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Articles, coups de gueule, anciennes critiques.

Entretien avec Piero Pel√Ļ – Intervista a Piero Pel√Ļ

par le 27 avril 2009 dans Entretiens

[En 1994, j’ai r√©alis√© que les lecteurs du canard o√Ļ je publiais mes chroniques risquaient de se lasser de m’entendre vitup√©rer ad nauseam contre ce pauvre Berlusconi. J’ai donc promis de cl√īturer l’argument… et me suis empress√© de le reprendre par la bande. L’opportunit√© m’en fut donn√©e par Piero Pelu, leader plus que charismatique des Litfiba (une chanson en √©coute sous l’article). Litfiba avait en Italie l’envergure qu’avait Noir D√©sir en France.¬† L’article qui suit fait surtout r√©f√©rence √† l’album « Terremoto » qui venait de sortir √† l’√©poque.]

Pierro Pel√Ļ

Piero Pel√Ļ

¬ę JE SUIS MAUDIT. ¬Ľ

ENTRETIEN AVEC PIERO PELU

Un ami m’√©crivait d’Italie cette semaine. ¬ę Ici, dit-il, il n’y a plus rien √† comprendre. Des politiciens corrompus, des juges en prison, des types corrects qui se font descendre, des mafieux qui se pavanent, du racisme, de la violence. Un grand bordel, non ? ¬Ľ

J’ai rencontr√© Piero Pel√Ļ, le chanteur de Litfiba, au bar du Sheraton. Au-dessus du zinc, des enceintes crachotaient la ¬ę Valse triste ¬Ľ de Jean Sib√©lius. Tu √©coutes √ßa et tu songes aux g√©n√©rations de ve¬≠dettes du rock et de journalistes usant leur fond de culotte sur le ska√Į immua¬≠ble des h√ītels de luxe. Piero rapplique avec sa morgue d’in¬≠dien m√©tropo¬≠li¬≠tain. On se cale sur le canap√©. Tu as l’air crev√©, je lui dis. Tu le sens de causer politique¬†? Branche ton appareil, il me fait.

MARCO¬†: Il y a une chanson o√Ļ tu dis¬†: ¬ę j’aimerais me d√©guiser en ballon de foot et puis tout vous d√©baller √† propos de la Ma¬≠fia, de la P2… ¬Ľ Je suis l√† pour t’√©cou¬≠ter d√©baller.

PIERO¬†: Cette chanson, ¬ę Maudit ¬Ľ, je l’ai √©crite contre le pouvoir de la t√©l√©vision. Si tu regar¬≠des la t√©l√©, tu r√©alises que l’es¬≠pace con¬≠sacr√© au football est plus impor¬≠tant que l’espace d√©di√© √† la culture. Moi, je crois que ce serait une id√©e de faire une esp√®ce de coup d’√Čtat sur les ondes, p√©n√©¬≠trer de nuit dans la r√©gie, se grimer en bal¬≠lon de foot et com¬≠mencer √† parler de pro¬≠bl√®mes vrai¬≠ment impor¬≠tants comme la Mafia, la P2…

La P2 √©tait cette loge ma√ßonnique qui dans les ann√©es ’70 √† ’80 a comman¬≠dit√© cette s√©rie de massacres de l’extr√™me droite. C’est elle aussi qui a donn√© √† un certain Silvio Berlusconi les mo¬≠yens d’en¬≠tamer sa carri√®re. C’est une chose √† laquelle les Ita¬≠liens ne se sont pas du tout int√©res¬≠s√©s, bien que l’on ait parl√© de P2, de ma√ßonne¬≠rie ou de Mafia aussi √† l’√©¬≠gard de Craxi et Andreot¬≠ti, symboles de l’ancien r√©gime.

Aujourd’hui, on a un nouveau r√©gime. C’est-√†-dire de nou¬≠vel¬≠les t√™tes. Certainement pas une nouvelle mentalit√© ou une nou¬≠velle direction politi¬≠que. Au contraire, s’ils ont modifi√© un tant soit peu leur direc¬≠tion, c’est pour la pousser encore plus √† droite.

¬ę¬†VOGLIO COSTRUIRE UNA FORTEZZA SENZA INGANNO.¬†¬Ľ

M.¬†: Plus loin dans la chanson, tu √©num√®res¬†: ¬ę Ciao, pizzas fol¬≠les et corrup¬≠tion ¬Ľ. C’est l’image que tu as de l’Italie¬†?

P.¬†: Pizzas folles ! On est tous fous nous au¬≠tres Italiens. Tomber toujours dans le m√™me guet-apens de l’illusion √† travers la poli¬≠tique¬†! D’o√Ļ viennent les d√©cisions¬†? On a toujours affaire au m√™me r√©seau de diffusion id√©ologique pro¬≠venant du Vatican. Chaque cur√© de paroisse natu¬≠rel¬≠le¬≠ment s’a¬≠muse √† faire de la poli¬≠tique. L’Ita¬≠lie n’est qu’une pro¬≠vince du Vatican. Il y en a encore, lors des derni√®res √©lections, qui ont agit√© le spec¬≠tre du communisme. Tu te rends compte¬†?

M.¬†: Il n’en reste pas grand-chose du communisme. √Ä la fin du congr√®s qui changeait le vieux parti de Gramsci en Parti D√©mo¬≠crate Socia¬≠liste, Achille Occhetto, le promoteur du changement, s’est mis √† pleurer. √Ä mon avis, c’est ce qu’il avait de mieux √† faire.

P.¬†: le Pds, je le vois vraiment mal parti. Ils auraient pu op√©¬≠rer un changement vraiment intelligent s’ils avaient nomm√© Wal¬≠ter Veltroni, le directeur de l’Unit√†, √† la succes¬≠sion de Occhet¬≠to. Bien s√Ľr, la bureaucratie d’un parti ne par¬≠vient jamais √† se lib√©rer tout √† fait de certains clich√©s. D√©j√† avant sa d√©¬≠faite aux √©lec¬≠tions, il n’avait pas √©t√© capable d’agi¬≠ter le moin¬≠dre argument contre Berlusconi et la droite. Et voil√†, ils ont… nous avons √©t√© lamin√©s aux √©lec¬≠tions.

Apr√®s les √©lections, la seule vraie oppo¬≠sition, ce n’est pas la gauche, mais des membres de l’ex-D√©mocratie Chr√©tienne qui l’ont tent√©e. Je ne sais vrai¬≠ment plus √† quelle position tenir. Sinon √† la mienne. La seule vraie opposition √† ce sta¬≠de, c’est le rock. La seule¬†! Parce que √ßa n’a rien √† voir avec le jeu poli¬≠tique. D√®s le moment o√Ļ tu rentres dans le jeu politi¬≠que, tu es foutu, tu te corromps.

¬ę¬†COMBATTI IL TERRORE. PROVI A DARGLI FACCIA E NOME¬†¬Ľ.

P.¬†: Nous avons assist√© √† une chose tr√®s dr√īle durant ces √©lec¬≠tions. Les fascistes de l’Al¬≠liance Nationale ont tout mis√© sur le fait qu’ils n’ont ja¬≠mais √©t√© inqui√©t√©s par ¬ę Mani pulite ¬Ľ et les gens ont march√©. C’est vrai qu’ils n’ont pas √©t√© inqui√©¬≠t√©s¬†: ils avaient toujours √©t√© exclus du pou¬≠voir. Mais on oublie qu’ils ont √©t√© impli¬≠qu√©s par con¬≠tre dans les attentats des ann√©es ’70 et ’80. Cet argument-l√†, per¬≠sonne ne l’a sorti dans l’opposition.

L’Italie est r√©ellement en train de s’im¬≠merger dans un nou¬≠veau type de dictature. Le pr√©sident Scal¬≠faro, il y a quelques jours, a tenu un dis¬≠cours vraiment √©difiant. Toute d√©mocra¬≠tie, dit-il, r√©clame une opposi¬≠tion. En ce qui concerne les nomi¬≠na¬≠tions poli¬≠tiques au sein de la RAI, il semblait qu’il voulait dire que RAI 3, l’unique station culturelle en Italie, devait res¬≠ter un bas¬≠tion de gauche. Et en r√©alit√©, RAI 3 a √©t√© attri¬≠bu√©e √† la Lega d’Umberto Bossi.

M.¬†: Je rel√®ve encore cette expression dans ¬ę Maudit ¬Ľ. Qu’est-ce que tu entends par ¬ę Euro-mafia d’exportation ¬Ľ¬†? Bruxelles est la capitale de l’Europe…

P.¬†: Eh ! La Mafia existe ici aussi, tu peux le croire. Le seul fait qu’il y ait de l’h√©ro√Įne signifie qu’elle est pr√©sente, qu’il s’agisse de la Mafia sici¬≠lienne, de la Camorr√†, la Mafia napo¬≠litaine, ou de n’importe quel trust mafieux importateur de drogues.

