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Sujets : chômage • compétition • décrochage • exclusion
[Cet article, composé d'abord pour un public belge francophone et publié à Liège, fut repris ensuite dans différents organes de presse européens et modifié en conséquence. Il s'agit ici de la version non modifiée. À l'époque, le chômeur belge était contraint de présenter deux fois par mois sa « carte de pointage » à l'administration de sa commune de résidence. Miet Smet, chrétienne flamande, était la ministre de l'emploi.]
COMPÉTITION, DÉCROCHAGE ET EXCLUSION
Qui entend parler de décrochage aujourd’hui songe presque spontaÂnément au principal facteur de déséquilibre en milieu scolaire. Dans ce secteur, des chifÂfres exisÂtent, des attiÂtudes et quelques initiatiÂves minisÂtérielles récentes qui montrent assez l’ampleur du problèÂme. Mais, si l’on s’en tient à la définition stricte du phéÂnoÂmène, on constate que celui-ci touche en réalité tous les domaiÂnes de notre vie sociaÂle, privée ou afÂfective. On constate égaÂlement qu’il parÂtiÂcipe en négaÂtif de l’éternelÂle logique de compéÂtition et d’exÂcluÂsion soÂciaÂle.
Le processus démarre à l’école et poursuit ses ravages dans la vie. On te balance l’esprit de perforÂmance au bibeÂron. On te déÂballe l’excédent dès la MaterÂnelÂle. C’est le preÂmier jalon. Tu as cinq ou six ans. Tu apÂprends à lire, à calcuÂler, à te faire respecÂter dans la cour de réÂcré. Tu entaÂmes seul et sans le saÂvoir enÂcore le grand jeu de la compétiÂtion.
Toute vie, bien entendu, est une courÂse d’obÂstaÂcles. Prends des gens et essaie de les faire couÂrir d’un point « a » à un point « b ». Ça n’a aucun sens en soi. Quelle raison ces gens-là auraient-ils de se mettre bêtement à courir ? Pour rendre le jeu motiÂvant, on instaure un palmaÂrès, quelÂques difficultés subsidiaires, des réÂcompenses aux meilÂleurs et des excluÂsions.
Le vrai décrochage intervient lorsque tu comÂmences à réaÂliÂser que tu ne tienÂdras pas la distance. Tu es seul au monÂde. PaÂreil à des milliers et pourtant inÂcapaÂble de comÂmuniÂquer, de t’identiÂfier à rien ni personne. Tu te sens isolé, échec et mat. Tu déÂcroÂches de la vie.
Au début, c’est juste un cri de détresse ou de résistanÂce. J’ai renconÂtré Samir dans une école de devoirs de la péÂriÂphérie bruÂxelloise. Un petit gars déluré avec des tics de rappeur et de grosses notes rouÂges dans son jourÂnal de classe : « SaÂmir est exclu trois jours pour avoir déÂfoncé la porte de sa classe de mathématique à coups de pieds. » C’est quoi cette hisÂtoire de porte ? que je lui deÂmande. La réponÂse fuse comme une paire de claÂques : « J’ai déjanté, mec ! Vaut mieux ça que se shooÂter dans les toiletÂtes ! » Qu’est-ce que tu veux répondre à ça ?
En y réfléchissant un peu, il y a toujours plus bas, plus moÂche, plus mal barré que toi. Ça te console un temps. Ça te donne l’illusion de résister. Tu tiendras le coup tant que tu auras ce mirage devant les yeux d’avoir toujours quelÂque chose de plus à rater ou à perdre. Lorsque tu n’as vraiment plus rien à perdre, tu t’éteins. Tu es au bout du rouÂleau, au bout du processus de décrochage.
Des structures existent qui sont supposées te perÂmettre de revenir dans la course et qui souvent se contenÂtent de te neutraÂliser ou de t’iÂsoler un peu plus. L’aÂdoÂlesÂcent mal dans sa peau redouÂble son année, ajoute au mal être ou aux difÂfiÂcultés en math ou en géo le sentiment d’aÂvoir été disÂquaÂlifié. LorsÂqu’un adoÂlesÂcent perd les péÂdales au cours de géo ou de math, il ne décroche pas simÂplement de l’écoÂle. Il déÂcroche de l’enviÂronnement, du cadre soÂcial, affecÂtif et culturel que repréÂsente pour lui l’éÂcole.
