l’opinion¬†√† l’√©gard du travail en noir. Nous bougerons parce que l’hiver se pointe √† nouveau et que des √™tres humains cr√®veront d’hypothermie, la bouche ouverte et les yeux vides, comme chaque ann√©e, sur quelque trottoir de Bruxelles, de Paris, de Londres, de Milan. Nous bougerons parce que, en ce moment m√™me, des √™tres humains encaissent, ici comme ailleurs, l’addition de l’√©go√Įsme et du tout √† l’√©conomie, s’enfoncent un peu plus dans la solitude et la grisaille, subissent les railleries, les coups, la haine – ou simplement la propagande – de quelques adeptes triomphants du pas de l’oie et de la ratonnade. Toutes les luttes se valent et se ressemblent pour peu qu’elles touchent l’humain. Et peut-√™tre ne nous reste-t-il plus que cette nature-l√† √† d√©fendre.

Marco Carbocci © décembre 2000.

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Nouvelle gauche ou nouvelle droite ?

par le 17 mai 2009 dans Editoriaux

[√Ä l’√©poque o√Ļ j’ai √©crit ce papier, un certain mod√®le socialiste semblait l’emporter un peu partout en Europe. Aujourd’hui, les Jospin, Blair, D’Alema et Schr√∂der ont quitt√© la sc√®ne politique europ√©enne. Des Sarkozy, des Merkel, des Berlusconi et autres z√©lateurs d’une droite muscl√©e et triomphante ont √©t√© fort satisfaits de les renvoyer aux livres d’histoire. Cette droite-l√† constitue cependant le rejeton le plus l√©gitime d’un socialisme qui a d√©sormais achev√© de monnayer tous ses principes.]

NOUVELLE GAUCHE OU NOUVELLE DROITE ?

Il parait que la gauche triomphe en cette fin de si√®cle¬†: en Allemagne, en France, en Grande-Bretagne, en Italie. Apr√®s des ann√©es quatre-vingt tr√®s droiti√®res, il para√ģt que l’√©lecteur ram√®nerait toujours d’avantage la barre √† gauche. Signe des temps¬†? Cette gauche triomphante en profite pour effectuer un dernier ravalement de fa√ßade pour ce si√®cle. Exit la vieille gauche conflictuelle et anti-lib√©rale, voici la nouvelle gauche¬†: adepte du r√©alisme et des soins palliatifs. Si donc l’√©lecteur a choisi de voter socialiste, les formations socialistes ont r√©solu de corriger le tir en calquant leurs objectifs sur ceux de la droite. Victorieuse¬†? La gauche n’est pas venue √† bout des formations qui constituaient la droite classique, elle s’est substitu√©e √† elles.

Ne nous ber√ßons plus d’illusion¬†: en d√©pit des derniers scrutins europ√©ens, il serait vain de croire qu’il existerait encore une voie ¬ę¬†social-d√©mocrate¬†¬Ľ, con√ßue comme un¬† syst√®me d’alternative socio-√©conomique, syst√®me peu audacieux dans ses ambitions et ses moyens, mais qui v√©hiculerait encore un projet de r√©forme global de la soci√©t√©. Qu’est-ce que cette nouvelle gauche en r√©alit√©, sinon un nouveau parasite du lib√©ralisme¬†? Une gauche qui fait l’√©conomie du r√™ve et de l’intransigeance. Au nom du r√©alisme¬†? Sans doute, la droite est-elle r√©aliste lorsqu’elle se donne une solidarit√© de fa√ßade. R√©aliste et raisonnable¬†! Cette profession de foi sociale lui permet d’√©largir son √©lectorat et n’entame en rien ses fondements. Mais lorsque la gauche se contente de r√©viser le lib√©ralisme elle abdique de ses fondements historiques.

Car telle est d√©sormais la maigre ambition de la gauche¬†social-d√©mocrate¬†: infl√©chir le lib√©ralisme dans le sens d’un tr√®s vague et tr√®s frileux solidarisme social. C’est l√† le sens du ¬ę¬†Thatcherisme √† visage humain¬†¬Ľ d’un Tony Blair. La gauche n’est d√©sormais plus une id√©e, mais un correcteur d’id√©e. Et avec quelle arrogance¬†! Nous abdiquons de nos id√©aux, disent-ils, mais nous nous r√©servons le droit de corriger les v√ītres¬†! Dans cette optique, la gauche qui gouverne aujourd’hui en Europe, est une gauche d’impuissants et de perdants. Une gauche qui ne doit son triomphe qu’√† son adh√©sion aux principes de la pens√©e unique et aux quelques scrupules qui accompagnent cette apostasie.

La gauche n’est d√©sormais plus une id√©e, mais un correcteur d’id√©e.

Les pi√®tres penseurs de cette gauche moderne se contentent de justifier a posteriori la longue s√©rie de reniements dont s’alimente leur mouvement. Leur pratique de r√©flexion v√©g√®te dans l’orbite de quelques hommes forts, adeptes de la publicit√© personnelle et du d√©tartrage dentaire. Elle se nourrit de leur arrogance et de leur inertie. Et leur Ňďuvre ressemble d√®s lors d’avantage √† un √©tat des lieux qu’√† un manifeste. C’est que les dirigeants sociaux-d√©mocrates sont des gestionnaires, non des th√©oriciens. Leur syst√®me de pens√©e n’est pas politique, mais √©conomique. La gauche ne combat plus, ni m√™me ne commente, la r√©alit√©, elle se contente de la g√©rer en alignant √ßa et l√† quelques scrupules. Elle est incapable de supposer encore l’existence de situations alternatives.

C’est donc bien en terme de compromis, de renoncement et d’alternance, non d’alternative, qu’il faut entendre cette¬† ¬ę¬†troisi√®me voie¬†¬Ľ, ch√®re au sociologue britannique, Anthony Giddens et √† ses √©mules europ√©ens. Un premier th√©or√®me en forme de constat¬†: nous vivons dans un monde o√Ļ ¬ę¬†personne n’a plus d’alternative au capitalisme[1] ¬Ľ, p√©rore-t-il.¬† Raisonnement infalsifiable, que ces nouveaux √©rudits ne se donnent m√™me plus la peine de justifier. C’est qu’il a fallu en arriver l√† pour donner aux travaillistes britanniques une chance de renouer avec la gestion des affaires.

Question impertinente¬†: quelle est aujourd’hui, en Grande Bretagne ou au Bantoustan, la l√©gitimit√© d’un parti qui pr√©tend repr√©senter une majorit√© de la population¬†? Il faudrait, pour r√©pondre √† cette question, pouvoir caract√©riser correctement cette pr√©tendue majorit√©. Une classe sociale¬†? Le peuple des travailleurs¬†ou des laiss√©s-pour-compte¬†? Au sein de nos d√©mocraties nihilistes, un parti de majorit√© est par d√©finition un parti qui ratisse le plus large possible, quitte √† r√™ver de coalitions impossibles. Un parti qui se contente du plus petit commun d√©nominateur. En un mot, un parti sans programme. Comment s’√©tonner d√®s lors si ses livres de doctrine ressemblent √† des manuels pour agents commerciaux¬†?

En s’attachant au train du lib√©ralisme, le socialisme ne se contente pas de renoncer √† interpr√©ter la r√©alit√© sociale, il participe d√©lib√©r√©ment √† la falsification de celle-ci.

