Articles, coups de gueule, anciennes critiques.

Une nouvelle publiée dans le Zaporogue n°7

par le 23 décembre 2009 dans Actualité

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Le Zaporogue n°7

« Qui sait où tu laisses ton corps ? », une nouvelle du soussigné publiée dans le Zaporogue n°7, la revue de Sébastien Doubinsky. Pour télécharger la revue c’est ici. Pour en obtenir une version papier, c’est là.

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Nous sommes tous des pokemons !

par le 17 mai 2009 dans Editoriaux

NOUS SOMMES TOUS DES POKEMONS !

Fini l’an 2000 ! Ce n’était vraiment pas la peine d’en faire tout un foin. On n’a eu ni les petits hélicoptères personnels, ni les colonies de vacances sur Mars que nous promettaient la publicité et les revues futuristes dans les Sixties. On a eu une année comme toutes les autres : avec son lot de crises, de remaniements ministériels, de délocalisations d’entreprise, de poussée de l’extrême-droite, de manifestations. Et, sur le plan international, son lot de détentes et de guerres, de marées noires et de sommets sur l’environnement, de massacres et de bonnes intentions.

On a toujours des famines, des épidémies, des sécheresses, des dictatures en Afrique. On a des milliers de réfugiés qui sont de malheureuses victimes ou d’ignobles profiteurs, selon qu’ils meurent devant les caméras des télétons ou en tentant de fuir les camps qui jouxtent nos aéroports. On a des peuples entiers qui se trucident allègrement au nom de la race, du sang, du droit du sol ou de n’importe quelle crétinerie du même calibre, et des démocraties modernes qui se prétendent assez civilisées et objectives pour y démêler les gentils des méchants. On a des mômes qui se battent au lance-pierres et meurent sous la mitrailleuse en Palestine. Ils sont des martyrs pour les uns, des terroristes pour les autres, mais ils restent des mômes pour les gens sensés. On a des tribunaux qui font un président aux Etats-Unis et protègent un dictateur au Chili. On a des présidences qui changent de visage au Pérou, au Mexique, en Serbie : on écrit qu’elles changent de visage et on n’en parle plus. Chez nous, on a des Péjistes (Police judiciaire) qui défilent dans le centre de la capitale en beuglant : « Non à l’état policier ! » Tu défiles à ton tour à Bruxelles, à Prague, à Nice, alignes des slogans moins simplistes et finis par te demander si tu ne reprendrais pas à ton compte celui de ton grand oncle soixante-huitard et des Péjistes.

Chaque époque a les slogans et les luttes qu’elle mérite. Aujourd’hui, tu lutteras pour ton salaire, pour le maintien de ton emploi, à n’importe quelle condition. Tu créeras n’importe quelle organisation non-gouvernementale et tu feras des photocopies, des tracts, puis tu passeras un mois ou deux dans n’importe quelle partie du monde où personne ne comprend la sémantique de tes tracts et où tu ne comprends personne. Ou alors, tu fourreras ta brosse à dent, ton pull en laine vierge, dans un sac à dos et tu t’en iras lutter pour le boudin et les rillettes au Larzac. Partir au Larzac en 2000, comme on y allait dans les années soixante-dix ! Des luttes qui partent de l’assiette sont des luttes qui ressemblent bien à notre époque : hédoniste et sans envergure. Mais peut-être que notre époque a compris une chose inédite à propos de la résistance : peut-être a-t-elle compris que ce ne sont plus les grands utopies, mais les petites nécessités du quotidien qui fondent – signe des temps – les résistances les plus solides.

Bien entendu, avec ou sans les farines animales ou le soja transgénique, nous sommes tous des organismes génétiquement modifiés. On nous dit qu’il faut respecter l’environnement et les rythmes naturels. La belle affaire ! Des plages goudronnées au bétail carnivore, il n’y a plus rien sur cette Terre qui ne soit pas de la nature humaine. En quoi le travail, la production de masse, la rentabilité, le chômage, nos existences ou même nos rêves sont-ils plus « naturels » que le cheese-burger de McDonald ? Pour l’homme de l’antiquité, le jeu, les loisirs en général étaient plus naturels que le travail. Nous avons mis des siècles à nous convaincre que le travail et l’effort étaient naturels. À présent, nous devons nous convaincre à nouveau que c’est le chômage qui est naturel, mais nous avons perdu les loisirs en route. Parce que la nature humaine est aussi changeante et opportuniste que celle des Pokemons. Elle n’appréhende jamais la réalité qu’en fonction de ses besoins les plus immédiats et de son habileté à maîtriser les êtres et les choses qui contredisent ces besoins.

Pour quoi bougerons-nous donc cette année ? Une chose est claire : nous ne nous déplacerons jamais aussi rapidement que les capitaux, les écrans des cambistes et les super jets des puissants. C’est donc sur notre propre territoire, sur notre quotidien, c’est donc « ici et maintenant » – encore un slogan qui ne se démode pas – qu’il faut bouger. Des hommes bougeront au Ciappas contre l’autorité mexicaine, en Palestine contre l’intransigeance des colons, en Inde contre Monsanto et les pesticides, au Larzac contre la malbouffe, à Rome contre la visite de Haider au Pape. Toutes ces luttes sont les nôtres également.

Quant à nous, nous bougerons parce que chaque jour de nouvelles entreprises ferment leurs portes au nom de la flexibilité et que des hommes, des femmes qui avaient investi dans une maison, une voiture, un foyer se voient subitement coupés de leurs rêves, de leur avenir. Nous bougerons parce qu’en perdant ton emploi, tu perds tout en dans la citadelle Europe : ton pouvoir d’achat, ta mobilité, ta dignité. Nous bougerons parce que des hommes, des femmes, des enfants venus d’un autre continent finissent comme des esclaves dans les caves de Schaerbeek ou les vergers de St-Trond ou comme des criminels derrière les barbelés des centres de rétention : il faut bien rassurer l’opinion à l’égard du travail en noir. Nous bougerons parce que l’hiver se pointe à nouveau et que des êtres humains crèveront d’hypothermie, la bouche ouverte et les yeux vides, comme chaque année, sur quelque trottoir de Bruxelles, de Paris, de Londres, de Milan. Nous bougerons parce que, en ce moment même, des êtres humains encaissent, ici comme ailleurs, l’addition de l’égoïsme et du tout à l’économie, s’enfoncent un peu plus dans la solitude et la grisaille, subissent les railleries, les coups, la haine – ou simplement la propagande – de quelques adeptes triomphants du pas de l’oie et de la ratonnade. Toutes les luttes se valent et se ressemblent pour peu qu’elles touchent l’humain. Et peut-être ne nous reste-t-il plus que cette nature-là à défendre.