Les gens qui se trouent les veines en rue ne sont pas l√† par hasard. Ils ne sont que l’i¬≠mage d’un m√©canisme, qui trou¬≠ve son origine dans un r√©seau de menta¬≠lit√©s infiniment plus per¬≠vers. De toute mani√®re, tu peux jurer que partout o√Ļ il y a de l’ar¬≠gent, il y a la Mafia. Elle fait son chemin dans n’importe quel busi¬≠ness. Si ce n’est pas la drogue, c’est la cor¬≠rup¬≠tion, le racket, la prostitution, la sp√©¬≠culation immobili√®¬≠re…

Le syst√®me mafieux a d√©marr√© en Sicile et s’est ex¬≠port√© partout dans le monde. Les Italiens qui ont √©migr√© en Am√©¬≠rique ou ail¬≠leurs ont emport√© avec eux la meilleure part de leur cultu¬≠re, mais aussi la pire.

¬ę¬†L’UNICA SCELTA E IL MIMETISMO O IL VOLO¬†¬Ľ.

M.¬†: J’aimerais que tu me commentes cette phrase que tu as √©cri¬≠te¬†: ¬ę Le seul choix est le mim√©¬≠tisme ¬Ľ.

P.¬†: (Rires) ¬ę Le mim√©tisme ou l’envol ¬Ľ ! Tu tri¬≠ches.

M.¬†: Entendu. C’est un peu dur, non¬†?

P.¬†: C’est dur, mais plus un r√©gime se radicalise, plus tu te mim√©tises. Ou alors, tu te tailles. Ce serait √©videmment la der¬≠ni√®re chose que je voudrais faire, me tailler. Cela dit, je n’en¬≠tends pas renoncer √† ma libert√© au-del√† de certaines limites. On verra ce qui se passe dans les prochaines ann√©es.

M.¬†: Je pense √† une autre phrase dans ¬ę Tex ¬Ľ: ¬ę Je ne veux plus d’amis. Je ne veux que des enne¬≠mis ¬Ľ. C’est un cri de guerre ou un cri de misanthro¬≠pie¬†?

P.¬†: C’est plut√īt un cri de d√©sespoir. Si tu examines l’his¬≠toire des Indiens d’Am√©rique, dont parle la chanson, c’est tout un jeu d’illusions, de promesses jamais maintenues, qui fait qu’ils vivent maintenant dans des conditions aussi lamentables. On se sent un peu comme √ßa nous aussi. Nous ne vivons pas dans des r√©serves si clai¬≠re¬≠ment d√©limi¬≠t√©es, mais nous avons tout de m√™me un espace d’action et d’ex¬≠pression tr√®s limit√©.

La vie, le quotidien sont en train de deve¬≠nir tr√®s durs. Pas de travail. Tout co√Ľte cher, tax√© jusqu’√† la naus√©e. Alors, c’est plus simple de transf√©rer ta haine, non sur qui te gouver¬≠ne, mais dans la guerre entre pauvres¬†: guerres de quar¬≠tier contre les sans-logis, bara¬≠ques de r√©fugi√©s br√Ľl√©es en ban¬≠lieue. Le m√©ca¬≠nisme s’est mis en route, qui fait que les gens deviennent tou¬≠jours plus insensi¬≠bles √† leurs proches. √áa, c’est un fait. Je ne suis m√™me pas pes¬≠simis¬≠te. C’est juste un fait.

Heureusement, il y a la musique.

Propos recueillis par Marco CARBOCCI

photographie © Cici Olsson

photographie © Cici Olsson

PIERO PELU’ Myspace officiel

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Quelle idée de relire Kessel en 2009 ?

par le 27 avril 2009 dans Critiques littéraires

Les captifs

Les captifs

J’ai relu Joseph Kessel, au hasard, parce que je n’avais strictement rien de solide √† faire, √† dire ou √† r√™ver ces temps-ci. Mais quelle id√©e de relire Kessel en 2009 ! Les ¬ę Captifs ¬Ľ, √ßa se passe dans un sanatorium de montagne peu apr√®s la Grande guerre. Des tas de gens plus ou moins cot√©s dans le ¬ę who’s who ¬Ľ de l’√©poque y soignent ou y cr√®vent gentiment de leur tuberculose. Captifs de leur maladie et captifs de leurs pauvres fant√īmes.

Dans ce monde √©triqu√©, il y a des histoires de coucheries, de beuveries, des parties de poker. Il y a du mensonge, de l’arrogance, de la m√©diocrit√© et des petites simplicit√©s. Il y a de la r√©sistance et du d√©sespoir. Comme dans n’importe quel monde. Il y a aussi une histoire d’amour et le lecteur, conditionn√© par l’auteur, s’attend √† une de ces foutues belles histoires qui s’ach√®vent dans l‚Äôapoth√©ose ou l‚Äô√©crasement de deux √™tres. Et puis, c’est une histoire toute simple, transitoire, sans grands gestes. Un malentendu et trois reniflements sur quelques pages. Ces nantis ont, en somme, une vision tr√®s √©dulcor√©e de leur existence et de leur mort. Mais c’est pourtant √† ce moment-l√† – au moment o√Ļ s’√©tiole le r√©cit lin√©aire d’une aventure √† laquelle tout lecteur vaguement attentif s’attendait – que je me suis r√©solu √† terminer ce livre.

Tout bon livre est bien s√Ľr un grand voyage int√©rieur. Mais il n‚Äôa d‚Äôint√©r√™t que lorsqu’il agite en n√©gatif de ces petites d√©chirures que tout le monde porte en soi. Qui se reconna√ģt aujourd’hui – sinon m√©taphoriquement – dans la qu√™te de Perceval ? Une histoire d’amour dans un sanatorium de la belle √©poque n’aurait eu que l‚Äôint√©r√™t tr√®s limit√© d’une image d‚Äô√Čpinal. On devine depuis le premier chapitre que Marc Oetil√©, l‚Äôantipathique personnage principal, vivra une transfiguration personnelle dans ce sanatorium. Une simple histoire d‚Äôamour eut √©t√© le proc√©d√© d‚Äôun auteur mineur. Kessel, au contraire, cultivera m√©thodiquement l‚Äô√©gocentrisme born√© de son personnage, poussera celui-ci jusqu‚Äô√† ses limites. Et Oetil√© demeurera √©gal √† lui-m√™me : ce sont les m√™mes exigences et les m√™mes complexes qui le pousseront d‚Äôabord √† faire le vide autour de lui pour ensuite se d√©vouer totalement au sort de cette adolescente condamn√©e par la maladie et aussi perdue que lui-m√™me.

Tout bon r√©cit est sans doute aussi le r√©cit d’une rupture. Rupture avec le quotidien, la normalit√©, rupture avec soi-m√™me. Les personnages des ¬ę Captifs ¬Ľ n’ont que cette alternative : le d√©passement de soi ou la mort. Certains mourront donc, d’autres se r√©v√©leront √† eux-m√™mes. Quelques uns se d√©passeront et mourront cependant. Gratuitement. C’est que la vie n’est qu’une loterie, ma bonne dame. O√Ļ irons-nous apr√®s tous ces efforts ? Qui comprendra ? Ne sommes-nous pas toujours seuls ? Au terme du livre, Oetil√©, accompagnant son amie adolescente vers la mort, rencontre ce personnage qui les consid√®rent avec compassion. Est-ce un m√©decin ? C’est un romancier – c’est l’auteur de cette fiction – qui pr√©tend √©crire un livre sur ¬ę les malades ¬Ľ, lui r√©pond-t-on. Que pourrait-il y comprendre ? se dit Oetil√©.

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Storia di Blandine Kaniki e di un bambino mai nato

par le 26 avril 2009 dans Sans-papiers

[En annexe de la page consacr√©e sur ce site au livre ¬ę¬†Les barbel√©s de la honte¬†¬Ľ, j’ai eu envie de r√©cup√©rer ici quelques-uns des articles et √©ditoriaux que j’ai √©crits en faveur des sans-papiers. Le premier date de juin 1997¬†: je venais d’√™tre confront√© pour la premi√®re fois √† la r√©alit√© des centres de r√©tention. Le dernier, publi√© en 2002, compte parmi les derniers articles que j’ai √©crits avant que l’√©cŇďurement ne me pousse √† tourner d√©finitivement la page du journalisme.]