Il est bien entendu que toute soci√©t√© a la repr√©sentation qu’elle m√©rite. Dans les d√©mocraties occidentales la repr√©sentation que la soci√©t√© se fait d’elle-m√™me ne correspond plus, depuis longtemps, √† aucune r√©alit√© viable. D√©mocraties¬†? Pluralit√©s¬†? Egalit√©s des chances¬†? Dans un contexte o√Ļ le politique n’est plus le sujet d’une soci√©t√©, le discours que v√©hicule le politique n’a pas plus d’incidence sur le social qu’une fiction. Aussi ce discours est-il tout juste bon √† fournir des alibis √† ses inventeurs. Alibis humanitaires, s√©curitaires ou nationalistes. Pr√©textes futiles qui ne cachent m√™me pas l’incomp√©tence. Mais, en s’attachant au train du lib√©ralisme, le socialisme ne se contente pas de renoncer √† interpr√©ter la r√©alit√© sociale, il participe d√©lib√©r√©ment √† la falsification de celle-ci.

Parce que, en d√©pit de ces nouveaux champions de gauche, nous affirmons que le capitalisme a montr√© qu’il n’est pas un projet de soci√©t√© viable. Si ce n’est pas une √©vidence pour la social-d√©mocratie, c’est que la social-d√©mocratie se moque de sa base. C’est que ses dirigeants, ses th√©oriciens, ignorent tout de ce que signifie vivre au quotidien le non-emploi, l’exclusion sociale, la pr√©carit√© d’existence. La chute du bloc de l’est n’est pas la chute de tel syst√®me politique, au profit de tel autre. C’est au contraire le d√©cret de mort de toute une civilisation qui a cherch√© ses marques dans la comp√©tition et le conflit permanent.

Posons d’embl√©e quelques principes¬†: ce n’est pas la chute du mur de Berlin qui a consacr√© ce pseudo triomphe du capitalisme. C’est le suicide cons√©cutif de la majorit√© des gauches europ√©ennes. Cela faisait des ann√©es que la conflit est-ouest ne relevait plus de l’id√©ologie, mais de la strat√©gie militaire. La fin du conflit entre les deux blocs dominants ne signifiait pas l’√©crasement d’un parti par l’autre¬†: c’√©tait, bien plus, la faillite de cette logique de tension qui caract√©rise l’histoire de l’humanit√© depuis des si√®cles et que ce dernier conflit d’int√©r√™ts entre les deux puissances imp√©rialistes avait pouss√© √† son paroxysme.

A ce titre, la chute du bloc de l’est aurait d√Ľ constituer pour la gauche un nouveau challenge. Mais il a fallu qu’elle choisisse le camp du coupable repentant. Il a fallu qu’elle ent√©rine, bien plus¬†: qu’elle r√©invente la chasse aux sorci√®res. √Čtait d√©sormais suspect √† ses yeux tout ce qui rappelait le vieux mod√®le sovi√©tique. En Italie, le parti communiste le moins suspect de sympathies moscovites montrait le chemin et poussait les mea culpa jusqu’√† abdiquer de son nom. Une op√©ration lexicale qui donnait le coup d’envoi au plus formidable processus d’auto-reniement qu’ait connu le militantisme italien. La carri√®re politique d’Achille Occhetto, secr√©taire du parti √† l’√©poque, devait s’achever sur cette imposture. Il appara√ģt d√©sormais comme un des pr√©curseurs de ces nouveaux intellectuels.

Toute id√©ologie qui r√©v√®le son incapacit√© √† g√©rer le social r√©v√®le par l√† m√™me son incapacit√© √† g√©rer l’humain.

Mais il doit √™tre clair, pour tout qui sait r√©fl√©chir, que le communisme n’est pas un nom, un projet, un mod√®le de soci√©t√©, qui serait le fruit de quelque accident de histoire et aurait succomb√© √† une de ces p√©rip√©ties ult√©rieures. Il doit √™tre clair que le communisme, c’est-√†-dire la conception des rapports humains en tant que qu√™te d’un projet d’√©change et de bien √™tre collectif, est la condition naturelle pour l’√©tablissement de toute soci√©t√© viable.

L’homme se distingue de l’animal dans le sens o√Ļ il est capable de substituer le fait social √† l’instinct gr√©gaire. Ou, plus pr√©cis√©ment, dans le sens o√Ļ il demeure apte √† modifier le fait social √† l’avantage de tous les composants d’une collectivit√©. En falsifiant le social, le lib√©ralisme ram√®ne l’humain √† l’individu et l’individu √† la performance personnelle et √† l’instinct de conservation. Toute id√©ologie qui r√©v√®le son incapacit√© √† g√©rer le social r√©v√®le par l√† m√™me son incapacit√© √† g√©rer l’humain.

Au contraire, le fondement r√©el et √©l√©mentaire du socialisme est l’id√©e – l’exigence – de l’√©galit√©. L’id√©e qu’il n’existe aucune justice, aucun progr√®s pour l’homme, si ce n’est dans l’√©galit√©. Et la qu√™te d’√©galit√© est une attitude de tous les jours. De nos jours, elle s’oppose clairement aux notions de performance, de rentabilit√©, de comp√©tition. L’√©galit√© des chances, pr√īn√© dans nos soci√©t√©s, n’est qu’une fiction¬†: sur le papier, n’importe qui aurait les m√™mes chances de remporter le cent m√®tres que Carl Lewis. L’√©galit√© n’est pas non plus la solidarit√©, qui dans sa d√©finition pr√©suppose encore le parrainage d’une classe de d√©favoris√©s par une classe de privil√©gi√©s. Faire l’aum√īne aux ch√īmeurs, dresser des tentes pour les r√©fugi√©s kosovars est encore une attitude de privil√©gi√©s. L’√©galit√©, au contraire, cherche l’homme √† la source de ses besoins et de ses d√©sirs les plus √©l√©mentaires. Elle ne distribue aucune r√©compense, ne pratique aucune exclusion. Si j’ai envie, aujourd’hui, de faire le cent m√®tres en deux heures trente, je d√©nie √† quiconque le droit d’annexer ma performance au sein d’aucun classement.

Nous exigeons simplement ce qui nous revient¬†: le droit √† un traitement √©quitable des besoins, des envies et des comp√©tences, le droit au travail ou √† la paresse, le droit √† une vie d√©cente. Il faut donc continuer d’affirmer qu’il existe d’autres mani√®res d’appr√©hender le r√©el que le mod√®le de comp√©tition cynique et d’exclusion du plus faible que proclame le capitalisme. Et d’autres mani√®res d’appr√©hender le capitalisme que le nihilisme ou la capitulation. Nous affirmons pour notre part que le capitalisme a fait son temps. Composer avec lui revient √† disserter des joies de l’existence avec un moribond. Il est urgent donc, et historiquement n√©cessaire, de lui imposer une alternative. En cherchant √† lier son sort au sien, la gauche moderne se condamne √† crever avec lui.

Marco Carbocci © décembre 1999.

Non in mio nome ! Pas en mon nom !

Non in mio nome ! Pas en mon nom !


[1] GIDDENS, Anthony, The Third Way, The renewal of social democracy, Londres, 1998.

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Faut-il instaurer un blocus de la Flandre ?

par le 17 mai 2009 dans Editoriaux

FAUT-IL INSTAURER UN BLOCUS DE LA FLANDRE ?