Marco Carbocci © décembre 2000.

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Nouvelle gauche ou nouvelle droite ?

par le 17 mai 2009 dans Editoriaux

[À l'époque où j'ai écrit ce papier, un certain modèle socialiste semblait l'emporter un peu partout en Europe. Aujourd'hui, les Jospin, Blair, D'Alema et Schröder ont quitté la scène politique européenne. Des Sarkozy, des Merkel, des Berlusconi et autres zélateurs d'une droite musclée et triomphante ont été fort satisfaits de les renvoyer aux livres d'histoire. Cette droite-là constitue cependant le rejeton le plus légitime d'un socialisme qui a désormais achevé de monnayer tous ses principes.]

NOUVELLE GAUCHE OU NOUVELLE DROITE ?

Il parait que la gauche triomphe en cette fin de siècle : en Allemagne, en France, en Grande-Bretagne, en Italie. Après des années quatre-vingt très droitières, il paraît que l’électeur ramènerait toujours d’avantage la barre à gauche. Signe des temps ? Cette gauche triomphante en profite pour effectuer un dernier ravalement de façade pour ce siècle. Exit la vieille gauche conflictuelle et anti-libérale, voici la nouvelle gauche : adepte du réalisme et des soins palliatifs. Si donc l’électeur a choisi de voter socialiste, les formations socialistes ont résolu de corriger le tir en calquant leurs objectifs sur ceux de la droite. Victorieuse ? La gauche n’est pas venue à bout des formations qui constituaient la droite classique, elle s’est substituée à elles.

Ne nous berçons plus d’illusion : en dépit des derniers scrutins européens, il serait vain de croire qu’il existerait encore une voie « social-démocrate », conçue comme un  système d’alternative socio-économique, système peu audacieux dans ses ambitions et ses moyens, mais qui véhiculerait encore un projet de réforme global de la société. Qu’est-ce que cette nouvelle gauche en réalité, sinon un nouveau parasite du libéralisme ? Une gauche qui fait l’économie du rêve et de l’intransigeance. Au nom du réalisme ? Sans doute, la droite est-elle réaliste lorsqu’elle se donne une solidarité de façade. Réaliste et raisonnable ! Cette profession de foi sociale lui permet d’élargir son électorat et n’entame en rien ses fondements. Mais lorsque la gauche se contente de réviser le libéralisme elle abdique de ses fondements historiques.

Car telle est désormais la maigre ambition de la gauche social-démocrate : infléchir le libéralisme dans le sens d’un très vague et très frileux solidarisme social. C’est là le sens du « Thatcherisme à visage humain » d’un Tony Blair. La gauche n’est désormais plus une idée, mais un correcteur d’idée. Et avec quelle arrogance ! Nous abdiquons de nos idéaux, disent-ils, mais nous nous réservons le droit de corriger les vôtres ! Dans cette optique, la gauche qui gouverne aujourd’hui en Europe, est une gauche d’impuissants et de perdants. Une gauche qui ne doit son triomphe qu’à son adhésion aux principes de la pensée unique et aux quelques scrupules qui accompagnent cette apostasie.

La gauche n’est désormais plus une idée, mais un correcteur d’idée.

Les piètres penseurs de cette gauche moderne se contentent de justifier a posteriori la longue série de reniements dont s’alimente leur mouvement. Leur pratique de réflexion végète dans l’orbite de quelques hommes forts, adeptes de la publicité personnelle et du détartrage dentaire. Elle se nourrit de leur arrogance et de leur inertie. Et leur Å“uvre ressemble dès lors d’avantage à un état des lieux qu’à un manifeste. C’est que les dirigeants sociaux-démocrates sont des gestionnaires, non des théoriciens. Leur système de pensée n’est pas politique, mais économique. La gauche ne combat plus, ni même ne commente, la réalité, elle se contente de la gérer en alignant ça et là quelques scrupules. Elle est incapable de supposer encore l’existence de situations alternatives.

C’est donc bien en terme de compromis, de renoncement et d’alternance, non d’alternative, qu’il faut entendre cette  « troisième voie », chère au sociologue britannique, Anthony Giddens et à ses émules européens. Un premier théorème en forme de constat : nous vivons dans un monde où « personne n’a plus d’alternative au capitalisme[1] », pérore-t-il.  Raisonnement infalsifiable, que ces nouveaux érudits ne se donnent même plus la peine de justifier. C’est qu’il a fallu en arriver là pour donner aux travaillistes britanniques une chance de renouer avec la gestion des affaires.

Question impertinente : quelle est aujourd’hui, en Grande Bretagne ou au Bantoustan, la légitimité d’un parti qui prétend représenter une majorité de la population ? Il faudrait, pour répondre à cette question, pouvoir caractériser correctement cette prétendue majorité. Une classe sociale ? Le peuple des travailleurs ou des laissés-pour-compte ? Au sein de nos démocraties nihilistes, un parti de majorité est par définition un parti qui ratisse le plus large possible, quitte à rêver de coalitions impossibles. Un parti qui se contente du plus petit commun dénominateur. En un mot, un parti sans programme. Comment s’étonner dès lors si ses livres de doctrine ressemblent à des manuels pour agents commerciaux ?

En s’attachant au train du libéralisme, le socialisme ne se contente pas de renoncer à interpréter la réalité sociale, il participe délibérément à la falsification de celle-ci.

Il est bien entendu que toute société a la représentation qu’elle mérite. Dans les démocraties occidentales la représentation que la société se fait d’elle-même ne correspond plus, depuis longtemps, à aucune réalité viable. Démocraties ? Pluralités ? Egalités des chances ? Dans un contexte où le politique n’est plus le sujet d’une société, le discours que véhicule le politique n’a pas plus d’incidence sur le social qu’une fiction. Aussi ce discours est-il tout juste bon à fournir des alibis à ses inventeurs. Alibis humanitaires, sécuritaires ou nationalistes. Prétextes futiles qui ne cachent même pas l’incompétence. Mais, en s’attachant au train du libéralisme, le socialisme ne se contente pas de renoncer à interpréter la réalité sociale, il participe délibérément à la falsification de celle-ci.

Parce que, en dépit de ces nouveaux champions de gauche, nous affirmons que le capitalisme a montré qu’il n’est pas un projet de société viable. Si ce n’est pas une évidence pour la social-démocratie, c’est que la social-démocratie se moque de sa base. C’est que ses dirigeants, ses théoriciens, ignorent tout de ce que signifie vivre au quotidien le non-emploi, l’exclusion sociale, la précarité d’existence. La chute du bloc de l’est n’est pas la chute de tel système politique, au profit de tel autre. C’est au contraire le décret de mort de toute une civilisation qui a cherché ses marques dans la compétition et le conflit permanent.