BELGIO DOPO SEMIRA ADAMU :

Storia di Blandine Kaniki e di un bambino mai nato

¬ę¬†Ma che fai, resisti¬†¬†? Non ti hanno mai raccontato quello che abbiamo fatto a Semira¬†?¬†¬Ľ. Le minacce dei funzionari di polizia sono quanto resta – secondo le testimonianze di molti immigrati che rifiutano l’espulsione dal Belgio – dopo l’omicidio di Semira Adamu¬†: ventenne, nigeriana, soffocata con un cuscino da due gendarmi che cercavano di reimpatriarla. Dopo quella morte, avvenuta ormai cinque mesi fa, √® cambiato il ministro degli interni (ora si chiama Luc Van den Bossche) ma non la politica governativa¬†: da poco √® stato aperto un nuovo centro di detenzione a Vottem (Liegi), in quella parte francofona del paese che fino ad oggi non era stata interessata alla costruzione di queste prigioni. Non √® cambiata la politica del governo, e non sono diminuiti gli arbitri e i soprusi della polizia.

Un esempio¬†? Il 16 ottobre 1998 all’aeroporto di Zavantem sbarca Blandine Kaniki. Incinta di 3 mesi, l’accompagna il figlio Christian di 5 anni. Aveva deciso di lasciare il Congo dopo l’esecuzione del marito, Francois Rutiririza, un tutsi fuggito dal Ruanda. Dopo un primo interrogatorio la sua richiesta di asilo viene rifiutata. Il motivo¬†? In una crisi di panico, non riusciva a ricordare il nome del marito. Cos√¨, insieme al figlio, viene trasferita nel centro di detenzione di Steenokkerzeel. Circa due settimane dopo assiste all’espulsione di un nigeriano, Frank Kakulu, ed √® testimone della brutalit√† dell’intervento della polizia. Insieme ad altri detenuti riesce ad intervenire e l’espulsione viene rimandata. Ma poche ore dopo i ¬ę¬†ribelli¬†¬Ľ, compresa Blandine, vengono radunati nel refettorio, caricati e picchiati dalla polizia.

Da allora Blandine soffre di violenti dolori alla pancia, fa fatica a mangiare. Viene ordinata un’inchiesta interna e le vittime dell’intervento ottengono una proroga dell’espulsione fino a che i fatti non verranno chiariti. In realt√† Blandine – in barba alle decisioni delle autorit√† compotenti – riceve l’ordine di espulsione solo pochi giorni dopo. E’ solo grazie all’intervento dei passeggeri dell’aereo che avrebbe dovuto riportarla in Congo se il suo viaggio di ritorno viene nuovamente rimandato.

Ma intanto il suo stato di salute si aggrava. Il 22 novembre comincia ad avere delle perdite, il medico del centro di detenzione – che gi√† dopo la rappresaglia dei poliziotti non aveva creduto di doverla ricoverare – si limita a darle degli antidolorifici. Dopo un paio di giorni Blandine viene trasferita d’urgenza in ospedale, ma prima ancora di arrivarvi perde il bambino che aspettava. Ancora oggi Blandine Kaniki √® detenuta – insieme al figlio Christian di 5 anni – nel centro di detenzione di Steenokkerzeel

Su Il Manifesto, 18/03 1999.

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Semira Adamu : en finir et oublier ?

par le 26 avril 2009 dans Sans-papiers

[En annexe de la page consacr√©e sur ce site au livre ¬ę¬†Les barbel√©s de la honte¬†¬Ľ, j’ai eu envie de r√©cup√©rer ici quelques-uns des articles et √©ditoriaux que j’ai √©crits en faveur des sans-papiers. Le premier date de juin 1997¬†: je venais d’√™tre confront√© pour la premi√®re fois √† la r√©alit√© des centres de r√©tention. Le dernier, publi√© en 2002, compte parmi les derniers articles que j’ai √©crits avant que l’√©cŇďurement ne me pousse √† tourner d√©finitivement la page du journalisme.]

SEMIRA ADAMU : EN FINIR ET OUBLIER ?

Il y a surtout une question qui me taraude au moment d’entamer un √©ni√®me article relatant les suites de l’assassinat l√©gal de Semira Adamu¬† : est-ce que √ßa a un sens de revenir encore sur l’argument quand tout semble r√©cup√©r√©, m√Ęch√©, √©vacu√© depuis longtemps par toutes les machines des soci√©t√©s polici√®re, juridique, politique ou civile¬†? Est-ce que √ßa a quelque pertinence encore – ou quelque allure – de persister √† beugler avec les visqueux, les donneurs de le√ßons, les opportunistes, quand chacun a fait son opinion ou son beurre de cette affaire¬†?

Aussi, peut-√™tre que les mots ne rendent plus rien. Que nous reste-t-il¬†? Le silence¬†? Celui des r√©volt√©s que l’on pr√©tend plus assourdissant que celui des r√©sign√©s. Le silence¬†: non comme un acquiescement, non comme une absence. Mais comme une pr√©sence lourde, opini√Ętre. Oui, mais¬†: le silence, d√©j√†¬†? Et si on essayait le vacarme, au contraire¬†? Une ultime gueulante, indistincte et vigoureuse. C’est avec ce dernier mot d’ordre que le Collectif contre les Expulsions rassemblait ses sympathisants, ce lundi 18 mars, devant le Palais de Justice de Bruxelles.

Ce lundi 18 mars, en effet, la chambre du conseil de Bruxelles examinait la plainte d√©pos√©e contre sept gendarmes, membres ou responsables de l’escorte meurtri√®re de Semira, le 22 septembre 1998. Le Collectif se manifestait donc. √Ä coups de casseroles, de grelots, de sifflets. La justice, quant √† elle, susurrait. Tranquille. Un proc√®s √† huis clos. Ne tient-on pas les coupables¬†? Quelques gendarmes, aujourd’hui membres de la nouvelle police unique¬†: leur pr√©sence au moment des √©v√©nements les identifient tr√®s clairement comme responsables. Mais qui y croit¬†? Arrogante, leur hi√©rarchie n’avait pas m√™me pris la peine jusque-l√† de les suspendre de leurs fonctions.

Il faudra y croire pourtant. Une jeune fille est morte, étouffée comme un chiot dans un sac. Une jeune fille est morte sans avoir même eu la possibilité de pousser un cri. Et, même si cela se passait au siècle dernier, il faudra bien désigner, juger, sanctionner les coupables.

Il faudra surtout montrer √† l’opinion que la justice – d√©cri√©e sur tous les tons ces derni√®res ann√©es – demeure bien l’ultime protagoniste cr√©dible de cette affaire. Premier postulat¬†: la mort de Semira Adamu n’est pas un accident, mais un meurtre. Les milliers de personnes assistant √† ses fun√©railles, les m√©dias, l’opinion publique √©cŇďur√©e l’ont assez r√©p√©t√©. Second postulat¬†: on tient la preuve film√©e du d√©lit, il suffit donc de prononcer la sentence ad√©quate √† l’encontre des meurtriers.

La preuve film√©e¬†? La gendarmerie en effet a l’habitude de filmer les proc√©dures d’expulsions. Une cassette vid√©o existe donc. Des esprits chagrins ont pu pr√©tendre, √† l’√©poque des faits, que ladite cassette avait √©t√© victime de quelque malencontreux incident bureaucratique. Mais la voil√† qui s’agite d√©sormais au premier plan de cette affaire. Beno√ģt Dejemeppe, le procureur du Roi √† Bruxelles, la visionne parmi les premiers et se d√©clare ¬ę¬†profond√©ment horrifi√©¬†¬Ľ. Le juge Guido Bellemans, prend la d√©cision de la montrer int√©gralement lors de l’audience du 18 mars. Profitant du traditionnel ¬ę¬†vent favorable¬†¬Ľ, le contenu de la cassette atterrit m√™me, sous forme de proc√®s-verbal, √† la r√©daction de la Derni√®re-Heure[i], quelques jours avant l’ouverture du proc√®s.

Le document est aussi p√©nible que l’on pouvait le supposer. Semira chantonne. Les gendarmes plaisantent entre eux. Semira se tait. Ils s’envoient des vannes encore. Elle a cess√© de vivre. La D.H. titre¬†: ¬ę¬†les onze derni√®res minutes de Semira Adamu¬†¬Ľ. Un compte-rendu atroce, qui choque une fois de plus l’opinion publique et lui permet de conclure, avec le r√©dacteur de la D.H., √† l’ind√©niable culpabilit√© des gendarmes.