Je crois que les mêmes schéÂmas sont applicables à la vie actiÂve. Pareillement à l’éÂtuÂdiant en rupture de scolaÂriÂté, le chômeur ne déÂcroche pas simpleÂment du traÂvail, il décroÂche du cliÂmat généÂral, de la justificaÂtion perÂsonnelle et du statut social que lui proÂcure le monde du travail. Dans cette logiÂque, le chômeur est au traÂvailÂleur ce que le canÂcre est à l’étudiant modèÂle. C’est le même consÂtat d’éÂchec, la même humiÂliation, le même écÅ“urement, le même senÂtiÂment de culÂpabiÂlité et d’imÂpuisÂsance.
À présent, tu as vingt, trente, quarante, cinquante ans. Un pépin dans tes projets de carrièÂre. La vie entre parenthèses. Tu entames le riÂtuel du poinÂtage bimensuel sans imagiÂner qu’il s’agit d’un aller simÂple. Tu brades ton énergie, ton temps libre, tu marchanÂdes tes compéÂtences et tu réaliÂses très vite que tout ça ne te mèÂnera pas à grand chose.
Miet Smet a eu le courage de le reconnaître sur la preÂmière chaîne : Il n’y a pas de travail ! Juste quelques opÂtions compléÂmentaires d’éviction. Tu veux créÂer, enÂtreprenÂdre : on n’a pas beÂsoin de toi. ComÂment conserÂver un obÂjecÂtif, une motiÂvaÂtion, une raiÂson de tenir le cap Âdans un conÂtexte où seuÂles compÂtent les soÂluÂtions de masÂses et les plans d’urÂgenÂce, où les structuÂres et les volonÂtés manÂquent pour acÂcueillir les iniÂtiatiÂves personnelles, où chaÂque tentaÂtive que tu fais de te sorÂtir du lot est un motif et un risÂque supÂplémentaiÂre d’excluÂsion ?
Ces contradicÂtions-là ne sont pas les tiennes, mais c’est toi qui passes à la caisÂse. Alors, tu capitules. Tu comptes tes morts et tu te résiÂgnes à plaider couÂpaÂble.
Que reste-t-il à l’homme devant l’exclusion, la solitude ou la fin d’un rêÂve, sinon le remords et le reÂpli sur soi-même ? Il est effarant de voir à quel point l’individu conÂfronté à lui-même et à la nécesÂsité de surviÂvre s’adapÂte aux siÂtuations les plus inÂjustes, fiÂnit par trouver tout à fait normales aujourd’hui les cirÂconsÂtances qu’hier encore il aurait rejetées comme tout à fait dégueulasÂses et mesÂquines.
Tu marches dans la rue. Tu reÂgardes les autres qui traîÂnent leur chien, leurs gosses ou leur pouÂvoir d’achat dans les grandes artères commerçantes. Puis, tu regardes ailÂleurs et tu n’y penses plus. Le type, là deÂvant toi, a vraiment l’air d’une cloche. Tu trouves le moyen de te remonter le moral enÂcore une fois en sonÂgeant qu’il y a des gens plus baiÂsés que toi dans la vie.
Ce type devant toi s’appelle Marcel. Je l’ai renÂconÂtré qui venait d’échouer à la rue un peu avant les preÂmières neiÂges de cet hiver. Nous avons disÂcuté des heures. Les autres auÂtour de nous aÂvaient pour lui des alÂlures de cadavres. L’air hagard, aviné, comme s’ils avaient depuis longÂtemps tiré un trait définiÂtif sur quelÂque chose. « Qu’est-ce que c’est que cette zone ? pesÂtait Marcel. Je ne compte pas m’éterÂniÂser. Promets-moi de reÂvenir voir si tu me trouÂves dans une quinÂzaiÂne. »
Je suis reÂpassé comme promis quinze jours plus tard. Un froid de chien. La neige comme une défroÂque sale sur la ville. MarÂcel avait creusé son trou comme tous les autres. Il ne m’a pas reconÂnu.
Fin de partie.
Marco Carbocci © avril 1994.



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