Posons d’emblée quelques principes : ce n’est pas la chute du mur de Berlin qui a consacré ce pseudo triomphe du capitalisme. C’est le suicide consécutif de la majorité des gauches européennes. Cela faisait des années que la conflit est-ouest ne relevait plus de l’idéologie, mais de la stratégie militaire. La fin du conflit entre les deux blocs dominants ne signifiait pas l’écrasement d’un parti par l’autre : c’était, bien plus, la faillite de cette logique de tension qui caractérise l’histoire de l’humanité depuis des siècles et que ce dernier conflit d’intérêts entre les deux puissances impérialistes avait poussé à son paroxysme.

A ce titre, la chute du bloc de l’est aurait dû constituer pour la gauche un nouveau challenge. Mais il a fallu qu’elle choisisse le camp du coupable repentant. Il a fallu qu’elle entérine, bien plus : qu’elle réinvente la chasse aux sorcières. Était désormais suspect à ses yeux tout ce qui rappelait le vieux modèle soviétique. En Italie, le parti communiste le moins suspect de sympathies moscovites montrait le chemin et poussait les mea culpa jusqu’à abdiquer de son nom. Une opération lexicale qui donnait le coup d’envoi au plus formidable processus d’auto-reniement qu’ait connu le militantisme italien. La carrière politique d’Achille Occhetto, secrétaire du parti à l’époque, devait s’achever sur cette imposture. Il apparaît désormais comme un des précurseurs de ces nouveaux intellectuels.

Toute idéologie qui révèle son incapacité à gérer le social révèle par là même son incapacité à gérer l’humain.

Mais il doit être clair, pour tout qui sait réfléchir, que le communisme n’est pas un nom, un projet, un modèle de société, qui serait le fruit de quelque accident de histoire et aurait succombé à une de ces péripéties ultérieures. Il doit être clair que le communisme, c’est-à-dire la conception des rapports humains en tant que quête d’un projet d’échange et de bien être collectif, est la condition naturelle pour l’établissement de toute société viable.

L’homme se distingue de l’animal dans le sens où il est capable de substituer le fait social à l’instinct grégaire. Ou, plus précisément, dans le sens où il demeure apte à modifier le fait social à l’avantage de tous les composants d’une collectivité. En falsifiant le social, le libéralisme ramène l’humain à l’individu et l’individu à la performance personnelle et à l’instinct de conservation. Toute idéologie qui révèle son incapacité à gérer le social révèle par là même son incapacité à gérer l’humain.

Au contraire, le fondement réel et élémentaire du socialisme est l’idée – l’exigence – de l’égalité. L’idée qu’il n’existe aucune justice, aucun progrès pour l’homme, si ce n’est dans l’égalité. Et la quête d’égalité est une attitude de tous les jours. De nos jours, elle s’oppose clairement aux notions de performance, de rentabilité, de compétition. L’égalité des chances, prôné dans nos sociétés, n’est qu’une fiction : sur le papier, n’importe qui aurait les mêmes chances de remporter le cent mètres que Carl Lewis. L’égalité n’est pas non plus la solidarité, qui dans sa définition présuppose encore le parrainage d’une classe de défavorisés par une classe de privilégiés. Faire l’aumône aux chômeurs, dresser des tentes pour les réfugiés kosovars est encore une attitude de privilégiés. L’égalité, au contraire, cherche l’homme à la source de ses besoins et de ses désirs les plus élémentaires. Elle ne distribue aucune récompense, ne pratique aucune exclusion. Si j’ai envie, aujourd’hui, de faire le cent mètres en deux heures trente, je dénie à quiconque le droit d’annexer ma performance au sein d’aucun classement.

Nous exigeons simplement ce qui nous revient : le droit à un traitement équitable des besoins, des envies et des compétences, le droit au travail ou à la paresse, le droit à une vie décente. Il faut donc continuer d’affirmer qu’il existe d’autres manières d’appréhender le réel que le modèle de compétition cynique et d’exclusion du plus faible que proclame le capitalisme. Et d’autres manières d’appréhender le capitalisme que le nihilisme ou la capitulation. Nous affirmons pour notre part que le capitalisme a fait son temps. Composer avec lui revient à disserter des joies de l’existence avec un moribond. Il est urgent donc, et historiquement nécessaire, de lui imposer une alternative. En cherchant à lier son sort au sien, la gauche moderne se condamne à crever avec lui.

Marco Carbocci © décembre 1999.

Non in mio nome ! Pas en mon nom !

Non in mio nome ! Pas en mon nom !


[1] GIDDENS, Anthony, The Third Way, The renewal of social democracy, Londres, 1998.

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Faut-il instaurer un blocus de la Flandre ?

par le 17 mai 2009 dans Editoriaux

FAUT-IL INSTAURER UN BLOCUS DE LA FLANDRE ?

Lors des récentes élections communales en Belgique, un électeur sur trois a voté pour le Vlaams Blok à Anvers. Un bilan pour l’ensemble de la Flandre : c’est désormais 10% de l’électorat flamand qui se reconnaît dans le populisme nationaliste et xénophobe de l’extrême-droite. Une surprise ? C’en est une apparemment pour les démocrates flamands qui tablaient encore sur un reflux de cette marée noire à la veille du scrutin. C’en est une en tous cas pour l’ensemble des médias européens. Les quotidiens allemands, français s’alarment. Le Corriere della Sera italien titre « Haider en Belgique ». Les Autrichiens se font carrément mesquins : « Faut-il instaurer un blocus de la Belgique ? »

À l’issue de ce dernier scrutin, Dewinter et sa clique rêvent peut-être en effet d’un scénario à l’Autrichienne. Y croient-ils réellement ? Haider est un précédent dangereux et l’on sait que Dewinter a bien cherché le rapprochement avec les libéraux anversois. En vain, semble-t-il. Le cordon sanitaire, instauré par les partis démocratique autour du Blok, tient, mais vidé de toute dynamique. À court terme, le Blok n’atteindra probablement pas le pouvoir grâce au jeu subtil des coalitions. Mais la lourdeur et l’inertie des coalitions hétérogènes qui constituent le cordon jouent en sa faveur. Le Blok sait que l’asphyxie progressive du pouvoir nourrit son électorat. Pour ces puissants esprits critiques, le modèle, ce n’est pas Haider et la cohabitation, non : c’est Mussolini et la majorité absolue.