Mais tout est dit, alors¬†? Facile et convaincant¬†! Un dernier doute¬†pourtant. Livrer en p√Ęture √† l’opinion une s√©rie de coupables taill√©s sur mesure¬†ne revient-il pas √† disculper en amont toute la machine d’expulsion¬†? Car derri√®re l’atrocit√© trop explicite du document, personne ne rel√®vera plus le fait que les inculp√©s ne font qu’accomplir une proc√©dure rod√©e depuis longtemps. Une proc√©dure d√Ľment cautionn√©e par les autorit√©s politiques et dont n’importe qui peut – s’il le souhaite – retracer les d√©tails en consultant les archives du Moniteur.

Personne ne rel√®vera donc plus l’aspect routinier des gestes accomplis par les gendarmes. Plaisantent-ils¬†? Comme n’importe quel travailleur devant n’importe quelle t√Ęche accomplie cent fois. Et tout est routine. Semira se d√©bat¬†? Routine. Semira a d√©f√©qu√©. Routine¬†! On a pr√©vu d√©j√† des v√™tements de rechange. Laissez-la respirer¬†! leur r√©p√®te un coll√®gue. Bien s√Ľr¬†! Aucun probl√®me¬†! Elle respire tr√®s profond√©ment, r√©pond l’un des futurs inculp√©s. Mais elle glisse¬†? Encore un truc pour √©chapper √† la proc√©dure d’expulsion. On a l’habitude. L’essentiel, c’est que les autres passagers de l’avion ne s’aper√ßoivent pas de la sc√®ne.

Mardi 26 mars, la chambre du conseil a statu√©¬†: cinq gendarmes seront bel et bien jug√©s pour ¬ę¬†coups et blessures volontaires ayant entra√ģn√© la mort sans intention de la donner.¬†¬Ľ Il s’agit des trois membres de l’escorte, ainsi que d’un adjudant et d’un capitaine √©galement pr√©sents dans l’avion. On con√ßoit bien que la famille, les proches de Semira attendent une condamnation. Mais pour nous – qui vivons, bougeons, ramons dans cette zone – une sentence √† l’√©gard des gendarmes ne peut nous satisfaire.

Que nous rapporte leur condamnation¬†? Voici les responsables. Voici leur nom, leurs √©tats de service. Voici les m√©chants qui puent. G√©nial¬†! Et tous les autres¬†? demandera-t-on encore. Ceux qui ont imagin√©, vot√© et entam√© le processus qui devait mener √† la mort de Semira et qui, loin de renier ce processus, l’appliquent encore au moment o√Ļ j’√©cris ces lignes¬†? Blanchis par abstention. Puisqu’on vous dit qu’on tient les m√©chants¬†!

Au lendemain de la mort de Semira, la d√©mission du ministre de l’Int√©rieur, Louis Tobback, aussi avait paru une victoire. N’√©tait-il pas le v√©ritable instigateur des lois d’expulsion qui portent le nom de son disciple et successeur Vande Lanotte¬†? Tobback s’√©tait bien d√©men√© un peu avant de jouer son r√īle de fusible, rejetant m√™me la responsabilit√© de la r√©sistance et du d√©c√®s Semira sur le Collectif, ces agitateurs, adeptes de s√©dition et de chim√®res. Tobback s’en allait, mais avec la morgue qui caract√©rise toute sa carri√®re politique. Responsable¬†? √Ä aucun prix. Tobback partait en assumant, mais avec orgueil et condescendance, les ¬ę¬†bavures¬†¬Ľ de ses gendarmes. Une mani√®re subtile de leur attribuer en n√©gatif toute la responsabilit√© de ladite bavure, de r√©duire enfin toute l’affaire aux dimensions d’un malheureux fait divers.

Tobback donc ne figurera pas davantage sur le banc des accus√©s que sur celui des t√©moins. Mais avec les v√©ritables responsables de la mort de Semira, les grands absents de cette affaire seront assur√©ment les demandeurs d’asile.

Manquait-on de certitude¬†? En voici¬†: ce proc√®s ne sera en aucun cas le proc√®s de l’espoir pour les sans-papiers. Qui s’est jamais souci√© de Semira vivante¬†? On lui refusa l’asile, mais on lui fit des fun√©railles officielles. Aujourd’hui, on sanctionne ses accompagnateurs, mais en aucun cas sa mort ne servira d’exemple. D’un ministre √† l’autre, d’une l√©gislature √† l’autre, les lois d’expulsions demeurent, dans toute leur aberration. Les camps de r√©tentions demeurent. Une honte. Une humiliation. Pour ceux que l’on y enferme et pour ceux qui sont incapables de l’emp√™cher. Mais qui s’en soucie¬†r√©ellement¬†?

Durant la semaine qui s√©parait la comparution des gendarmes et leur renvoi en correctionnel, 19 membres du Collectif contre les expulsions – poursuivis notamment pour r√©bellion avec violence, destruction de cl√īture, aide √† √©vasion de d√©tenus –¬† passaient √† leur tour devant la chambre du conseil. Un proc√®s aussi routinier que possible, nous confiait un des inculp√©s. Un ajournement. Peut-√™tre que les autorit√©s judiciaires ont r√©alis√© tardivement ce que la collusion de ces deux proc√©dures¬†– celle intent√©e contre les gendarmes, celle intent√©e contre le collectif – avait de grossier.

Au cours de cette m√™me semaine, un homme mourrait encore au Centre ferm√© de Steenokkerzeel. Peu importe dans quelle circonstance¬†! Un homme mourrait encore, te dis-je¬†! Pr√®s de quatre ann√©es apr√®s Semira, les centres ferm√©s de Flandre, de Wallonie ne d√©semplissent pas. La s√©curit√© y a √©t√© renforc√©e, on y meurt encore et les d√©put√©s √©colos ne sont pas plus foutus d’y p√©n√©trer.

En somme, il ne reste plus qu’√† √©difier quelques pandores locaux en leur appliquant la sanction d√Ľment mesur√©e que quatre militants et trois journalistes attendent encore de leur voir appliquer. Et, apr√®s les gendarmes, il reste encore √† sanctionner les militants. Il ne s’agit plus que de marchander les culpabilit√©s. D’emballer tout √ßa dans n’importe quel cadre l√©gal. Et cette fois, c’est s√Ľr¬†: tout sera bel et bien consomm√©. Tout se taira enfin.

Ou non ?

Publi√© dans C4 n¬ļ95/96, mai/juin 2002.


[i] La Dernière Heure, 6 février 2002.

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Encore une journée à regarder passer les avions?

par le 21 avril 2009 dans Sans-papiers

[En annexe de la page consacr√©e sur ce site au livre ¬ę¬†Les barbel√©s de la honte¬†¬Ľ, j’ai eu envie de r√©cup√©rer ici quelques-uns des articles et √©ditoriaux que j’ai √©crits en faveur des sans-papiers. Le premier date de juin 1997¬†: je venais d’√™tre confront√© pour la premi√®re fois √† la r√©alit√© des centres de r√©tention. Le dernier, publi√© en 2002, compte parmi les derniers articles que j’ai √©crits avant que l’√©cŇďurement ne me pousse √† tourner d√©finitivement la page du journalisme.]

ENCORE UNE JOURN√ČE √Ä REGARDER PASSER LES AVIONS ?

Nous sommes le peuple d’Afrique. Nous sommes le peuple d’Asie. Nous sommes des √™tres humains enferm√©s ici sans raison. Les voix r√©sonnent. Invisibles derri√®re les vitres teint√©es et la double rang√©e de barbel√©es. Les vitres bougent sous les coups de poing. Nous ne vous voyons pas, crions-nous. Nous sommes de la m√™me plan√®te, hurlent les voix. Il y a derri√®re les murs du centre ferm√© de Steenokkerzeel des √™tres que nous ne toucherons jamais.

Mais ces voix nous hantent. Et nous d√©cidons de retourner √† Steenokkerzeel. Il para√ģt qu’en Gaume, et ailleurs dans les Ardennes, l’expression ¬ę¬†aller √† Steenokkerzeel¬†¬Ľ signifie ¬ę¬†aller au diable¬†¬Ľ. Entre la double cl√īture, les chiens et l’indiff√©rence des indig√®nes qui regardent passer les avions, la b√™te a fait son nid et pondu sa vermine. Avant √ßa, elle avait invent√© l’hypocrisie, l’exclusion sociale, l’indiff√©rence. Elle avait pr√©par√© le terrain. C’est toujours au nombre des indiff√©rents, des hypocrites et des exclus que l’on juge l’√©tat de d√©composition d’une civilisation.