Lors des r√©centes √©lections communales en Belgique, un √©lecteur sur trois a vot√© pour le Vlaams Blok √† Anvers. Un bilan¬†pour l’ensemble de la Flandre : c’est d√©sormais 10% de l’√©lectorat flamand qui se reconna√ģt dans le populisme nationaliste et x√©nophobe de l’extr√™me-droite. Une surprise¬†? C’en est une apparemment pour les d√©mocrates flamands qui tablaient encore sur un reflux de cette mar√©e noire √† la veille du scrutin. C’en est une en tous cas pour l’ensemble des m√©dias europ√©ens. Les quotidiens allemands, fran√ßais s’alarment. Le Corriere della Sera italien titre ¬ę¬†Haider en Belgique¬†¬Ľ. Les Autrichiens se font carr√©ment mesquins¬†: ¬ę¬†Faut-il instaurer un blocus de la Belgique¬†?¬†¬Ľ

√Ä l’issue de ce dernier scrutin, Dewinter et sa clique r√™vent peut-√™tre en effet d’un sc√©nario √† l’Autrichienne. Y croient-ils r√©ellement¬†? Haider est un pr√©c√©dent dangereux et l’on sait que Dewinter a bien cherch√© le rapprochement avec les lib√©raux anversois. En vain, semble-t-il. Le cordon sanitaire, instaur√© par les partis d√©mocratique autour du Blok, tient, mais vid√© de toute dynamique. √Ä court terme, le Blok n’atteindra probablement pas le pouvoir gr√Ęce au jeu subtil des coalitions. Mais la lourdeur et l’inertie des coalitions h√©t√©rog√®nes qui constituent le cordon jouent en sa faveur. Le Blok sait que l’asphyxie progressive du pouvoir nourrit son √©lectorat. Pour ces puissants esprits critiques, le mod√®le, ce n’est pas Haider et la cohabitation, non¬†: c’est Mussolini et la majorit√© absolue.

Aussi, l’attitude des partis flamands ne rassure plus les francophones du pays. Que feront-ils √† Anvers¬†? Maintenir le cordon, r√©pondent-ils. Mais si √ßa ne suffit plus¬†? Une heure avant l’√©lection, ils √©taient persuad√©s encore que leur strat√©gie √©tait la bonne. Voyez les sondages¬†! disaient-ils. On sait pourtant depuis longtemps que les sondages mentent toujours √† cet √©gard. Le vote fasciste √©tait – jusqu’√† cet ultime scrutin – un vote honteux. Mais si une chose interpelle l’opinion flamande, c’est que les √©lecteurs du Blok n’ont plus honte de s’affirmer d√©sormais. 89.000 personnes votant de la m√™me mani√®re rien que pour le centre historique d’Anvers, ce n’est plus de la protestation individuelle, c’est une force collective en mouvement et c’est une identit√©.

Non combattus, le fascisme, la x√©nophobie, la connerie s’inventent une honorabilit√© de fait et prosp√®rent. Au niveau communal, les partis d√©mocratiques ont dispos√© de six ann√©es pour mater la b√™te sur leur propre terrain. Le jeu a parfaitement r√©ussi √† Bruxelles et au sud du pays¬†: partout les fascismes francophones se replient, agonisent, se diluent dans leur propre m√©diocrit√©. Les n√©erlandophones de leur c√īt√© n’ont pas su relever le d√©fi. Que leur demandait-on en somme¬†? De parler √† un √©lectorat √©cŇďur√© de leur immobilisme. De trouver les mots, les strat√©gies √©l√©mentaires leur permettant de combler le gouffre qui s’est install√© entre eux et la population. Ils ont cherch√© des mots, des strat√©gies, et les ont cherch√© sur le terrain du Blok. Ils ont cautionn√© dans leur discours l’identification entre l’ins√©curit√© et le petite criminalit√©, entre la petite criminalit√© et l’√©migration, favorisant partout la peur de l’autre et son imaginaire √©go√Įste.

Cantonn√© dans l’opposition, le Blok avait beau jeu de d√©construire m√©thodiquement les initiatives des d√©mocrates. Le Blok nie, interpelle, vocif√®re, omettant bien s√Ľr de rien construire qui ne trouve sa source dans la n√©gation de l’autre. Un esprit pauvre, vou√© au parasitage d’un esprit plus riche, mais r√©solument impuissant. Car en acceptant implicitement le dialogue, les d√©mocrates alimentaient la machine fasciste et se condamnaient √† l’impuissance. Combattre de front les th√©ories du Blok¬†? Un jeu dangereux, nous assurait-on. Et c’est bien le plus idiot et le plus dangereux de tous les clich√©s √† l’√©gard de l’extr√™me-droite¬†: en le chargeant de front, on ne r√©ussirait, para√ģt-il, qu’√† cr√©er des martyrs et √† renforcer son √©lectorat. Mieux vaut donc lui monnayer sa respectabilit√©¬†? Aujourd’hui, au nom de la d√©mocratie, une bonne part de ceux qui n’ont pas prostitu√© leur vote sur les listes du Blok estime qu’il est peut-√™tre temps de lui donner une chance de gouverner.

L’√©lectorat du Blok¬†? Les excellences flamandes semblent le red√©couvrir avec un √©tonnement renouvel√© au terme de chaque scrutin. Nouvelle donne cet automne¬†: les nantis aussi sont susceptibles de voter pour le Blok. Les nantis¬†? Ceux qui vivent dans les quartiers o√Ļ les seuls √©migr√©s r√©pertori√©s, si l’on excepte la bonne portugaise et le jardinier japonais, sont britanniques ou hollandais. Exit donc la belle th√©orie d’un vote du d√©sespoir. Mais le fascisme se nourrit de toutes les frustrations et de tous les √©go√Įsmes. Et l’instinct de r√©bellion des classes ais√©es est toujours √©go√Įste. Ce n’est donc pas un paradoxe – et ce ne devrait plus √™tre un √©tonnement pour personne aujourd’hui – si l’extr√™me-droite se d√©veloppe avant tout au Nord du pays. Les exemples foisonnent de ces r√©gions prosp√®res qui revendiquent avant tout le maintien de leurs privil√®ges.

En somme, c’est ce d√©faut de perspective historique, cette perp√©tuelle m√©connaissance du ph√©nom√®ne, cet amateurisme qui nous alarment le plus chez nos voisins du Nord. √Ä Anvers, quelques heures apr√®s le scrutin, un groupe antifasciste lan√ßait un cocktail Molotov sur un b√Ętiment dont le Blok avait d√©m√©nag√© depuis un moment. √Ä Anvers encore, 500 lyc√©ens manifestant contre le racisme se ruaient sur les militants de l’Abvv (syndicat socialiste flamand) venus les rejoindre, les prenant pour des contre-manifestants¬†! Amateurisme ou mauvaise information encore,¬†la d√©sinvolture du premier ministre au soir du scrutin¬†? Pas de quoi s’inqui√©ter, para√ģt-il. En niant publiquement la gravit√© du ph√©nom√®ne, Verhofstadt, ce jour-l√†, √©tait d’avantage le repr√©sentant de la Flandre que celui de la Belgique.