Aussi, l’attitude des partis flamands ne rassure plus les francophones du pays. Que feront-ils à Anvers ? Maintenir le cordon, répondent-ils. Mais si ça ne suffit plus ? Une heure avant l’élection, ils étaient persuadés encore que leur stratégie était la bonne. Voyez les sondages ! disaient-ils. On sait pourtant depuis longtemps que les sondages mentent toujours à cet égard. Le vote fasciste était – jusqu’à cet ultime scrutin – un vote honteux. Mais si une chose interpelle l’opinion flamande, c’est que les électeurs du Blok n’ont plus honte de s’affirmer désormais. 89.000 personnes votant de la même manière rien que pour le centre historique d’Anvers, ce n’est plus de la protestation individuelle, c’est une force collective en mouvement et c’est une identité.

Non combattus, le fascisme, la xénophobie, la connerie s’inventent une honorabilité de fait et prospèrent. Au niveau communal, les partis démocratiques ont disposé de six années pour mater la bête sur leur propre terrain. Le jeu a parfaitement réussi à Bruxelles et au sud du pays : partout les fascismes francophones se replient, agonisent, se diluent dans leur propre médiocrité. Les néerlandophones de leur côté n’ont pas su relever le défi. Que leur demandait-on en somme ? De parler à un électorat écÅ“uré de leur immobilisme. De trouver les mots, les stratégies élémentaires leur permettant de combler le gouffre qui s’est installé entre eux et la population. Ils ont cherché des mots, des stratégies, et les ont cherché sur le terrain du Blok. Ils ont cautionné dans leur discours l’identification entre l’insécurité et le petite criminalité, entre la petite criminalité et l’émigration, favorisant partout la peur de l’autre et son imaginaire égoïste.

Cantonné dans l’opposition, le Blok avait beau jeu de déconstruire méthodiquement les initiatives des démocrates. Le Blok nie, interpelle, vocifère, omettant bien sûr de rien construire qui ne trouve sa source dans la négation de l’autre. Un esprit pauvre, voué au parasitage d’un esprit plus riche, mais résolument impuissant. Car en acceptant implicitement le dialogue, les démocrates alimentaient la machine fasciste et se condamnaient à l’impuissance. Combattre de front les théories du Blok ? Un jeu dangereux, nous assurait-on. Et c’est bien le plus idiot et le plus dangereux de tous les clichés à l’égard de l’extrême-droite : en le chargeant de front, on ne réussirait, paraît-il, qu’à créer des martyrs et à renforcer son électorat. Mieux vaut donc lui monnayer sa respectabilité ? Aujourd’hui, au nom de la démocratie, une bonne part de ceux qui n’ont pas prostitué leur vote sur les listes du Blok estime qu’il est peut-être temps de lui donner une chance de gouverner.

L’électorat du Blok ? Les excellences flamandes semblent le redécouvrir avec un étonnement renouvelé au terme de chaque scrutin. Nouvelle donne cet automne : les nantis aussi sont susceptibles de voter pour le Blok. Les nantis ? Ceux qui vivent dans les quartiers où les seuls émigrés répertoriés, si l’on excepte la bonne portugaise et le jardinier japonais, sont britanniques ou hollandais. Exit donc la belle théorie d’un vote du désespoir. Mais le fascisme se nourrit de toutes les frustrations et de tous les égoïsmes. Et l’instinct de rébellion des classes aisées est toujours égoïste. Ce n’est donc pas un paradoxe – et ce ne devrait plus être un étonnement pour personne aujourd’hui – si l’extrême-droite se développe avant tout au Nord du pays. Les exemples foisonnent de ces régions prospères qui revendiquent avant tout le maintien de leurs privilèges.

En somme, c’est ce défaut de perspective historique, cette perpétuelle méconnaissance du phénomène, cet amateurisme qui nous alarment le plus chez nos voisins du Nord. À Anvers, quelques heures après le scrutin, un groupe antifasciste lançait un cocktail Molotov sur un bâtiment dont le Blok avait déménagé depuis un moment. À Anvers encore, 500 lycéens manifestant contre le racisme se ruaient sur les militants de l’Abvv (syndicat socialiste flamand) venus les rejoindre, les prenant pour des contre-manifestants ! Amateurisme ou mauvaise information encore, la désinvolture du premier ministre au soir du scrutin ? Pas de quoi s’inquiéter, paraît-il. En niant publiquement la gravité du phénomène, Verhofstadt, ce jour-là, était d’avantage le représentant de la Flandre que celui de la Belgique.

L’extrémisme d’un certain électorat flamand concerne et bouscule l’ensemble de la Belgique. Mais les différences d’attitudes entre le Nord et le Sud du pays renvoient à un antagonisme bien plus profond. La Flandre réfute une histoire que lui a longtemps dictée les francophones. Celle d’une Belgique où la pureté est au Sud et la peste au Nord. Où, durant les deux guerres mondiales, les résistants étaient francophones et les collabos flamands. On sait le réflexe d’autodéfense agressif dans lequel la Flandre s’est enfermée à cet égard, se contentant de chasser de futiles démons communautaires. C’est avec ses théories racistes que le Blok a gagné son électorat, mais c’est son combat pour le Flandre qui lui avait au préalable inventé une virginité aux yeux de ce même électorat. Il est temps donc de réaffirmer ces quelques évidences : non, la Flandre n’est pas plus « naturellement » fasciste que le reste du pays. Oui : il y a bien eu des collaborateurs, des nazis, des S.S., sur l’ensemble du territoire belge et ce sont ces gens-là qui sont à l’origine de la formation du Blok. Le fait de reconsidérer ce passé, ensemble et avec sérénité, donnera peut-être à la Flandre une chance d’en finir avec ses véritables démons.

Marco Carbocci © octobre 2000.

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Faut-il réhabiliter l’utopie ?

par le 15 mai 2009 dans Critiques littéraires

Ievgueni Zamiatine, "Nous autres", 1920

Ievgueni Zamiatine, "Nous autres", 1920

De quel monde rêvons-nous ? Il y a vingt ans, quinze ans, dix ans à peine, on nous rabattait régulièrement les oreil­les avec cette fameuse, prodi­gieuse, proximité de l’an 2000. L’an 2000 est à la porte maintenant. Quel­ques petites années rapides avant le grand passage. Et qu’est-ce que ça peut bien nous faire ?

Comme toutes choses qui se concrétisent avec le temps, l’an 2000 a cessé de nous donner le vertige. Après le grand fantasme économique et do­mestique des Six­ties, la grande dé­pres­sion des années soixante-dix, la vie au fil des jours, comme un corps à corps. Nous avons perdu le goût de croire aux slo­gans des fabricants de rê­ves et d’é­lectro-ménagers. Nous hantons un monde blasé, atroce­ment quoti­dien, et le quoti­dien ignore l’utopie.