Posons d’embl√©e quelques principes : une d√©mocratie qui se d√©fend en excluant ceux qui n’ont pas les moyens de payer leur cotisation est une d√©mocratie qui ne respecte pas son nom. Une d√©mocratie pour rire. Avons-nous envie de rire¬†? Nous avons gob√© depuis longtemps cette bonne blague qu’il existe des lignes de conduite, des lois, valables pour toute la plan√®te et que nous en sommes les d√©tenteurs. Ce bobard pour √©colier d√©bile qui raconte que notre mode de vie est sup√©rieur, que nous avons le droit de l’exporter, bien plus : de l’imposer par la force. Ainsi justifions-nous nos interventions dans le Golfe, en Somalie, en Ha√Įti. Ainsi justifions-nous notre morgue, notre √©ternel besoin de faire la morale aux autres. Mais n’avons-nous jamais export√© autre chose que notre morale d’exclusion?

Il n’y a pas deux mani√®res d’√©voquer le probl√®me : sommes-nous r√©ellement libres et √©gaux de par l’enti√®ret√© du monde ou existe-t-il des hi√©rarchies de races, d’identit√©, de douleur¬†? Si tu craches sur les hi√©rarchies et si la douleur de ton voisin est qualitativement analogue √† la tienne qu’est-ce qui vous emp√™che de lutter ensemble¬†? Des hommes ont mal. Ils ont peur et ils ont faim. Qu’importe les fronti√®res et les lois. Ils sont de ta race et leur combat est donc forc√©ment le tien. Qu’il te devienne √©tranger et je te d√©nierai la qualit√© d’humain. Ces choses-l√† ne sont-elles pas √©crites √©galement dans la Bible, le Coran, les V√©das et le Capital¬†? Qu’est-ce qui nous emp√™che d’appliquer la morale qui nous rend si arrogants¬†?

Ce que nous cherchons dans les textes et la loi, c’est le rituel et la s√©curit√©. Aussi, la d√©mocratie telle que nous la concevons n’est qu’une mani√®re d’ali√©ner notre droit √† la parole au profit du rituel gr√©gaire et de la s√©curit√© domestique. Chaque fois que tu votes, tu gagnes le droit de te taire pour cinq ans. Le droit de te foutre de tout ce qui d√©passe ta sph√®re d’intelligence et tes quelques partenaires d’ennui ou de tringle. C’est exclusivement une question d’int√©gration et l’int√©gration n’est qu’une forme am√©lior√©e de la capitulation personnelle. Ce que nous exigeons d’abord de nos √©migr√©s, c’est qu’ils renoncent √† leurs racines, √† leurs mŇďurs, √† tout ce qui fait leur identit√© d’homme au profit du grand nivellement collectif. Et la stimulation personnelle¬†? Pas de panique : nous √©rigerons la sainte comp√©tition en termes de valeur et d’objectif personnel.

Nous serons tr√®s comp√©titifs ou tr√®s exclus : voil√† pour la stimulation¬†! Et puis, nous irons regarder d√©coller les avions. Peu nous importe qu’ils partent sans nous. Y a-t-il quelque chose de plus √† gagner dans cette loterie-ci¬†? Nous ne comprenons pas qu’il y a une part d’exclusion pour chacun dans tout syst√®me de comp√©tition. Nous ne savons pas ce que nous manquons. Nous ignorons les ailleurs o√Ļ finissent par se poser les avions et la vie est un spectacle qui d√©file en boucle. Aujourd’hui, nous construisons nos centres d’exclusion √† c√īt√© des a√©roports, comme hier nous √©rigions nos prisons √† l’ombre des potences.

Nous¬†? Sommes-nous r√©ellement suppos√©s nous laisser faire¬†? Une soci√©t√© qui cherche le consensus dans le plus petit d√©nominateur commun et l’exclusion de l’√©tranger est une soci√©t√© de tar√©s et de perdants. Quelle loi, quel dieu, quelle idole nous contraignent √† nous taire¬†? Nous avons appris l’humiliation et l’arrogance avec nos tables de multiplication. Nous saurons donc nous montrer arrogants. Un mot, une paire de claques ou un haussement d’√©paules √† qui se satisfait de cette existence de m√©duse. Nous saurons pratiquer l’exclusion √† rebours. Y a-t-il une loi, un dieu, une idole pour rassembler nos rancŇďurs¬†? Il n’y a que nous. Si la loi n’est pas morte, nous lui passerons sur le corps. Si dieu n’est pas mort, qu’il ait la d√©cence de quitter la sc√®ne en passant par la fen√™tre. Si l’homme n’est pas mort, qu’il soit un cri, un espoir, une pri√®re pour tous les hommes qui croient en l’homme.

Si, de ton c√īt√©, tu crois que tout √™tre humain a les m√™mes droits sur cette plan√®te, si tu crois que tout √™tre humain a le droit de bouger, de se fixer o√Ļ il se sent le mieux, de respirer l’air qui lui convient le mieux, √©cris-nous. Si tu crois que nous avons tous les m√™mes droits, les m√™mes espoirs, les m√™mes douleurs, si tu crois vouloir partager ces droits, ces espoirs, ces douleurs avec chacun de tes semblables, joins ta voix √† la n√ītre. Si tu refuses les voix qui r√©p√®tent : ¬ę¬†Choisis¬†! En rang ou mort, cadre ou paria, √©pouse ou pute, muet ou b√Ętard¬†¬Ľ, l√®ve-toi maintenant, revendique ta b√Ętardise, fais entendre ta propre voix. Dis-nous que l’humain l’emporte sur tous les interdits, sur toutes les lois, sur toutes les d√©faites. Ne te contente pas de regarder passer les avions. Dis-nous, crie, hurle que tu es encore assez humain pour refuser tout ce qui porte atteinte √† la dignit√© de l’humain.

Publi√© dans ¬ę¬†C4¬†¬Ľ, juin 1997.

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Un coup d’histoire, un coup de s√©mantique

par le 20 avril 2009 dans Sans-papiers

[En annexe de la page consacr√©e sur ce site au livre ¬ę¬†Les barbel√©s de la honte¬†¬Ľ, j’ai eu envie de r√©cup√©rer ici quelques-uns des articles et √©ditoriaux que j’ai √©crits en faveur des sans-papiers. Le premier date de juin 1997¬†: je venais d’√™tre confront√© pour la premi√®re fois √† la r√©alit√© des centres de r√©tention. Le dernier, publi√© en 2002, compte parmi les derniers articles que j’ai √©crits avant que l’√©cŇďurement ne me pousse √† tourner d√©finitivement la page du journalisme.]

UN COUP D’HISTOIRE, UN COUP DE S√ČMANTIQUE.

L’humanit√© vient d’Afrique. La chose est ind√©niable, certifi√©e par toutes les √©coles de pal√©ontologues. Bien s√Ľr, quitter l’Afrique, berceau de l’humanit√© primitive, il y a 2 millions d’ann√©es, et rejoindre les rivages de l’Europe, orgueil et triomphe de l’humanit√© moderne, aujourd’hui, sont deux choses totalement diff√©rentes. L’homo erectus africain √©tait au fa√ģte de la modernit√© il y a deux millions d’ann√©es et l’Europe n’√©tait peupl√©e que de monstres quadrup√®des. On avancera donc, sans g√®ne, qu’assouvir un besoin fondamental de mobilit√© il y a des mill√©naires et bouger juste pour pr√©server sa famille ou sauver sa peau en 2.000 sont deux choses diff√©rentes. De m√™me, assouvir ce m√™me besoin fondamental de mobilit√© en feuilletant des catalogues d’agences de voyages et fuir la r√©pression, la famine, les potences n’est absolument pas comparable. Un rapprochement purement s√©mantique, nous r√©torquait r√©cemment un intellectuel, erectus, mais blanc, salari√© et sans scrupule solide.

L’histoire nous l’enseigne pourtant¬†: toute civilisation importante est fonction des flux migratoires. Bien plus¬†: de la mobilit√© des populations indig√®nes au sein de cette civilisation, comme de son degr√© d’acceptation des √©nergies √©trang√®res. L’Empire romain est fort parce qu’il cr√©e des routes et s’alimente des cultures √©trang√®res. Il sera puissant tant qu’il favorisera la mobilit√© de ses citoyens et demeurera perm√©able aux cultures √©trang√®res. L’empire qui cr√®ve d√®s le IIIe si√®cle est un empire scl√©ros√© o√Ļ ne circulent plus que les marchandises et les capitaux, les collecteurs d’imp√īts et quelques bandes organis√©es m√©prisant la loi. Un peu ce qui se passe dans nos soci√©t√©s modernes, en somme. Mais peut-√™tre ne s’agit-il encore que d’un rapprochement s√©mantique¬†?