L’extr√©misme d’un certain √©lectorat flamand concerne et bouscule l’ensemble de la Belgique. Mais les diff√©rences d’attitudes entre le Nord et le Sud du pays renvoient √† un antagonisme bien plus profond. La Flandre r√©fute une histoire que lui a longtemps dict√©e les francophones. Celle d’une Belgique o√Ļ la puret√© est au Sud et la peste au Nord. O√Ļ, durant les deux guerres mondiales, les r√©sistants √©taient francophones et les collabos flamands. On sait le r√©flexe d’autod√©fense agressif dans lequel la Flandre s’est enferm√©e √† cet √©gard, se contentant de chasser de futiles d√©mons communautaires. C’est avec ses th√©ories racistes que le Blok a gagn√© son √©lectorat, mais c’est son combat pour le Flandre qui lui avait au pr√©alable invent√© une virginit√© aux yeux de ce m√™me √©lectorat. Il est temps donc de r√©affirmer ces quelques √©vidences¬†: non, la Flandre n’est pas plus ¬ę¬†naturellement¬†¬Ľ fasciste que le reste du pays. Oui¬†: il y a bien eu des collaborateurs, des nazis, des S.S., sur l’ensemble du territoire belge et ce sont ces gens-l√† qui sont √† l’origine de la formation du Blok. Le fait de reconsid√©rer ce pass√©, ensemble et avec s√©r√©nit√©, donnera peut-√™tre √† la Flandre une chance d’en finir avec ses v√©ritables d√©mons.

Marco Carbocci © octobre 2000.

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Faut-il r√©habiliter l’utopie ?

par le 15 mai 2009 dans Critiques littéraires

Ievgueni Zamiatine, "Nous autres", 1920

Ievgueni Zamiatine, "Nous autres", 1920

De quel monde r√™vons-nous¬†? Il y a vingt ans, quinze ans, dix ans √† peine, on nous rabattait r√©guli√®rement les oreil¬≠les avec cette fameuse, prodi¬≠gieuse, proximit√© de l’an 2000. L’an 2000 est √† la porte maintenant. Quel¬≠ques petites ann√©es rapides avant le grand passage. Et qu’est-ce que √ßa peut bien nous faire¬†?

Comme toutes choses qui se concr√©tisent avec le temps, l’an 2000 a cess√© de nous donner le vertige. Apr√®s le grand fantasme √©conomique et do¬≠mestique des Six¬≠ties, la grande d√©¬≠pres¬≠sion des ann√©es soixante-dix, la vie au fil des jours, comme un corps √† corps. Nous avons perdu le go√Ľt de croire aux slo¬≠gans des fabricants de r√™¬≠ves et d’√©¬≠lectro-m√©nagers. Nous hantons un monde blas√©, atroce¬≠ment quoti¬≠dien, et le quoti¬≠dien ignore l’utopie.

D√®s les premi√®res d√©cennies du XXe si√®cle, l’utopie tradi¬≠tion¬≠nelle avait d√©j√† perdu du terrain. Celle-ci ¬≠peignait des so¬≠ci√©t√©s fig√©es, des ailleurs impro¬≠bables, vou√©s √† l’ac¬≠com¬≠plissement d’un devenir strictement collec¬≠tif. Hors d’U¬≠to¬≠pie, il n’existait rien. Et l’his¬≠toi¬≠re, le temps lui-m√™me qui filait, tou¬≠jours √©gal √† lui-m√™me, n’a¬≠vaient plus aucune esp√®ce d’im¬≠portan¬≠ce.

Le cr√©ateur d’Utopie ne se souciait pas d’√™tre cr√©dible ou simplement passionnant. Mais, on imagine assez ce que ce type de soci√©t√©s avait d’√©touf¬≠fant et de contraignant. Le bonheur malgr√© l’homme et mal¬≠gr√© tout. C’est cet as¬≠pect contraignant, uniforme, non-dyna¬≠mique, que notre si√®¬≠cle hy¬≠per individualiste commencera par r√©¬≠fute¬≠r. L’u¬≠to¬≠pie moderne a r√©in¬≠tro¬≠duit en son sein l’indivi¬≠du et la r√©¬≠vol¬≠te, l’irr√©¬≠gula¬≠rit√© et l’an¬≠goisse.

En 1924, le sovi√©tique Eug√®ne Zamiatine publiait en Gran¬≠de-Breta¬≠gne une des premi√®res des¬≠criptions r√©solument n√©ga¬≠ti¬≠ves d’un uni¬≠vers dicta¬≠to¬≠rial, tout entier fond√© sur le culte de l’u¬≠ni¬≠for¬≠mit√© et de la pens√©e ra¬≠tionnelle. Le h√©ros de Zamiatine se rebel¬≠lait sans espoir contre l’illu¬≠sion d’un bon¬≠heur aseptis√©, math√©¬≠matique et gr√©gaire. M√™me s’il s’agit d’un exem¬≠ple isol√©, il n’est pas in¬≠dif¬≠f√©¬≠rent de constater que c’est en Union Sovi√©tique que germait ce cou¬≠rant an¬≠ti-uto¬≠pi¬≠que.

L’uto¬≠pie tradi¬≠tion¬≠nelle, de Tho¬≠mas More √† William Mor¬≠ris, √©tait pure sp√©cula¬≠tion, vulgarisa¬≠tion d’un discours porteur d’aspirations √©ga¬≠litai¬≠res. L’an¬≠ti-utopie se nourrira d’ac¬≠tua¬≠lit√© et de d√©¬≠cep¬≠tions. Par la suite, on retrouvera sou¬≠vent ce rapport ambigu, parfois contradictoire, avec l’exp√©rience sovi√©tique. Celle-ci appara√ģtra tant√īt comme une sorte de re¬≠pous¬≠soir, tant√īt comme un mo¬≠d√®le d√©¬≠chu, une uto¬≠pie avort√©e. L’utopiste moderne a d√©finitivement renonc√© √† se fier aux uto¬≠pies.

Aussi, l’utopie exploite les id√©es fixes et les a priori de son temps. Aujourd’hui, elle s’alimente de la science-fic¬≠tion, tout comme autrefois elle courti¬≠sait l’exotisme, la litt√©¬≠ra¬≠ture de voyage ou le mythe de l’√āge d’or. Avec Za¬≠miatine, Hux¬≠ley, Orwell ou Bradbury, le lien en¬≠tre le r√®¬≠gne de la scien¬≠ce et la dic¬≠tature poli¬≠tique appa¬≠ra√ģt d√©¬≠sor¬≠mais comme un des princi¬≠pes fondateurs du gen¬≠re.

Le XXe si√®cle est le si√®cle des grandes r√©alisations scientifiques, mais aussi le si√®cle o√Ļ se sont concr√©tis√©es vail¬≠le que vaille les vieilles aspira¬≠tions d√©mocrati¬≠ques, ainsi que les pires exp√©riences totalitaires et con¬≠cen¬≠tra¬≠tion¬≠naires. On peut se demander, √† ce stade, si les princi¬≠pes de l’utopie traditionnelle n’ont pas perdu de leur per¬≠ti¬≠nence d√®s lors qu’ils perdaient √©gale¬≠ment leur carac¬≠t√®re de sim¬≠ple projec¬≠tion litt√©¬≠raire.