Dès les premières décennies du XXe siècle, l’utopie tradi­tion­nelle avait déjà perdu du terrain. Celle-ci ­peignait des so­ciétés figées, des ailleurs impro­bables, voués à l’ac­com­plissement d’un devenir strictement collec­tif. Hors d’U­to­pie, il n’existait rien. Et l’his­toi­re, le temps lui-même qui filait, tou­jours égal à lui-même, n’a­vaient plus aucune espèce d’im­portan­ce.

Le créateur d’Utopie ne se souciait pas d’être crédible ou simplement passionnant. Mais, on imagine assez ce que ce type de sociétés avait d’étouf­fant et de contraignant. Le bonheur malgré l’homme et mal­gré tout. C’est cet as­pect contraignant, uniforme, non-dyna­mique, que notre siè­cle hy­per individualiste commencera par ré­fute­r. L’u­to­pie moderne a réin­tro­duit en son sein l’indivi­du et la ré­vol­te, l’irré­gula­rité et l’an­goisse.

En 1924, le soviétique Eugène Zamiatine publiait en Gran­de-Breta­gne une des premières des­criptions résolument néga­ti­ves d’un uni­vers dicta­to­rial, tout entier fondé sur le culte de l’u­ni­for­mité et de la pensée ra­tionnelle. Le héros de Zamiatine se rebel­lait sans espoir contre l’illu­sion d’un bon­heur aseptisé, mathé­matique et grégaire. Même s’il s’agit d’un exem­ple isolé, il n’est pas in­dif­fé­rent de constater que c’est en Union Soviétique que germait ce cou­rant an­ti-uto­pi­que.

L’uto­pie tradi­tion­nelle, de Tho­mas More à William Mor­ris, était pure spécula­tion, vulgarisa­tion d’un discours porteur d’aspirations éga­litai­res. L’an­ti-utopie se nourrira d’ac­tua­lité et de dé­cep­tions. Par la suite, on retrouvera sou­vent ce rapport ambigu, parfois contradictoire, avec l’expérience soviétique. Celle-ci apparaîtra tantôt comme une sorte de re­pous­soir, tantôt comme un mo­dèle dé­chu, une uto­pie avortée. L’utopiste moderne a définitivement renoncé à se fier aux uto­pies.

Aussi, l’utopie exploite les idées fixes et les a priori de son temps. Aujourd’hui, elle s’alimente de la science-fic­tion, tout comme autrefois elle courti­sait l’exotisme, la litté­ra­ture de voyage ou le mythe de l’Âge d’or. Avec Za­miatine, Hux­ley, Orwell ou Bradbury, le lien en­tre le rè­gne de la scien­ce et la dic­tature poli­tique appa­raît dé­sor­mais comme un des princi­pes fondateurs du gen­re.

Le XXe siècle est le siècle des grandes réalisations scientifiques, mais aussi le siècle où se sont concrétisées vail­le que vaille les vieilles aspira­tions démocrati­ques, ainsi que les pires expériences totalitaires et con­cen­tra­tion­naires. On peut se demander, à ce stade, si les princi­pes de l’utopie traditionnelle n’ont pas perdu de leur per­ti­nence dès lors qu’ils perdaient égale­ment leur carac­tère de sim­ple projec­tion litté­raire.

Si l’on examine les revendications de l’u­to­pie tradition­nel­le, on cons­tate que la plu­part de celles-ci apparais­sent infi­niment plus ac­cessi­bles au­jourd’hui qu’on ne le suppo­sait autre­fois. En se donnant les moyens techniques, voire politiques, de réa­liser l’uto­pie, l’humanité désamorçait la foi et le rê­ve. La ques­tion pa­ra­doxa­le qu’Aldous Hu­xley épin­glait en épi­graphe du Meilleur des Mondes était « Com­ment éviter leur réali­sa­tion définitive ? »

Ce que rejette notre époque, ce sont les tentations du bonheur par conditionnement, de la stabi­lité par re­non­ce­ment et nivel­le­ments succes­sifs, de l’una­nimité sans par­ticipation. L’humain est perfectible, mais se défie de ses pro­pres capacités de change­ment. Per­vertis­sant à l’ex­trême les principes de la société uto­pi­que, Ray Brad­bury faisait dire à un per­son­nage de Fa­hren­heit 451 : « Cha­cun ne naît pas li­bre et égal aux au­tres, mais chacun est façonné égal aux autres. Tout homme est l’image de son sem­blable, ainsi tout le monde est con­tent. »

Du XVIe au XIXe siècle, les créateurs d’utopie ont cru pas­sion­nément en l’humain, aux progrès de l’humain indisso­lu­ble­ment liés aux pro­grès de la société et de la science. Nous savons, à pré­sent, que la société et la science sont aussi capables de nier l’humain. Dans cette optique, le pes­si­mi­sme de l’an­ti-uto­pie mo­derne, et plus généralement celui de la scien­ce-fiction, pour­rait bien être le pessi­misme d’une civili­sation qui désa­voue ses pro­pres prin­ci­pes sans trou­ver l’é­nergie, le courage ou les motiva­tions d’en dé­finir de nou­veaux.

Marco CARBOCCI © juillet 1994

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Compétition, décrochage et exclusion

par le 15 mai 2009 dans Editoriaux

[Cet article, composé d'abord pour un public belge francophone et publié à Liège, fut repris ensuite dans différents organes de presse européens et modifié en conséquence. Il s'agit ici de la version non modifiée. À l'époque, le chômeur belge était contraint de présenter deux fois par mois sa « carte de pointage » à l'administration de sa commune de résidence. Miet Smet, chrétienne flamande, était la ministre de l'emploi.]

COMPÉTITION, DÉCROCHAGE ET EXCLUSION

Qui entend parler de décrochage aujourd’hui songe presque sponta­nément au principal facteur de déséquilibre en milieu scolaire. Dans ce secteur, des chif­fres exis­tent, des atti­tudes et quelques initiati­ves minis­térielles récentes qui montrent assez l’ampleur du problè­me. Mais, si l’on s’en tient à la définition stricte du phé­no­mène, on constate que celui-ci touche en réalité tous les domai­nes de notre vie socia­le, privée ou af­fective. On constate éga­lement qu’il par­ti­cipe en néga­tif de l’éternel­le logique de compé­tition et d’ex­clu­sion so­cia­le.

Le processus démarre à l’école et poursuit ses ravages dans la vie. On te balance l’esprit de perfor­mance au bibe­ron. On te dé­balle l’excédent dès la Mater­nel­le. C’est le pre­mier jalon. Tu as cinq ou six ans. Tu ap­prends à lire, à calcu­ler, à te faire respec­ter dans la cour de ré­cré. Tu enta­mes seul et sans le sa­voir en­core le grand jeu de la compéti­tion.