De nos jours, le droit √† la mobilit√© est inscrit dans la D√©claration des droits de l’homme, comme d’ailleurs, dans les programmes de la plupart des partis d√©mocratiques. En clair¬†: le monde appartient √† ceux qui y vivent, non √† ceux qui l’exploitent et le divisent. Es-tu un homme¬†? Le monde t’appartient¬†: ses villes industrieuses et ses plages, son soleil et ses agences d’int√©rim. Va o√Ļ le vent te m√®ne¬†! Attends¬†! Mais tu y as vraiment cru¬†? Va o√Ļ le vent te m√®ne, mais n’oublie pas de payer ton ticket de voyage. Et de montrer patte blanche.

Le vieil Empire romain, champion de l’√©clectisme culturel, a fini par se figer dans un syst√®me de castes. Plus attentives √† la s√©mantique, nos soci√©t√©s modernes ont √©lev√© en principe la notion de statut social. Tu es libre dans les textes¬†: c’est ton statut, non quelque arr√™t√© royal, qui d√©termine ta marge de mobilit√©. Et c’est ton statut qui d√©termine tes besoins et tes enthousiasmes. √Ä qui la faute, en somme, si tu es ch√īmeur, b√Ętard, affubl√© de n’importe quel autre statut pr√©caire[1]? Et c’est bien l√† la plus formidable trouvaille de nos contemporains¬†: tu n’es pas seulement responsable de ce statut, tu es carr√©ment coupable chaque fois que tes moyens ne te permettent plus d’adh√©rer au bel id√©al de libre entreprise agit√© dans les textes. Coupable chaque fois que tes moyens ne te permettent pas d’acc√©der aux d√©sirs que toute l√©gislation bien faite assume pourtant comme l√©gitimes.

Comme toutes les aspirations fondamentales de l’humain, comme le droit √† un logement d√©cent, aux soins m√©dicaux, au travail, √† la paresse ou aux loisirs, la mobilit√© est d√©sormais un privil√®ge, m√™me dans les soci√©t√©s les plus avanc√©es socialement. Mais cette faillite-l√† n’est en aucun cas la n√ītre. Coupables¬†? Et quoi encore¬†! Exigeants et d√©termin√©s au contraire. Arrogants, s’il le faut¬†: nous bougerons, irons promener notre rage ou notre flemme sur les plages, accueillerons nos fr√®res de toutes races comme nous l’entendons. Rebelles¬†? C’est √† l’√©cole pourtant que nous avons appris les bienfaits de la d√©mocratie et de la consommation, en m√™me temps que nos tables de multiplication ou la date de la fin de l’Empire romain. Et c’est √† l’√©cole encore qu’on nous a dit de porter et de clamer partout ces belles valeurs. Nous ne revendiquerons donc et nous ne prendrons que ce qui nous revient¬†!

Publi√© dans C4 n¬į76, septembre 2000.



[1] Incidemment, le mot pr√©caire renvoie au terme latin d√©signant, sous l’empire moribond, un nouveau type de rapport s’installant entre les gros propri√©taires terriens et le petit exploitant, et qui revenait de fait √† faire passer ce dernier du statut d’homme libre √† celui de serfs.

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Du collectif au quotidien

par le 20 avril 2009 dans Sans-papiers

[En annexe de la page consacr√©e sur ce site au livre ¬ę¬†Les barbel√©s de la honte¬†¬Ľ, j’ai eu envie de r√©cup√©rer ici quelques-uns des articles et √©ditoriaux que j’ai √©crits en faveur des sans-papiers. Le premier date de juin 1997¬†: je venais d’√™tre confront√© pour la premi√®re fois √† la r√©alit√© des centres de r√©tention. Le dernier, publi√© en 2002, compte parmi les derniers articles que j’ai √©crits avant que l’√©cŇďurement ne me pousse √† tourner d√©finitivement la page du journalisme.]

DU COLLECTIF AU QUOTIDIEN

Aux curieux qui s’informent parfois des circonstances de la naissance du ¬ę¬†Collectif contre les expulsions ¬Ľ, ses membres racontent souvent cette histoire¬†: √ßa se passait tr√®s exactement le 20 avril 1998. Pour la premi√®re fois, nous nous manifestions √† Zaventem, contre les d√©portations pratiqu√©es par la Sabena. Nous √©tions quelques amis, d√©termin√©s, braillards, savions que ce genre d’actions se pratiquait avec succ√®s en France. Une journaliste √©tait l√†, qui courrait dans tous les sens et ne comprenait visiblement rien √† ce qui se passait. Des d√©portations¬†? En Belgique¬†? Mais dans quel film¬†? Elle nous pressait de questions, nous demandait sans cesse¬†: mais qui √™tes-vous √† la fin¬†? Un des n√ītres improvisa¬†: Nous sommes un collectif. Mais quel collectif¬†? Le collectif contre les expulsions. Nous nous √©tions choisi un nom dans l’urgence et l’action. Pouvait-on faire plus explicite¬†?

Aujourd’hui, encore, le collectif contre les expulsions vit et manŇďuvre dans l’urgence et l’action. Son langage est celui de la n√©cessit√©. Le collectif d√©nonce, affirme, r√©plique, mais refuse de se borner √† la parole. N’avons-nous pas suffisamment accus√©, th√©oris√©, n√©goci√©¬†? Nous affirmons que l’action est n√©cessaire. Nous affirmons qu’elle n’est pas l’apanage des agitateurs. L’action est la r√©ponse ultime √† la scl√©rose et √† l’asphyxie. Dans une soci√©t√© qui √©touffe de ses propres lourdeurs, tout citoyen a le droit et la responsabilit√© de changer son d√©sarroi en acte. Des gens souffrent. Des gens luttent pour survivre. Ils souffrent et luttent en ce moment m√™me o√Ļ tu lis ces quatre √©vidences.

Dans ce contexte, quel dieu pourrait-il, quelle loi, quelle idole pourraient-elles se permettre de nous interdire de poser les gestes que nous affirmons justes et n√©cessaires¬†? En d√©pit de la loi, les membres du collectif ont choisi de cr√©er et d’entretenir des liens avec ceux dont la soci√©t√© ne veut pas et qu’elle qualifie d’ill√©gaux. Nous avons choisi d’apprendre ce qu’ils sont, ce qu’ils ont √† nous dire ou √† nous donner, d’apprendre aussi la¬† r√©sistance et la solidarit√© au contact de la machine qui les oppresse. La m√™me d√©marche s’applique √©videmment √† l’√©gard des √©r√©mistes, des ch√īmeurs, des pensionn√©s, de tous ceux qui subissent la politique d’exclusion qui caract√©rise une soci√©t√© bas√©e sur l’√©l√©vation du plus m√©diocre et de la performance individuelle.

Nous n’avons pas choisi la d√©sob√©issance¬†: nous avons choisi l’ouverture √† l’autre, et celle-ci ne se pratique plus que dans la d√©sob√©issance. Au langage de l’exclusion, le collectif oppose le langage de l’√©change et de l’enrichissement mutuel. Nous ne n√©gocions pas avec la machine d’exclusion. Nous avons d√©finitivement choisi d’identifier nos interlocuteurs parmi ceux qui la subissent. Nous sommes du parti des gens qui souffrent, r√©fl√©chissent et bougent. Nous affirmons que tout syst√®me qui nie l’humain est √©tranger √† l’humain. Nous affirmons qu’un tel syst√®me a fait son temps, que la logique qui l’anime n’a plus d’avenir que dans les livres d’histoire. D’o√Ļ nous vient cette arrogance¬†? Nous nous la sommes envoy√©e au biberon¬†: c’est celle-l√† m√™me que nous a inculqu√©e le syst√®me que nous combattons. Nous saurons nous montrer √† la hauteur. Nous serons tr√®s arrogants et sans indulgence.

Aussi, nous ne nous soucierons plus de nous justifier. Devons-nous accueillir toute la mis√®re du monde¬†? scandent-ils. Nous n’avons pas √† r√©pondre √† ce genre d’inepties. Nous ne nous justifions pas, nous affirmons¬†: la terre appartient √† ceux qui y vivent, non √† ceux qui se la disputent. Nous parle-t-on de fronti√®res, d’imp√©ratifs √©conomiques¬†? Cette logique n’est pas la n√ītre. Nous ne nous soucions d’aucune fronti√®re, d’aucune int√©grit√© de territoire ou de ressource. Nous refusons de consid√©rer l’humain comme une ressource √©conomique. Nous proclamons √† qui veut l’entendre¬†: cette conception-l√† des rapports humains a fait son temps. Une soci√©t√© qui √©rige en principes la performance et la rentabilit√© est forc√©ment une soci√©t√© de perdants et de tar√©s.