Si l’on examine les revendications de l’u¬≠to¬≠pie tradition¬≠nel¬≠le, on cons¬≠tate que la plu¬≠part de celles-ci apparais¬≠sent infi¬≠niment plus ac¬≠cessi¬≠bles au¬≠jourd’hui qu’on ne le suppo¬≠sait autre¬≠fois. En se donnant les moyens techniques, voire politiques, de r√©a¬≠liser l’uto¬≠pie, l’humanit√© d√©samor√ßait la foi et le r√™¬≠ve. La ques¬≠tion pa¬≠ra¬≠doxa¬≠le qu’Aldous Hu¬≠xley √©pin¬≠glait en √©pi¬≠graphe du Meilleur des Mondes √©tait ¬ę¬†Com¬≠ment √©viter leur r√©ali¬≠sa¬≠tion d√©finitive¬†?¬†¬Ľ

Ce que rejette notre √©poque, ce sont les tentations du bonheur par conditionnement, de la stabi¬≠lit√© par re¬≠non¬≠ce¬≠ment et nivel¬≠le¬≠ments succes¬≠sifs, de l’una¬≠nimit√© sans par¬≠ticipation. L’humain est perfectible, mais se d√©fie de ses pro¬≠pres capacit√©s de change¬≠ment. Per¬≠vertis¬≠sant √† l’ex¬≠tr√™me les principes de la soci√©t√© uto¬≠pi¬≠que, Ray Brad¬≠bury faisait dire √† un per¬≠son¬≠nage de Fa¬≠hren¬≠heit 451 : ¬ę¬†Cha¬≠cun ne na√ģt pas li¬≠bre et √©gal aux au¬≠tres, mais chacun est fa√ßonn√© √©gal aux autres. Tout homme est l’image de son sem¬≠blable, ainsi tout le monde est con¬≠tent.¬†¬Ľ

Du XVIe au XIXe si√®cle, les cr√©ateurs d’utopie ont cru pas¬≠sion¬≠n√©ment en l’humain, aux progr√®s de l’humain indisso¬≠lu¬≠ble¬≠ment li√©s aux pro¬≠gr√®s de la soci√©t√© et de la science. Nous savons, √† pr√©¬≠sent, que la soci√©t√© et la science sont aussi capables de nier l’humain. Dans cette optique, le pes¬≠si¬≠mi¬≠sme de l’an¬≠ti-uto¬≠pie mo¬≠derne, et plus g√©n√©ralement celui de la scien¬≠ce-fiction, pour¬≠rait bien √™tre le pessi¬≠misme d’une civili¬≠sation qui d√©sa¬≠voue ses pro¬≠pres prin¬≠ci¬≠pes sans trou¬≠ver l’√©¬≠nergie, le courage ou les motiva¬≠tions d’en d√©¬≠finir de nou¬≠veaux.

Marco CARBOCCI © juillet 1994

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Compétition, décrochage et exclusion

par le 15 mai 2009 dans Editoriaux

[Cet article, compos√© d’abord pour un public belge francophone et publi√© √† Li√®ge, fut repris ensuite dans diff√©rents organes de presse europ√©ens et modifi√© en cons√©quence. Il s’agit ici de la version non modifi√©e. √Ä l’√©poque, le ch√īmeur belge √©tait contraint de pr√©senter deux fois par mois sa ¬ę¬†carte de pointage¬†¬Ľ √† l’administration de sa commune de r√©sidence. Miet Smet, chr√©tienne flamande, √©tait la ministre de l’emploi.]

COMP√ČTITION, D√ČCROCHAGE ET EXCLUSION

Qui entend parler de d√©crochage aujourd’hui songe presque sponta¬≠n√©ment au principal facteur de d√©s√©quilibre en milieu scolaire. Dans ce secteur, des chif¬≠fres exis¬≠tent, des atti¬≠tudes et quelques initiati¬≠ves minis¬≠t√©rielles r√©centes qui montrent assez l’ampleur du probl√®¬≠me. Mais, si l’on s’en tient √† la d√©finition stricte du ph√©¬≠no¬≠m√®ne, on constate que celui-ci touche en r√©alit√© tous les domai¬≠nes de notre vie socia¬≠le, priv√©e ou af¬≠fective. On constate √©ga¬≠lement qu’il par¬≠ti¬≠cipe en n√©ga¬≠tif de l’√©ternel¬≠le logique de comp√©¬≠tition et d’ex¬≠clu¬≠sion so¬≠cia¬≠le.

Le processus d√©marre √† l’√©cole et poursuit ses ravages dans la vie. On te balance l’esprit de perfor¬≠mance au bibe¬≠ron. On te d√©¬≠balle l’exc√©dent d√®s la Mater¬≠nel¬≠le. C’est le pre¬≠mier jalon. Tu as cinq ou six ans. Tu ap¬≠prends √† lire, √† calcu¬≠ler, √† te faire respec¬≠ter dans la cour de r√©¬≠cr√©. Tu enta¬≠mes seul et sans le sa¬≠voir en¬≠core le grand jeu de la comp√©ti¬≠tion.

Toute vie, bien entendu, est une cour¬≠se d’ob¬≠sta¬≠cles. Prends des gens et essaie de les faire cou¬≠rir d’un point ¬ę¬†a¬†¬Ľ √† un point ¬ę¬†b¬†¬Ľ. √áa n’a aucun sens en soi. Quelle raison ces gens-l√† auraient-ils de se mettre b√™tement √† courir¬†? Pour rendre le jeu moti¬≠vant, on instaure un palma¬≠r√®s, quel¬≠ques difficult√©s subsidiaires, des r√©¬≠compenses aux meil¬≠leurs et des exclu¬≠sions.

Le vrai d√©crochage intervient lorsque tu com¬≠mences √† r√©a¬≠li¬≠ser que tu ne tien¬≠dras pas la distance. Tu es seul au mon¬≠de. Pa¬≠reil √† des milliers et pourtant in¬≠capa¬≠ble de com¬≠muni¬≠quer, de t’identi¬≠fier √† rien ni personne. Tu te sens isol√©, √©chec et mat. Tu d√©¬≠cro¬≠ches de la vie.

Au d√©but, c’est juste un cri de d√©tresse ou de r√©sistan¬≠ce. J’ai rencon¬≠tr√© Samir dans une √©cole de devoirs de la p√©¬≠ri¬≠ph√©rie bru¬≠xelloise. Un petit gars d√©lur√© avec des tics de rappeur et de grosses notes rou¬≠ges dans son jour¬≠nal de classe¬†: ¬ę¬†Sa¬≠mir est exclu trois jours pour avoir d√©¬≠fonc√© la porte de sa classe de math√©matique √† coups de pieds.¬†¬Ľ C’est quoi cette his¬≠toire de porte¬†? que je lui de¬≠mande. La r√©pon¬≠se fuse comme une paire de cla¬≠ques¬†: ¬ę¬†J’ai d√©jant√©, mec¬†! Vaut mieux √ßa que se shoo¬≠ter dans les toilet¬≠tes¬†!¬†¬Ľ Qu’est-ce que tu veux r√©pondre √† √ßa¬†?

En y r√©fl√©chissant un peu, il y a toujours plus bas, plus mo¬≠che, plus mal barr√© que toi. √áa te console un temps. √áa te donne l’illusion de r√©sister. Tu tiendras le coup tant que tu auras ce mirage devant les yeux d’avoir toujours quel¬≠que chose de plus √† rater ou √† perdre. Lorsque tu n’as vraiment plus rien √† perdre, tu t’√©teins. Tu es au bout du rou¬≠leau, au bout du processus de d√©crochage.

Des structures existent qui sont suppos√©es te per¬≠mettre de revenir dans la course et qui souvent se conten¬≠tent de te neutra¬≠liser ou de t’i¬≠soler un peu plus. L’a¬≠do¬≠les¬≠cent mal dans sa peau redou¬≠ble son ann√©e, ajoute au mal √™tre ou aux dif¬≠fi¬≠cult√©s en math ou en g√©o le sentiment d’a¬≠voir √©t√© dis¬≠qua¬≠lifi√©. Lors¬≠qu’un ado¬≠les¬≠cent perd les p√©¬≠dales au cours de g√©o ou de math, il ne d√©croche pas sim¬≠plement de l’√©co¬≠le. Il d√©¬≠croche de l’envi¬≠ronnement, du cadre so¬≠cial, affec¬≠tif et culturel que repr√©¬≠sente pour lui l’√©¬≠cole.