Toute vie, bien entendu, est une cour­se d’ob­sta­cles. Prends des gens et essaie de les faire cou­rir d’un point « a » à un point « b ». Ça n’a aucun sens en soi. Quelle raison ces gens-là auraient-ils de se mettre bêtement à courir ? Pour rendre le jeu moti­vant, on instaure un palma­rès, quel­ques difficultés subsidiaires, des ré­compenses aux meil­leurs et des exclu­sions.

Le vrai décrochage intervient lorsque tu com­mences à réa­li­ser que tu ne tien­dras pas la distance. Tu es seul au mon­de. Pa­reil à des milliers et pourtant in­capa­ble de com­muni­quer, de t’identi­fier à rien ni personne. Tu te sens isolé, échec et mat. Tu dé­cro­ches de la vie.

Au début, c’est juste un cri de détresse ou de résistan­ce. J’ai rencon­tré Samir dans une école de devoirs de la pé­ri­phérie bru­xelloise. Un petit gars déluré avec des tics de rappeur et de grosses notes rou­ges dans son jour­nal de classe : « Sa­mir est exclu trois jours pour avoir dé­foncé la porte de sa classe de mathématique à coups de pieds. » C’est quoi cette his­toire de porte ? que je lui de­mande. La répon­se fuse comme une paire de cla­ques : « J’ai déjanté, mec ! Vaut mieux ça que se shoo­ter dans les toilet­tes ! » Qu’est-ce que tu veux répondre à ça ?

En y réfléchissant un peu, il y a toujours plus bas, plus mo­che, plus mal barré que toi. Ça te console un temps. Ça te donne l’illusion de résister. Tu tiendras le coup tant que tu auras ce mirage devant les yeux d’avoir toujours quel­que chose de plus à rater ou à perdre. Lorsque tu n’as vraiment plus rien à perdre, tu t’éteins. Tu es au bout du rou­leau, au bout du processus de décrochage.

Des structures existent qui sont supposées te per­mettre de revenir dans la course et qui souvent se conten­tent de te neutra­liser ou de t’i­soler un peu plus. L’a­do­les­cent mal dans sa peau redou­ble son année, ajoute au mal être ou aux dif­fi­cultés en math ou en géo le sentiment d’a­voir été dis­qua­lifié. Lors­qu’un ado­les­cent perd les pé­dales au cours de géo ou de math, il ne décroche pas sim­plement de l’éco­le. Il dé­croche de l’envi­ronnement, du cadre so­cial, affec­tif et culturel que repré­sente pour lui l’é­cole.

Je crois que les mêmes sché­mas sont applicables à la vie acti­ve. Pareillement à l’é­tu­diant en rupture de scola­ri­té, le chômeur ne dé­croche pas simple­ment du tra­vail, il décro­che du cli­mat géné­ral, de la justifica­tion per­sonnelle et du statut social que lui pro­cure le monde du travail. Dans cette logi­que, le chômeur est au tra­vail­leur ce que le can­cre est à l’étudiant modè­le. C’est le même cons­tat d’é­chec, la même humi­liation, le même écÅ“urement, le même sen­ti­ment de cul­pabi­lité et d’im­puis­sance.

À présent, tu as vingt, trente, quarante, cinquante ans. Un pépin dans tes projets de carriè­re. La vie entre parenthèses. Tu entames le ri­tuel du poin­tage bimensuel sans imagi­ner qu’il s’agit d’un aller sim­ple. Tu brades ton énergie, ton temps libre, tu marchan­des tes compé­tences et tu réali­ses très vite que tout ça ne te mè­nera pas à grand chose.

Miet Smet a eu le courage de le reconnaître sur la pre­mière chaîne : Il n’y a pas de travail ! Juste quelques op­tions complé­mentaires d’éviction. Tu veux cré­er, en­trepren­dre : on n’a pas be­soin de toi. Com­ment conser­ver un ob­jec­tif, une moti­va­tion, une rai­son de tenir le cap ­dans un con­texte où seu­les comp­tent les so­lu­tions de mas­ses et les plans d’ur­gen­ce, où les structu­res et les volon­tés man­quent pour ac­cueillir les ini­tiati­ves personnelles, où cha­que tenta­tive que tu fais de te sor­tir du lot est un motif et un ris­que sup­plémentai­re d’exclu­sion ?

Ces contradic­tions-là ne sont pas les tiennes, mais c’est toi qui passes à la cais­se. Alors, tu capitules. Tu comptes tes morts et tu te rési­gnes à plaider cou­pa­ble.

Que reste-t-il à l’homme devant l’exclusion, la solitude ou la fin d’un rê­ve, sinon le remords et le re­pli sur soi-même ? Il est effarant de voir à quel point l’individu con­fronté à lui-même et à la néces­sité de survi­vre s’adap­te aux si­tuations les plus in­justes, fi­nit par trouver tout à fait normales aujourd’hui les cir­cons­tances qu’hier encore il aurait rejetées comme tout à fait dégueulas­ses et mes­quines.

Tu marches dans la rue. Tu re­gardes les autres qui traî­nent leur chien, leurs gosses ou leur pou­voir d’achat dans les grandes artères commerçantes. Puis, tu regardes ail­leurs et tu n’y penses plus. Le type, là de­vant toi, a vraiment l’air d’une cloche. Tu trouves le moyen de te remonter le moral en­core une fois en son­geant qu’il y a des gens plus bai­sés que toi dans la vie.

Ce type devant toi s’appelle Marcel. Je l’ai ren­con­tré qui venait d’échouer à la rue un peu avant les pre­mières nei­ges de cet hiver. Nous avons dis­cuté des heures. Les autres au­tour de nous a­vaient pour lui des al­lures de cadavres. L’air hagard, aviné, comme s’ils avaient depuis long­temps tiré un trait défini­tif sur quel­que chose. « Qu’est-ce que c’est que cette zone ? pes­tait Marcel. Je ne compte pas m’éter­ni­ser. Promets-moi de re­venir voir si tu me trou­ves dans une quin­zai­ne. »

Je suis re­passé comme promis quinze jours plus tard. Un froid de chien. La neige comme une défro­que sale sur la ville. Mar­cel avait creusé son trou comme tous les autres. Il ne m’a pas recon­nu.

Fin de partie.

Marco Carbocci © avril 1994.

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Nous ne leur pardonnerons rien, car ils ne savent pas ce qu’ils font.

par le 14 mai 2009 dans Editoriaux

NOUS NE LEUR PARDONNERONS RIEN,

CAR ILS NE SAVENT PAS CE QU’ILS FONT.