L’histoire des civilisations nous le montre¬†: une soci√©t√© qui se retranche dans la d√©fense de quelques privil√©gi√©s et l’exclusion du plus grand nombre est une soci√©t√© vou√©e √† dispara√ģtre. Nous avons essay√© d√©j√† la loi du plus fort, le droit divin, l’√©conomie servile, les dictatures politiques, sociales, √©conomiques. Les dinosaures aussi ont fait leur temps. Nous les rel√©guons √† la poussi√®re des arch√©ologues et du film fantastique. Aussi, d√©clarons-nous aux dinosaures qui s’acharnent encore √† r√©gir nos existences qu’il est temps pour eux d’√©vacuer la place. Nous affirmons que leur syst√®me de vie, de pens√©e, d’impuissance est d√©sormais p√©rim√©. Avons-nous quelque alternative sociale, √©conomique ou politique √† leur proposer¬†? Nous n’avons rien √† leur proposer que la logique de l’histoire et de l’√©volution des esp√®ces. Tout ce qui est erron√©, absurde, nuisible pour la vie doit dispara√ģtre.

Mais ce n’est pourtant ni la logique, ni l’arrogance qui constituent le fondement de notre discours. Ce que nous touchons, ce sont des existences. Des √©motions, des espoirs, des douleurs. Notre discours ne commente pas le quotidien, il l’encaisse et s’en alimente. On nous parle de chiffres, de produit brut, d’imp√©ratifs √©conomiques. Mais derri√®re l’abstraction du chiffre, il existe des situations concr√®tes. Il existe les besoins, les id√©es, les d√©sespoirs de ces √™tres que nous avons d√©cid√© de consid√©rer, non comme une donn√©e statistique, non comme un exc√©dent incontr√īlable, mais comme des individus. Il existe l’histoire de Semira Adamu, assassin√©e parce qu’elle avait choisi de fuir l’esclavage pour un pays qui pratiquait encore la d√©portation.

Semira √©tait pour nous, et pour ses compagnons de d√©tention, un symbole de r√©sistance. Elle avait r√©sist√© d√©j√† √† cinq tentatives de d√©portation. La veille de sa mort, elle nous avouait sa peur et sa lassitude. √Ä l’a√©roport, disait-elle, il y en a qui sont capables de tuer. Ils l’ont √©veill√©e √† six heures du matin. Comme on √©veille un condamn√© √† mort. Ils lui ont entrav√© les bras et les jambes, lui ont ferm√© la bouche avec du scotch. Nous savions qu’une expulsion aurait lieu ce jour-l√†. Nous √©tions pr√©sents √† l’a√©roport, implorant les passagers de refuser de se rendre complices d’une nouvelle d√©portation, cherchant le pilote de l’avion pour lui demander son aide. Nous ne savions pas alors que c’√©tait Semira qu’ils avaient d√©cid√© d’expulser.

Elle √©tait l√†, au sous-sol de l’a√©roport. Une cellule minuscule. C’est l√† qu’ils les mettent. Ficel√©s, b√Ęillonn√©s. Ceux qui y sont pass√©s nous ont racont√© tous les d√©tails. Ils te r√©veillent de plus en plus t√īt, te font attendre de plus en plus longtemps, depuis que le Collectif contre les expulsions a d√©tourn√© un de leur fourgon. Tu es attach√©, incapable de bouger. Tu attends. Envie de crier. Des g√©missements √† travers le b√Ęillon.¬† Qui pourrait t’entendre¬†? Qui pourrait te venir en aide¬†? Ils ne veulent pas de toi. Ils ont d√©cid√© que tu devais dispara√ģtre. Ils ont vot√© des lois pour √ßa. Ils ont m√™me vot√© des lois pour punir quiconque te viendrait en aide.

Nous √©tions l√†, les membres du collectif, manifestant. Les gens nous √©coutent-ils¬†? Ceux qui prennent des avions parce qu’ils ont besoin de vacances ou d’exotisme. Il y a ceux qui nous repoussent. Il y a ceux qui nous √©coutent, promettent d’intervenir. Nous laissant chaque fois un petit bout d’espoir. Mais Semira avait d√©j√† probablement perdu tout espoir. Ils l’avaient sortie de cellule alors. L’avait tra√ģn√©e comme un sac jusqu’√† l’avion. Elle sentait leurs mains sur elle, leurs genoux dans son dos. Ils l’avaient cach√©e tout au fond de l’avion. Et l√†, m√©thodiquement, ils avaient √©touff√© son cri pour toujours.

Marco CARBOCCI © 1998

Cette article a √©t√© publi√© notamment dans¬†:¬†Avanc√©es n¬į71, Bruxelles, novembre 1998¬†; Bulletin du Collectif contre les Expulsions n¬į2, d√©cembre 1998¬†; Alternative libertaire n¬į212, Bruxelles, d√©cembre 1998¬†; Il Manifesto, Rome, 07/01 1999¬†; Infoxoa n¬į7,¬† Rome, f√©vrier 1999, etc.

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Quel sens a le silence des perdants ? – article

par le 17 avril 2009 dans Editoriaux

Berluskkka

Berluskkka

[Dans la s√©rie « vieux papier recycl√© », j’ai √©crit et publi√© l’article qui suit en juin 2001, apr√®s la deuxi√®me √©lection de Berlusconi. Un tas de cr√©tins pontifient : « Jamais deux sans trois », disent-ils. D’accord ! A priori, √ßa l’a fait pour Silvio. Mais je pr√©tends encore que ce parasite recycle ses oeuvres avec la m√™me d√©sinvolture que je le fais moi-m√™me pour cette troisi√®me √©lection. Je n’√©crirai donc rien de neuf cette fois-ci. Il y a un moment o√Ļ on se fatigue de traiter les ordures.]

Quel sens a le silence des perdants ?

Il y a une plaisanterie que tout italien a entendue et racont√©e mille fois ce printemps : Beppe se casse le cul et se pointe au paradis. Le voil√† devant St Pierre. Ils rentrent tous les deux dans une grande salle o√Ļ les murs sont couverts d’horloges. Il y a des milliers, des millions d’horloges et Beppe interroge St Pierre √† leur sujet. ¬ę Tu vois, explique St Pierre, en naissant, chaque homme se voit assigner une horloge. Chaque fois qu’il dit un mensonge, les aiguilles avancent d’une minute. Celle-ci par exemple, c’est l’horloge de M√®re Teresa. Comme tu vois, les aiguilles sont toutes les deux √† la verticale, c’est que la sainte femme n’a pas commis le plus petit mensonge depuis sa naissance. ¬Ľ Beppe et St Pierre passent ainsi en revue quelques horloges, des personnalit√©s connues, des anonymes. ¬ę Mais, fait Beppe, je ne vois pas l’horloge de Berlusconi ! – Chut ! lui r√©pond St Pierre, pas la peine de le r√©p√©ter, mais il fait tellement chaud ici : je l’ai emport√© dans mon bureau et je m’en sers comme ventilateur ! ¬Ľ

Voil√†. Ce n’est peut-√™tre pas la meilleure de l’ann√©e, mais au d√©but de ce mois de mai, tu racontais √ßa √† n’importe quel Italien et il se permettait au moins un sourire. √áa n’a pourtant pas emp√™ch√© la moiti√© d’entre eux de gober les pires insanit√©s et de voter pour la ¬ę Casa della Liberta ¬Ľ, le conglom√©rat offensif qui cette ann√©e r√©unissait tous les partis de la droite extr√™me √† l’extr√™me droite contre le pitoyable Olivier de la gauche. La Maison de la Libert√© ? Une autre plaisanterie locale ? M√™me pas ! Berlusconi – il faudra le lui dire un jour – confond le sens de l’humour avec les sens des affaires et de la propagande personnelle. Et depuis qu’il a emport√© les suffrages, ce 13 mai, personne ne rit plus en Italie.

Personne ne rit plus, mais certains sont bien satisfaits tout de m√™me. Tout heureux d’afficher leurs beaux id√©aux victorieux. √Ä Viterbo, le jour des r√©sultats, la porte de ce bar s’ouvrait toutes les dix secondes pour laisser passer l’un ou l’autre parasite indig√®ne, soucieux d’exhiber la chemise noire fra√ģchement repass√©e par madame ou le briquet √† l’effigie du Duce, trouv√©, mais sans trop d’effort, sur la place du march√©. Un quidam s’arr√™te sur le seuil, seize ans √† tout casser, des boutons d’acn√© sur les joues, il claque des bottes, lance le salut romain : ¬ę Viva l’Italia ! ¬Ľ ¬ę Viva Berluska ¬Ľ, lui r√©pondait mon ami Sandro en agitant les cinq doigts. ¬ę Cinq ? ¬Ľ, faisait le barman, complice, ¬ę cinq caf√©s ? ¬Ľ Et Sandro, serrant aussit√īt le poing : ¬ę bien serr√©s ! ¬Ľ Le m√™me soir, dans les rues de Viterbo, mon ami se faisait m√©thodiquement d√©gomm√© √† coups de botte par la jeunesse locale. L’horloge de Berlusconi avait bien fait rire l’Italie avant le 13 mai. Mais les √©lections √©taient pass√©es et personne ne riait √† l’histoire des cinq caf√©s bien serr√©s.