Je crois que les m√™mes sch√©¬≠mas sont applicables √† la vie acti¬≠ve. Pareillement √† l’√©¬≠tu¬≠diant en rupture de scola¬≠ri¬≠t√©, le ch√īmeur ne d√©¬≠croche pas simple¬≠ment du tra¬≠vail, il d√©cro¬≠che du cli¬≠mat g√©n√©¬≠ral, de la justifica¬≠tion per¬≠sonnelle et du statut social que lui pro¬≠cure le monde du travail. Dans cette logi¬≠que, le ch√īmeur est au tra¬≠vail¬≠leur ce que le can¬≠cre est √† l’√©tudiant mod√®¬≠le. C’est le m√™me cons¬≠tat d’√©¬≠chec, la m√™me humi¬≠liation, le m√™me √©cŇďurement, le m√™me sen¬≠ti¬≠ment de cul¬≠pabi¬≠lit√© et d’im¬≠puis¬≠sance.

√Ä pr√©sent, tu as vingt, trente, quarante, cinquante ans. Un p√©pin dans tes projets de carri√®¬≠re. La vie entre parenth√®ses. Tu entames le ri¬≠tuel du poin¬≠tage bimensuel sans imagi¬≠ner qu’il s’agit d’un aller sim¬≠ple. Tu brades ton √©nergie, ton temps libre, tu marchan¬≠des tes comp√©¬≠tences et tu r√©ali¬≠ses tr√®s vite que tout √ßa ne te m√®¬≠nera pas √† grand chose.

Miet Smet a eu le courage de le reconna√ģtre sur la pre¬≠mi√®re cha√ģne¬†: Il n’y a pas de travail¬†! Juste quelques op¬≠tions compl√©¬≠mentaires d’√©viction. Tu veux cr√©¬≠er, en¬≠trepren¬≠dre¬†: on n’a pas be¬≠soin de toi. Com¬≠ment conser¬≠ver un ob¬≠jec¬≠tif, une moti¬≠va¬≠tion, une rai¬≠son de tenir le cap ¬≠dans un con¬≠texte o√Ļ seu¬≠les comp¬≠tent les so¬≠lu¬≠tions de mas¬≠ses et les plans d’ur¬≠gen¬≠ce, o√Ļ les structu¬≠res et les volon¬≠t√©s man¬≠quent pour ac¬≠cueillir les ini¬≠tiati¬≠ves personnelles, o√Ļ cha¬≠que tenta¬≠tive que tu fais de te sor¬≠tir du lot est un motif et un ris¬≠que sup¬≠pl√©mentai¬≠re d’exclu¬≠sion¬†?

Ces contradic¬≠tions-l√† ne sont pas les tiennes, mais c’est toi qui passes √† la cais¬≠se. Alors, tu capitules. Tu comptes tes morts et tu te r√©si¬≠gnes √† plaider cou¬≠pa¬≠ble.

Que reste-t-il √† l’homme devant l’exclusion, la solitude ou la fin d’un r√™¬≠ve, sinon le remords et le re¬≠pli sur soi-m√™me¬†? Il est effarant de voir √† quel point l’individu con¬≠front√© √† lui-m√™me et √† la n√©ces¬≠sit√© de survi¬≠vre s’adap¬≠te aux si¬≠tuations les plus in¬≠justes, fi¬≠nit par trouver tout √† fait normales aujourd’hui les cir¬≠cons¬≠tances qu’hier encore il aurait rejet√©es comme tout √† fait d√©gueulas¬≠ses et mes¬≠quines.

Tu marches dans la rue. Tu re¬≠gardes les autres qui tra√ģ¬≠nent leur chien, leurs gosses ou leur pou¬≠voir d’achat dans les grandes art√®res commer√ßantes. Puis, tu regardes ail¬≠leurs et tu n’y penses plus. Le type, l√† de¬≠vant toi, a vraiment l’air d’une cloche. Tu trouves le moyen de te remonter le moral en¬≠core une fois en son¬≠geant qu’il y a des gens plus bai¬≠s√©s que toi dans la vie.

Ce type devant toi s’appelle Marcel. Je l’ai ren¬≠con¬≠tr√© qui venait d’√©chouer √† la rue un peu avant les pre¬≠mi√®res nei¬≠ges de cet hiver. Nous avons dis¬≠cut√© des heures. Les autres au¬≠tour de nous a¬≠vaient pour lui des al¬≠lures de cadavres. L’air hagard, avin√©, comme s’ils avaient depuis long¬≠temps tir√© un trait d√©fini¬≠tif sur quel¬≠que chose. ¬ę¬†Qu’est-ce que c’est que cette zone¬†? pes¬≠tait Marcel. Je ne compte pas m’√©ter¬≠ni¬≠ser. Promets-moi de re¬≠venir voir si tu me trou¬≠ves dans une quin¬≠zai¬≠ne.¬†¬Ľ

Je suis re¬≠pass√© comme promis quinze jours plus tard. Un froid de chien. La neige comme une d√©fro¬≠que sale sur la ville. Mar¬≠cel avait creus√© son trou comme tous les autres. Il ne m’a pas recon¬≠nu.

Fin de partie.

Marco Carbocci © avril 1994.

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Nous ne leur pardonnerons rien, car ils ne savent pas ce qu’ils font.

par le 14 mai 2009 dans Editoriaux

NOUS NE LEUR PARDONNERONS RIEN,

CAR ILS NE SAVENT PAS CE QU’ILS FONT.

Tu connais l’histoire du soldat Dupont¬†? Dupont √©tait sol¬≠dat et d√©serteur. On le condamne √† mort. Dix minutes et vingt m√®tres √† vivre. Au moment de faire face au peloton d’ex√©¬≠cu¬≠tion, tout le monde pouvait l’entendre r√©p√©ter¬†: Jusqu’i¬≠ci rien √† crain¬≠dre¬†! Jusqu’ici, tout baigne¬†!

Je songeais vaguement √† cette histoire en regardant ce d√©bat con¬≠sa¬≠cr√© aux sans-abri un mercredi soir sur la pre¬≠mi√®re cha√ģne. Un tas de types formidables √©taient l√†, sur le pla¬≠teau, √† d√©bal¬≠ler quelques √©vidences incontourna¬≠bles. Des voix s’√©¬≠le¬≠vaient dans la salle. Des jurons, des cris de foire.

Les cam√©ras ba¬≠layaient l’as¬≠sistance, fi¬≠xaient un court ins¬≠tant la mor¬≠gue de l’un ou l’autre spectateur jurant, beuglant, comme un vieux chien sans ma√ģtre. On entendait leurs voix, mais il √©tait bien clair pour tout le monde que ces gens-l√† parlaient probablement pour ne rien dire. Evi¬≠demment qu’ils parlaient pour ne rien dire. Quand se serait-on souci√© de leur donner une syn¬≠taxe ou un voca¬≠bulaire¬†?

Si l’on √©coute apr√®s √ßa le petit couplet bien rod√© des auto¬≠rit√©s comp√©ten¬≠tes, on r√©alise qu’il existe deux camps. Non deux r√©ali¬≠t√©s, mais deux mani√®¬≠res contra¬≠dic¬≠toires d’ap¬≠pr√©¬≠hen¬≠der et de parler d’une m√™me r√©a¬≠lit√©, deux sens des priorit√©s. La lan¬≠gue de bois n’est somme toute que le moyen plus ou moins cod√© d’entuber son monde avec un mi¬≠nimum d’√©¬≠l√©gan¬≠ce.

