Ievgueni Zamiatine, "Nous autres", 1920

Ievgueni Zamiatine, "Nous autres", 1920

De quel monde rêvons-nous ? Il y a vingt ans, quinze ans, dix ans à peine, on nous rabattait régulièrement les oreil­les avec cette fameuse, prodi­gieuse, proximité de l’an 2000. L’an 2000 est à la porte maintenant. Quel­ques petites années rapides avant le grand passage. Et qu’est-ce que ça peut bien nous faire ?

Comme toutes choses qui se concrétisent avec le temps, l’an 2000 a cessé de nous donner le vertige. Après le grand fantasme économique et do­mestique des Six­ties, la grande dé­pres­sion des années soixante-dix, la vie au fil des jours, comme un corps à corps. Nous avons perdu le goût de croire aux slo­gans des fabricants de rê­ves et d’é­lectro-ménagers. Nous hantons un monde blasé, atroce­ment quoti­dien, et le quoti­dien ignore l’utopie.

Dès les premières décennies du XXe siècle, l’utopie tradi­tion­nelle avait déjà perdu du terrain. Celle-ci ­peignait des so­ciétés figées, des ailleurs impro­bables, voués à l’ac­com­plissement d’un devenir strictement collec­tif. Hors d’U­to­pie, il n’existait rien. Et l’his­toi­re, le temps lui-même qui filait, tou­jours égal à lui-même, n’a­vaient plus aucune espèce d’im­portan­ce.

Le créateur d’Utopie ne se souciait pas d’être crédible ou simplement passionnant. Mais, on imagine assez ce que ce type de sociétés avait d’étouf­fant et de contraignant. Le bonheur malgré l’homme et mal­gré tout. C’est cet as­pect contraignant, uniforme, non-dyna­mique, que notre siè­cle hy­per individualiste commencera par ré­fute­r. L’u­to­pie moderne a réin­tro­duit en son sein l’indivi­du et la ré­vol­te, l’irré­gula­rité et l’an­goisse.

En 1924, le soviétique Eugène Zamiatine publiait en Gran­de-Breta­gne une des premières des­criptions résolument néga­ti­ves d’un uni­vers dicta­to­rial, tout entier fondé sur le culte de l’u­ni­for­mité et de la pensée ra­tionnelle. Le héros de Zamiatine se rebel­lait sans espoir contre l’illu­sion d’un bon­heur aseptisé, mathé­matique et grégaire. Même s’il s’agit d’un exem­ple isolé, il n’est pas in­dif­fé­rent de constater que c’est en Union Soviétique que germait ce cou­rant an­ti-uto­pi­que.

L’uto­pie tradi­tion­nelle, de Tho­mas More à William Mor­ris, était pure spécula­tion, vulgarisa­tion d’un discours porteur d’aspirations éga­litai­res. L’an­ti-utopie se nourrira d’ac­tua­lité et de dé­cep­tions. Par la suite, on retrouvera sou­vent ce rapport ambigu, parfois contradictoire, avec l’expérience soviétique. Celle-ci apparaîtra tantôt comme une sorte de re­pous­soir, tantôt comme un mo­dèle dé­chu, une uto­pie avortée. L’utopiste moderne a définitivement renoncé à se fier aux uto­pies.

Aussi, l’utopie exploite les idées fixes et les a priori de son temps. Aujourd’hui, elle s’alimente de la science-fic­tion, tout comme autrefois elle courti­sait l’exotisme, la litté­ra­ture de voyage ou le mythe de l’Âge d’or. Avec Za­miatine, Hux­ley, Orwell ou Bradbury, le lien en­tre le rè­gne de la scien­ce et la dic­tature poli­tique appa­raît dé­sor­mais comme un des princi­pes fondateurs du gen­re.

Le XXe siècle est le siècle des grandes réalisations scientifiques, mais aussi le siècle où se sont concrétisées vail­le que vaille les vieilles aspira­tions démocrati­ques, ainsi que les pires expériences totalitaires et con­cen­tra­tion­naires. On peut se demander, à ce stade, si les princi­pes de l’utopie traditionnelle n’ont pas perdu de leur per­ti­nence dès lors qu’ils perdaient égale­ment leur carac­tère de sim­ple projec­tion litté­raire.

Si l’on examine les revendications de l’u­to­pie tradition­nel­le, on cons­tate que la plu­part de celles-ci apparais­sent infi­niment plus ac­cessi­bles au­jourd’hui qu’on ne le suppo­sait autre­fois. En se donnant les moyens techniques, voire politiques, de réa­liser l’uto­pie, l’humanité désamorçait la foi et le rê­ve. La ques­tion pa­ra­doxa­le qu’Aldous Hu­xley épin­glait en épi­graphe du Meilleur des Mondes était « Com­ment éviter leur réali­sa­tion définitive ? »

Ce que rejette notre époque, ce sont les tentations du bonheur par conditionnement, de la stabi­lité par re­non­ce­ment et nivel­le­ments succes­sifs, de l’una­nimité sans par­ticipation. L’humain est perfectible, mais se défie de ses pro­pres capacités de change­ment. Per­vertis­sant à l’ex­trême les principes de la société uto­pi­que, Ray Brad­bury faisait dire à un per­son­nage de Fa­hren­heit 451 : « Cha­cun ne naît pas li­bre et égal aux au­tres, mais chacun est façonné égal aux autres. Tout homme est l’image de son sem­blable, ainsi tout le monde est con­tent. »

Du XVIe au XIXe siècle, les créateurs d’utopie ont cru pas­sion­nément en l’humain, aux progrès de l’humain indisso­lu­ble­ment liés aux pro­grès de la société et de la science. Nous savons, à pré­sent, que la société et la science sont aussi capables de nier l’humain. Dans cette optique, le pes­si­mi­sme de l’an­ti-uto­pie mo­derne, et plus généralement celui de la scien­ce-fiction, pour­rait bien être le pessi­misme d’une civili­sation qui désa­voue ses pro­pres prin­ci­pes sans trou­ver l’é­nergie, le courage ou les motiva­tions d’en dé­finir de nou­veaux.

Marco CARBOCCI © juillet 1994

le 15 mai 2009 | rubrique Critiques littéraires | Commentaires fermés

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