Quel sens a le silence des perdants ? Celui des cimeti√®res et des h√īpitaux. L’Italie est de nouveau noire aujourd’hui. Un noir qui confond la crasse et le deuil.

Et tout se taira encore.

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C’est le d√©tail qui tue – Dieter Wellershoff

par le 17 avril 2009 dans Critiques littéraires

Un beau jour

Un beau jour

Dieter Wellershoff. Un Beau jour (Ein sch√∂ner Tage), roman traduit de l’allemand.

Dans le petit monde gris de Dieter Wellershoff, chaque geste, chaque parole comptent, m√™me s’ils ne disent jamais rien. Chef de file de l’√©cole n√©o-r√©aliste de Cologne, Wellershoff donne un roman o√Ļ tout est banalit√©, quotidien, platitude. Et c’est de cette platitude que na√ģt la rupture. ¬ę¬†C’est la r√©alit√© m√™me qui est le lieu de l’imaginaire¬†¬Ľ, √©crivait l’auteur. Peut-√™tre que tout est imaginaire, en effet. Peut-√™tre que le r√©el n’est qu’illusion¬†: rupture et fum√©e.

Dans une ville qui pourrait √™tre Cologne, un vieil homme vit de ses souvenirs et de quelques chim√®res. D√©mobilis√© trois jours avant la capitulation allemande, il a amen√© sa famille vers l’Ouest, fuyant les chars sovi√©tiques qui fon√ßaient vers sa Pom√©ranie natale. Nous sommes une vingtaine d’ann√©es apr√®s la fin de la guerre. Lorenz habite un appartement avec Carla, sa fille a√ģn√©e. Sa femme n’a pas surv√©cu longtemps √† l’exil. G√ľnther, son fils cadet vit ses propres chim√®res, √©tudiant, mais juste pour la pose, tra√ģnant sans but avouable, mais avec la conscience vague qu’aucun geste, aucune d√©marche ne changeront jamais rien √† sa d√©rive.

Le p√®re et ses souvenirs, la fille et ses rancŇďurs, ses d√©sirs d’ind√©pendance, le fils et ses mensonges, son implacable solitude. Trois h√©ros d’un quotidien trop lin√©aire, trop fastidieux pour √™tre pris au s√©rieux. Chacun tentera de se rebeller √† sa mani√®re. Petitement. Et cette r√©bellion les isolera un peu plus. La vie n’est-elle que normalit√© et formes¬†? Il faudra se r√©soudre √† accepter ce mod√®le¬†: une famille unie, vivant ses petites tensions, ses d√©chirures, f√™tant ses anniversaires, dans une Allemagne qui n’est pas la leur.

Dans un tel univers, ce qui tue¬†: c’est le d√©tail. Comme une gifle ! Les petites dissimulations, les envies cach√©es, les choses que l’on pense et d√©sire et qui perdent toute pertinence lorsqu’on les vit. La routine est le lieu de la fiction. Pour Dieter Wellershoff, la r√©alit√© est impalpable. L’auteur r√©aliste inventera donc de nouvelles techniques de perception pour l’interroger, lui donner une dimension concr√®te en la d√©gageant du quotidien. ¬ę¬†La r√©alit√© doit se pr√©senter comme une chose √©trange, une chose inou√Įe¬†¬Ľ, √©crit-il. Mais ce ¬ę¬†beau jour¬†¬Ľ n’est jamais qu’un jour parmi tant d’autres. Un jour qui ne dit rien, parce qu’il ressemble √† des milliers d’autres jours similaires. Et les personnages de cette fiction savent que ce qui leur reste √† vivre ressemble – d√©sesp√©r√©ment – ¬†√† ce qu’ils ont toujours v√©cu.

© Marco Carbocci.

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Sous les érables rouges, à l’est d’Aataentsic

par le 15 avril 2009 dans Critiques littéraires

Jil Silberstein

Innu

Innu: A la rencontre des Montagnais du Quebec-Labrador (Terre indienne) par Jil Silberstein

Lorsque l‚Äôindien tue un ours ou un loup, il le fait parce qu‚Äôil a froid ou que l‚Äôanimal mena√ßait sa vie. Lorsqu‚Äôil tue une biche ou un caribou, c‚Äôest parce qu‚Äôil a faim. Aujourd‚Äôhui encore, il n‚Äôy a pas de pire scandale aux yeux de certaines nations am√©rindiennes que de laisser tra√ģner la d√©pouille d‚Äôun animal qu‚Äôon a tu√©. La mort, f√Ľt-ce celle du plus m√©diocre des √™tres anim√©s, r√©clame toujours un rituel. La d√©pouille sera honor√©e, plac√©e sur un arbre, √† l‚Äôabri des chiens. Parce que tout ce qui est vivant participe du m√™me moule et du m√™me grand projet naturel.

Jil Silberstein a rencontr√© le monde am√©rindien lors du soul√®vement des Mohawks, en 1990. A l‚Äô√©poque, toutes les t√©l√©visions du monde ont montr√© des images de ces ¬ę warriors ¬Ľ cagoul√©s, d√©fiant les arm√©es du Qu√©bec et des √Čtats-Unis. Et le monde entier d√©couvrait que la question indienne n‚Äôappartenait pas seulement √† l‚Äôhistoire pass√©e ou aux westerns. Quelques temps plus tard, Silberstein exp√©diait les affaires courantes et partait vivre une ann√©e enti√®re parmi les Montagnais du Labrador.

Montagnais, c‚Äôest le nom que leur ont donn√© les Fran√ßais, comme ils ont appel√© Hurons, les Wendats ou Iroquois les Mohawks. Les Montagnais se nomment Innus ‚Äď les √™tres humains ‚Äď dans leur propre langue. Non par pr√©tention, mais simplement pour se singulariser du reste du monde animal .

¬ę Innu ¬Ľ est la chronique de cette ann√©e pass√©e en territoire indien. Une chronique qui restitue la parole du peuple nomade. Ses d√©boires, ses errances, mais aussi les l√©gendes et les rites secrets qui demeurent attach√©s √† la langue des vieux. ¬ę Innu ¬Ľ est avant tout un chant de douleur et de v√©rit√©.

Que ce soit en effet par le biais de la litt√©rature, du cin√©ma, de la bande dessin√©e ou m√™me de la publicit√©, notre perception de l‚Äô ¬ę Indien ¬Ľ ne nous a jamais gu√®re renvoy√© qu‚Äô√† nos propres hantises, nos propres insolences, voire nos propres chim√®res ou culpabilit√©s. Ceci, bien s√Ľr, en fonction de l‚Äôimagerie et de la doctrine que l‚Äô√©poque √©prouvait la volont√© de distiller aupr√®s du public, mais aussi de cette propension que manifestent nos soci√©t√©s √† r√™ver l‚Äôautre selon ses d√©sirs et crit√®res exclusifs.

Le Huron ingénu du récit philosophique de Voltaire ou le chef apache, particulièrement borné et vindicatif, des piteuses fictions américaines procèdent en somme d’une même tentative de déformation du réel. Mais n’avait-on pas dès le départ faussé la donne ? Les Indiens du nouveau monde, pompeusement emplumés et exhibés aux cours européennes de la Renaissance pour attester d’un prétendu nouvel accès aux richesses mythiques de l’Extrême-Orient n’ont jamais eu de rapport avec les Indes ou l’Asie que dans les fantasmes des premiers explorateurs et des quelques potentats qui finançaient leurs expéditions.

Du bon sauvage des Lumières aux méchants indiens d’Hollywood, nous avons donc peu à peu perdu de vue ce qui fait la substance du monde amérindien, ce qui fait que ce monde a pu s’affirmer, et prétend s’affirmer aujourd’hui encore, comme un système de culture et de pensée profondément original et varié.

Dans une civilisation déplorablement vouée à la normalisation de la production et des échanges, il est souvent utile, sinon indispensable et urgent, d’éprouver sa propre conception du monde et des rapports humains à celle développée, en d’autres temps ou en d’autres lieux, par d’autres civilisations humaines.

Marco Carbocci

Innu: A la rencontre des Montagnais du Quebec-Labrador (Terre indienne) de Jil Silberstein, A. Michel 1998, 477 p.

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