La langue de bois du monde politique n’est qu’un pr√©¬≠tex¬≠te. Un aveu d’impuis¬≠sance. Avec un peu de recul et de bonne volon¬≠t√©, on peut se permettre de trouver √ßa dr√īle. Ce qui l’est moins, c’est lorsque les patrons d’entrepri¬≠se, les pro¬≠pri√©¬≠tai¬≠res, les sp√©cula¬≠teurs de mi¬≠s√®re re¬≠layent les m√™mes lieux com¬≠muns, les m√™¬≠mes pr√©tex¬≠tes foi¬≠reux, les m√™mes proc√©d√©s de pe¬≠tits √©pargnants mina¬≠bles pour justifier les √©ternelles res¬≠tric¬≠tions de personnel et leurs foutues hausses de loy¬≠er.

Je crois que c’est l√† le trait le plus dangereux de la for¬≠mida¬≠ble an√©mie du pouvoir politique. Qu’ils s’en¬≠tre-d√©¬≠chirent mutuel¬≠lement au nom de la d√©mocratie ou de leur i¬≠dentit√© lin¬≠guistique, qu’ils s’√©tri¬≠pent en chŇďur, pourvu qu’ils tien¬≠nent leurs chiens en lais¬≠se. Mais le mi¬≠lieu poli¬≠tique, comme n’importe quel mi¬≠lieu, fonc¬≠tionne et raison¬≠ne en circuit ferm√©, sans se soucier des cas d’urgence et des prio¬≠rit√©s.

L’exclusion sociale prend des allures de catastrophes inter¬≠nationales. Il faudrait des inonda¬≠tions, des mor¬≠tiers serbes, des toits qui s’effondrent. J’ai vu, dans la rue, les m√™mes larmes, les m√™mes cris de d√©tresse et d’impuis¬≠sance que l’on voit tous les jours √† la t√©l√©¬≠vi¬≠sion. Mais comment pour¬≠rait-on pr√©tendre attirer l’at¬≠ten¬≠tion de l’O.N.U. ou du fonds des calamit√©s nationa¬≠les lorsque l’on n’a pas m√™me un vague bout de toit √† se faire rem¬≠bour¬≠ser¬†?

Il existe, bien s√Ľr, hors du monde politique, tout un r√©seau d’institutions de protection sociale. Le fameux ¬ę¬†monde asso¬≠ciatif¬†¬Ľ qui palabre et s’entred√©chire avec un √©gal en¬≠thousiasme. Les syndi¬≠cats, de leur c√īt√©, sont bien trop occu¬≠p√©s √† mar¬≠chander √† re¬≠bours les ul¬≠times il¬≠lu¬≠sions de la clas¬≠se ou¬≠vri√®re pour s’occu¬≠per des exclus. Ce que l’on d√©¬≠fend, c’est son tra¬≠vail, son salaire. Lors¬≠que tu n’as plus de salaire √† d√©¬≠fen¬≠dre, lors¬≠qu’il te reste juste la vie, ta famille, tu es seul au monde.

Il y a quelques temps, √† propos d’un autre d√©bat sur l’euthana¬≠sie, j’entendais je ne sais quel pr√©lat catholique clamer haut et fort que la vie d’un homme ne lui appartient pas. Qu’est-ce qui lui appartient alors¬†? On a l√©galis√© l’exclu¬≠sion socia¬≠le, la hausse des loyers, l’humiliation. On a l√©ga¬≠lis√© le tir aux pi¬≠geons. Qu’est-ce qu’on attend pour l√©ga¬≠liser l’euthana¬≠sie¬†?

Voici les donn√©es du probl√®me¬†: ce qui est en jeu en fin de compte, c’est ta vie. Pas la mort, non. Ce se¬≠rait trop simple. Juste l’im¬≠mense g√ʬ≠chis de ta vie. La n√©ga¬≠tion. L’en¬≠nui. L’im¬≠puis¬≠sance. Dans cette optique, dire ce que tu pen¬≠ses vrai¬≠ment, gueuler, mani¬≠fester n’est pas un privil√®¬≠ge. Le pri¬≠vi¬≠l√®ge des pri¬≠vil√®¬≠ges serait de ne rien fai¬≠re, ne rien sentir et se fou¬≠tre de tout.

L’autre jour, je rencontrais cette fille dans le m√©tro. Je l’avais rep√©r√©e tout de suite √† ses moues d’oiseau mouill√©, √† cette mani√®re trop √©vidente qu’elle avait de confes¬≠ser du bout des yeux qu’elle n’a¬≠vait pas pay√© son ticket des trans¬≠ports en commun. Un moment plus tard, elle est venue me ta¬≠per dans le compar¬≠ti¬≠ment. J’√©¬≠tais sans un, lessiv√©. Je lui ai dit¬†: on est du m√™me bord tous les deux. Merde¬†! qu’elle me fait. √Ä quoi √ßa va me ser¬≠vir de savoir √ßa¬†? √áa me donnera pas √† bouffer.

Marco Carbocci © mars 1994.

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La rue, la mort, la solitude et rien d’autre.

par le 14 mai 2009 dans Editoriaux

[Quinze ans que j’ai publi√© ce papier.¬† Qu’est-ce qui a chang√© ? Aujourd’hui, j’en modifierais ici et l√† la forme. Mais, √† l’√©gard du fond, je n’en retrancherais pas une ligne.]

LA RUE, LA MORT, LA SOLITUDE ET RIEN D’AUTRE.

Belloul Messaoud est mort. Je revois assez ce vieil homme allong√© sur le trottoir √† l’entr√©e du m√©tro. Ce gars-l√†, pa¬≠ra√ģt-il, avait d√©cid√© un jour d’arr√™ter les frais. Il s’√©¬≠tait tap√© l√†, sous un tas de vieilles pelures, et s’√©tait mis √† atten¬≠dre la grande d√©¬≠gringolade terminale. La rue, la mort, la solitu¬≠de ont tou¬≠jours la m√™me foutue puan¬≠teur.

Ce que l’on sait de son histoire¬†? Seulement ce qu’en ont dit ses empreintes digitales. Il s’appe¬≠lait Belloul Messa¬≠oud. Soixante-douze ber¬≠ges. Un fran√ßais d’ori¬≠gine alg√©ri¬≠en¬≠ne. Au-del√† de cette d√©plorable signal√©tique, tu peux imaginer qu’il a eu la vie de n’importe qui et que quelque chose un jour a cass√© dans sa t√™¬≠te. Tu peux imagi¬≠ner qu’il a d√©couvert et perdu le secret des √©¬≠toiles. Puis, si √ßa te convient mieux, tu peux ima¬≠giner aussi que c’√©¬≠tait le roi des cons et que c’est sa connerie qui l’a tu√©.

Belloul Messaoud, dit-on, refusait obstin√©ment toute as¬≠sistan¬≠ce. Que lui propo¬≠sait-on ? Des bribes de sur¬≠vie, un √©pouillage en r√®¬≠gle, l’√©ter¬≠nelle soupe populaire. L’argent, la volont√© man¬≠quaient pour lui permettre de mener une vie d√©cente. On lui paye¬≠ra des fun√©railles d√©centes. Ce qui serait absurde et crimi¬≠nel √† ce stade, c’est de nous figu¬≠rer que ce type a eu le choix de sa mort. Bel¬≠loul Messaoud a seule¬≠ment eu le choix de son ago¬≠nie.