Tu connais l’histoire du soldat Dupont ? Dupont était sol­dat et déserteur. On le condamne à mort. Dix minutes et vingt mètres à vivre. Au moment de faire face au peloton d’exé­cu­tion, tout le monde pouvait l’entendre répéter : Jusqu’i­ci rien à crain­dre ! Jusqu’ici, tout baigne !

Je songeais vaguement à cette histoire en regardant ce débat con­sa­cré aux sans-abri un mercredi soir sur la pre­mière chaîne. Un tas de types formidables étaient là, sur le pla­teau, à débal­ler quelques évidences incontourna­bles. Des voix s’é­le­vaient dans la salle. Des jurons, des cris de foire.

Les caméras ba­layaient l’as­sistance, fi­xaient un court ins­tant la mor­gue de l’un ou l’autre spectateur jurant, beuglant, comme un vieux chien sans maître. On entendait leurs voix, mais il était bien clair pour tout le monde que ces gens-là parlaient probablement pour ne rien dire. Evi­demment qu’ils parlaient pour ne rien dire. Quand se serait-on soucié de leur donner une syn­taxe ou un voca­bulaire ?

Si l’on écoute après ça le petit couplet bien rodé des auto­rités compéten­tes, on réalise qu’il existe deux camps. Non deux réali­tés, mais deux maniè­res contra­dic­toires d’ap­pré­hen­der et de parler d’une même réa­lité, deux sens des priorités. La lan­gue de bois n’est somme toute que le moyen plus ou moins codé d’entuber son monde avec un mi­nimum d’é­légan­ce.

La langue de bois du monde politique n’est qu’un pré­tex­te. Un aveu d’impuis­sance. Avec un peu de recul et de bonne volon­té, on peut se permettre de trouver ça drôle. Ce qui l’est moins, c’est lorsque les patrons d’entrepri­se, les pro­prié­tai­res, les spécula­teurs de mi­sère re­layent les mêmes lieux com­muns, les mê­mes prétex­tes foi­reux, les mêmes procédés de pe­tits épargnants mina­bles pour justifier les éternelles res­tric­tions de personnel et leurs foutues hausses de loy­er.

Je crois que c’est là le trait le plus dangereux de la for­mida­ble anémie du pouvoir politique. Qu’ils s’en­tre-dé­chirent mutuel­lement au nom de la démocratie ou de leur i­dentité lin­guistique, qu’ils s’étri­pent en chÅ“ur, pourvu qu’ils tien­nent leurs chiens en lais­se. Mais le mi­lieu poli­tique, comme n’importe quel mi­lieu, fonc­tionne et raison­ne en circuit fermé, sans se soucier des cas d’urgence et des prio­rités.

L’exclusion sociale prend des allures de catastrophes inter­nationales. Il faudrait des inonda­tions, des mor­tiers serbes, des toits qui s’effondrent. J’ai vu, dans la rue, les mêmes larmes, les mêmes cris de détresse et d’impuis­sance que l’on voit tous les jours à la télé­vi­sion. Mais comment pour­rait-on prétendre attirer l’at­ten­tion de l’O.N.U. ou du fonds des calamités nationa­les lorsque l’on n’a pas même un vague bout de toit à se faire rem­bour­ser ?

Il existe, bien sûr, hors du monde politique, tout un réseau d’institutions de protection sociale. Le fameux « monde asso­ciatif » qui palabre et s’entredéchire avec un égal en­thousiasme. Les syndi­cats, de leur côté, sont bien trop occu­pés à mar­chander à re­bours les ul­times il­lu­sions de la clas­se ou­vrière pour s’occu­per des exclus. Ce que l’on dé­fend, c’est son tra­vail, son salaire. Lors­que tu n’as plus de salaire à dé­fen­dre, lors­qu’il te reste juste la vie, ta famille, tu es seul au monde.

Il y a quelques temps, à propos d’un autre débat sur l’euthana­sie, j’entendais je ne sais quel prélat catholique clamer haut et fort que la vie d’un homme ne lui appartient pas. Qu’est-ce qui lui appartient alors ? On a légalisé l’exclu­sion socia­le, la hausse des loyers, l’humiliation. On a léga­lisé le tir aux pi­geons. Qu’est-ce qu’on attend pour léga­liser l’euthana­sie ?

Voici les données du problème : ce qui est en jeu en fin de compte, c’est ta vie. Pas la mort, non. Ce se­rait trop simple. Juste l’im­mense gâ­chis de ta vie. La néga­tion. L’en­nui. L’im­puis­sance. Dans cette optique, dire ce que tu pen­ses vrai­ment, gueuler, mani­fester n’est pas un privilè­ge. Le pri­vi­lège des pri­vilè­ges serait de ne rien fai­re, ne rien sentir et se fou­tre de tout.

L’autre jour, je rencontrais cette fille dans le métro. Je l’avais repérée tout de suite à ses moues d’oiseau mouillé, à cette manière trop évidente qu’elle avait de confes­ser du bout des yeux qu’elle n’a­vait pas payé son ticket des trans­ports en commun. Un moment plus tard, elle est venue me ta­per dans le compar­ti­ment. J’é­tais sans un, lessivé. Je lui ai dit : on est du même bord tous les deux. Merde ! qu’elle me fait. À quoi ça va me ser­vir de savoir ça ? Ça me donnera pas à bouffer.

Marco Carbocci © mars 1994.

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La rue, la mort, la solitude et rien d’autre.

par le 14 mai 2009 dans Editoriaux

[Quinze ans que j'ai publié ce papier.  Qu'est-ce qui a changé ? Aujourd'hui, j'en modifierais ici et là la forme. Mais, à l'égard du fond, je n'en retrancherais pas une ligne.]

LA RUE, LA MORT, LA SOLITUDE ET RIEN D’AUTRE.

Belloul Messaoud est mort. Je revois assez ce vieil homme allongé sur le trottoir à l’entrée du métro. Ce gars-là, pa­raît-il, avait décidé un jour d’arrêter les frais. Il s’é­tait tapé là, sous un tas de vieilles pelures, et s’était mis à atten­dre la grande dé­gringolade terminale. La rue, la mort, la solitu­de ont tou­jours la même foutue puan­teur.

Ce que l’on sait de son histoire ? Seulement ce qu’en ont dit ses empreintes digitales. Il s’appe­lait Belloul Messa­oud. Soixante-douze ber­ges. Un français d’ori­gine algéri­en­ne. Au-delà de cette déplorable signalétique, tu peux imaginer qu’il a eu la vie de n’importe qui et que quelque chose un jour a cassé dans sa tê­te. Tu peux imagi­ner qu’il a découvert et perdu le secret des é­toiles. Puis, si ça te convient mieux, tu peux ima­giner aussi que c’é­tait le roi des cons et que c’est sa connerie qui l’a tué.