Avant √ßa, il y a le coup de t√™te : le nŇďud coulant, la bo√ģte de somnif√®res, la d√©charge de pis¬≠to¬≠let dans la bou¬≠che. Apr√®s √ßa, le ba¬≠ra¬≠tin et l’u¬≠topie. Tout ceci est l√©gal, correct et banalis√©, comme la vivi¬≠section, l’exclu¬≠sion sociale et la peine de mort.

L’agonie de Belloul Messaoud est embl√©ma¬≠tique de la d√©ri¬≠ve d’une soci√©t√© qui confond les responsabilit√©s, les ef¬≠fets et les cau¬≠ses. Il ne s’agit plus, depuis long¬≠temps, d’as¬≠sister des indi¬≠vi¬≠dus ou des groupes d’individus isol√©s. Il ne s’agit plus d’en¬≠gage¬≠ment ou d’√©chec personnels, mais de volont√© collective et de dignit√© humaine.

Il s’agit surtout de reconna√ģtre et de briser l’es¬≠sor d’une nouvelle clas¬≠se de lais¬≠s√©s pour comp¬≠te, m√©¬≠thodi¬≠que¬≠ment √©vinc√©s des moti¬≠va¬≠tions et des valeurs do¬≠mi¬≠nan¬≠tes de la vie en so¬≠ci√©¬≠t√©¬†: li¬≠bert√© de produc¬≠tion, libert√© de con¬≠somma¬≠tion, liber¬≠t√© de parti¬≠ci¬≠pa¬≠tion et de com¬≠munica¬≠tion. Un homme est mort et a retrouv√© la parole.

Un homme est mort. Et cette mort n’est pas suppos√©e modi¬≠fier l’id√©e que tu te fais de la vie et du num√©ro de cirque que tu es cens√© accomplir tous les jours pour avoir l’air de suivre le mouvement. Il y a des cho¬≠ses qu’il faut faire abso¬≠lu¬≠ment, comme man¬≠ger, boi¬≠re, dor¬≠mir et s’en¬≠voyer en l’air et on t√Ęche d√©¬≠sesp√©¬≠r√©¬≠ment de les faire ensemble.

Mais, apr√®s tout, une raison de vi¬≠vre, de s’accrocher ou de faire des choses en¬≠semble, pour ceux qui en ont les moy¬≠ens, vaut bien pour les autres une raison de se lais¬≠ser mou¬≠rir.

Marco Carbocci © février 1994.

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Une autre critique r√©cente de « Sur les √©paules du fleuve »

par le 11 mai 2009 dans Presse sur Marco

Sur les épaules du fleuve

par Stéphane Esserbé

lenonsens.com n¬į 77 du 08/03/09

Deux nouvelles sont au menu de ce recueil qui aurait fort gagné à n’en contenir qu’une, assez longue en tout cas pour être publiée seule…

En effet, si le premier texte du recueil est séduisant, c’est surtout le second, nouvelle titre, qui retient l’attention. Par son format, son ton, son style et sa beauté, il élude le premier. Plus long, il ressemble à un court roman et transporte le lecteur dans la Toscane de la fin des années 70. Un jeune homme, recherché par la police car il ne s’est pas présenté à son service militaire, se cache dans le maquis dont il s’éprend du grand silence et des gens singuliers qui y habitent. En 70 pages, c’est un univers retiré, poétique et sauvage que le héros découvre, loin de l’agitation habituellement dévolue à la jeunesse.

On appr√©cie le style de ce texte, son rythme lent et l‚Äôatmosph√®re nostalgique qui le p√©n√®tre. Les choses simples y sont les plus importantes¬†: ¬ę¬†‚Ķ je me sentais attach√© au pr√©sent : √† l‚Äôinertie de cette vie dans les collines et √† l‚Äôinertie de ma propre existence. ¬Ľ Les seuls mouvements d√©cel√©s sont en effet ceux de la nature. Et le h√©ros comprend peu √† peu que ce sont les seuls qui valent vraiment. C‚Äôest d‚Äôailleurs le propos du livre, dans une histoire qui semble ne pas avoir de trame. Le silence, la paix de la nature sauvage de laquelle on ne devrait jamais d‚Äô√©loigner au risque de se corrompre au cŇďur de l‚Äôagitation du monde des hommes. Le narrateur, le r√©cit est √©crit √† la premi√®re personne du singulier, bien qu‚Äôil doive quitter le maquis en fin de r√©cit, le sait, et en gardera √† jamais un souvenir ineffable. Sans trop savoir ce qu‚Äôil cherche, sans bien non plus savoir ce qu‚Äôil fuit, il sait qu‚Äôil a tout √† perdre √† quitter ce paradis. Il le devra pourtant, sans toujours r√©ellement savoir pourquoi. Il le fera mais en gardant intacts en lui le rythme et les silences de cette vie autre. ¬ę J‚Äôai lev√© la main √† mon tour et lui ai montr√© la direction du sentier dans les collines. Si tu peux imaginer un chemin aussi droit et long et beau et difficile, dis-toi que c‚Äôest exactement l√† que je suis. ¬Ľ conclut-il √† la fin de ce texte tr√®s po√©tique.

Stéphane Esserbé

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Une critique r√©cente de « Sur les √©paules du fleuve »

par le 11 mai 2009 dans Presse sur Marco

Sur les épaules du fleuve

par Stéphane Bataillard

ArtsLivres n¬į39

Toscane, fin des années 1970 : recherché par la police pour ne s’être présenté au service militaire, un jeune homme se cache dans le maquis, dont il s’éprend du silence et des gens singuliers qui y habitent… Cette seconde nouvelle est la meilleure du recueil.

Le second texte éponyme du recueil retient l’attention de par ses format, ton, style et beauté. Plus long (70 pages), il élude la première nouvelle et ressemble à un court roman qui transporte le lecteur dans un univers retiré, poétique et sauvage, le maquis toscan, que le héros découvre loin de l’agitation habituellement dévolue à la jeunesse.

Le style, la narration √† la premi√®re personne, le rythme lent et l‚Äôatmosph√®re nostalgique qui p√©n√®tre ce texte interpellent, o√Ļ les choses simples sont les plus importantes : ¬ę je me sentais attach√© au pr√©sent : √† l‚Äôinertie de cette vie dans les collines et √† l‚Äôinertie de ma propre existence (p.47) ¬Ľ‚Ķ Les seuls mouvements sont ceux de la nature, et le h√©ros de comprendre peu √† peu que ce sont les seuls qui vaillent v√©ritablement. C‚Äôest d‚Äôailleurs l√† le propos de cette histoire apparemment sans trame : le silence, la paix de la nature sauvage, dont nul ne devrait jamais d‚Äô√©loigner sans risquer de se corrompre dans l‚Äôagitation de la soci√©t√© moderne.

Sans trop savoir ce qu‚Äôil cherche ni ce qu‚Äôil fuit, le protagoniste sait qu‚Äôil a pourtant tout √† perdre en quittant ce paradis. Il le devra pourtant, sans savoir r√©ellement pourquoi, en gardant intacts en lui le rythme et les silences de cette vie ineffable : ¬ę j‚Äôai lev√© la main √† mon tour et lui ai montr√© la direction du sentier dans les collines. Si tu peux imaginer un chemin aussi droit et long et beau et difficile, dis-toi que c‚Äôest exactement l√† que je suis (p.88) ¬Ľ, conclut-il √† la fin de ce texte p√©n√©tr√©‚Ķ

¬© 2004-2007 – Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archiv√© √©dition N¬į38 : 04.XII.08

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