Belloul Messaoud, dit-on, refusait obstinément toute as­sistan­ce. Que lui propo­sait-on ? Des bribes de sur­vie, un épouillage en rè­gle, l’éter­nelle soupe populaire. L’argent, la volonté man­quaient pour lui permettre de mener une vie décente. On lui paye­ra des funérailles décentes. Ce qui serait absurde et crimi­nel à ce stade, c’est de nous figu­rer que ce type a eu le choix de sa mort. Bel­loul Messaoud a seule­ment eu le choix de son ago­nie.

Avant ça, il y a le coup de tête : le nÅ“ud coulant, la boîte de somnifères, la décharge de pis­to­let dans la bou­che. Après ça, le ba­ra­tin et l’u­topie. Tout ceci est légal, correct et banalisé, comme la vivi­section, l’exclu­sion sociale et la peine de mort.

L’agonie de Belloul Messaoud est embléma­tique de la déri­ve d’une société qui confond les responsabilités, les ef­fets et les cau­ses. Il ne s’agit plus, depuis long­temps, d’as­sister des indi­vi­dus ou des groupes d’individus isolés. Il ne s’agit plus d’en­gage­ment ou d’échec personnels, mais de volonté collective et de dignité humaine.

Il s’agit surtout de reconnaître et de briser l’es­sor d’une nouvelle clas­se de lais­sés pour comp­te, mé­thodi­que­ment évincés des moti­va­tions et des valeurs do­mi­nan­tes de la vie en so­cié­té : li­berté de produc­tion, liberté de con­somma­tion, liber­té de parti­ci­pa­tion et de com­munica­tion. Un homme est mort et a retrouvé la parole.

Un homme est mort. Et cette mort n’est pas supposée modi­fier l’idée que tu te fais de la vie et du numéro de cirque que tu es censé accomplir tous les jours pour avoir l’air de suivre le mouvement. Il y a des cho­ses qu’il faut faire abso­lu­ment, comme man­ger, boi­re, dor­mir et s’en­voyer en l’air et on tâche dé­sespé­ré­ment de les faire ensemble.

Mais, après tout, une raison de vi­vre, de s’accrocher ou de faire des choses en­semble, pour ceux qui en ont les moy­ens, vaut bien pour les autres une raison de se lais­ser mou­rir.

Marco Carbocci © février 1994.

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Une autre critique récente de « Sur les épaules du fleuve »

par le 11 mai 2009 dans Presse sur Marco

Sur les épaules du fleuve

par Stéphane Esserbé

lenonsens.com n° 77 du 08/03/09

Deux nouvelles sont au menu de ce recueil qui aurait fort gagné à n’en contenir qu’une, assez longue en tout cas pour être publiée seule…

En effet, si le premier texte du recueil est séduisant, c’est surtout le second, nouvelle titre, qui retient l’attention. Par son format, son ton, son style et sa beauté, il élude le premier. Plus long, il ressemble à un court roman et transporte le lecteur dans la Toscane de la fin des années 70. Un jeune homme, recherché par la police car il ne s’est pas présenté à son service militaire, se cache dans le maquis dont il s’éprend du grand silence et des gens singuliers qui y habitent. En 70 pages, c’est un univers retiré, poétique et sauvage que le héros découvre, loin de l’agitation habituellement dévolue à la jeunesse.

On apprécie le style de ce texte, son rythme lent et l’atmosphère nostalgique qui le pénètre. Les choses simples y sont les plus importantes : « … je me sentais attaché au présent : à l’inertie de cette vie dans les collines et à l’inertie de ma propre existence. » Les seuls mouvements décelés sont en effet ceux de la nature. Et le héros comprend peu à peu que ce sont les seuls qui valent vraiment. C’est d’ailleurs le propos du livre, dans une histoire qui semble ne pas avoir de trame. Le silence, la paix de la nature sauvage de laquelle on ne devrait jamais d’éloigner au risque de se corrompre au cœur de l’agitation du monde des hommes. Le narrateur, le récit est écrit à la première personne du singulier, bien qu’il doive quitter le maquis en fin de récit, le sait, et en gardera à jamais un souvenir ineffable. Sans trop savoir ce qu’il cherche, sans bien non plus savoir ce qu’il fuit, il sait qu’il a tout à perdre à quitter ce paradis. Il le devra pourtant, sans toujours réellement savoir pourquoi. Il le fera mais en gardant intacts en lui le rythme et les silences de cette vie autre. « J’ai levé la main à mon tour et lui ai montré la direction du sentier dans les collines. Si tu peux imaginer un chemin aussi droit et long et beau et difficile, dis-toi que c’est exactement là que je suis. » conclut-il à la fin de ce texte très poétique.

Stéphane Esserbé

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Une critique récente de « Sur les épaules du fleuve »

par le 11 mai 2009 dans Presse sur Marco

Sur les épaules du fleuve

par Stéphane Bataillard

ArtsLivres n°39

Toscane, fin des années 1970 : recherché par la police pour ne s’être présenté au service militaire, un jeune homme se cache dans le maquis, dont il s’éprend du silence et des gens singuliers qui y habitent… Cette seconde nouvelle est la meilleure du recueil.

Le second texte éponyme du recueil retient l’attention de par ses format, ton, style et beauté. Plus long (70 pages), il élude la première nouvelle et ressemble à un court roman qui transporte le lecteur dans un univers retiré, poétique et sauvage, le maquis toscan, que le héros découvre loin de l’agitation habituellement dévolue à la jeunesse.

Le style, la narration à la première personne, le rythme lent et l’atmosphère nostalgique qui pénètre ce texte interpellent, où les choses simples sont les plus importantes : « je me sentais attaché au présent : à l’inertie de cette vie dans les collines et à l’inertie de ma propre existence (p.47) »… Les seuls mouvements sont ceux de la nature, et le héros de comprendre peu à peu que ce sont les seuls qui vaillent véritablement. C’est d’ailleurs là le propos de cette histoire apparemment sans trame : le silence, la paix de la nature sauvage, dont nul ne devrait jamais d’éloigner sans risquer de se corrompre dans l’agitation de la société moderne.

Sans trop savoir ce qu’il cherche ni ce qu’il fuit, le protagoniste sait qu’il a pourtant tout à perdre en quittant ce paradis. Il le devra pourtant, sans savoir réellement pourquoi, en gardant intacts en lui le rythme et les silences de cette vie ineffable : « j’ai levé la main à mon tour et lui ai montré la direction du sentier dans les collines. Si tu peux imaginer un chemin aussi droit et long et beau et difficile, dis-toi que c’est exactement là que je suis (p.88) », conclut-il à la fin de ce texte pénétré…

© 2004-2007 – Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°38 : 04.XII.08

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