; charset=UTF-8" /> Compétition, décrochage et exclusion | Marco Carbocci

[Cet article, composé d’abord pour un public belge francophone et publié à Liège, fut repris ensuite dans différents organes de presse européens et modifié en conséquence. Il s’agit ici de la version non modifiée. À l’époque, le chômeur belge était contraint de présenter deux fois par mois sa « carte de pointage » à l’administration de sa commune de résidence. Miet Smet, chrétienne flamande, était la ministre de l’emploi.]

COMPÉTITION, DÉCROCHAGE ET EXCLUSION

Qui entend parler de décrochage aujourd’hui songe presque sponta­nément au principal facteur de déséquilibre en milieu scolaire. Dans ce secteur, des chif­fres exis­tent, des atti­tudes et quelques initiati­ves minis­térielles récentes qui montrent assez l’ampleur du problè­me. Mais, si l’on s’en tient à la définition stricte du phé­no­mène, on constate que celui-ci touche en réalité tous les domai­nes de notre vie socia­le, privée ou af­fective. On constate éga­lement qu’il par­ti­cipe en néga­tif de l’éternel­le logique de compé­tition et d’ex­clu­sion so­cia­le.

Le processus démarre à l’école et poursuit ses ravages dans la vie. On te balance l’esprit de perfor­mance au bibe­ron. On te dé­balle l’excédent dès la Mater­nel­le. C’est le pre­mier jalon. Tu as cinq ou six ans. Tu ap­prends à lire, à calcu­ler, à te faire respec­ter dans la cour de ré­cré. Tu enta­mes seul et sans le sa­voir en­core le grand jeu de la compéti­tion.

Toute vie, bien entendu, est une cour­se d’ob­sta­cles. Prends des gens et essaie de les faire cou­rir d’un point « a » à un point « b ». Ça n’a aucun sens en soi. Quelle raison ces gens-là auraient-ils de se mettre bêtement à courir ? Pour rendre le jeu moti­vant, on instaure un palma­rès, quel­ques difficultés subsidiaires, des ré­compenses aux meil­leurs et des exclu­sions.

Le vrai décrochage intervient lorsque tu com­mences à réa­li­ser que tu ne tien­dras pas la distance. Tu es seul au mon­de. Pa­reil à des milliers et pourtant in­capa­ble de com­muni­quer, de t’identi­fier à rien ni personne. Tu te sens isolé, échec et mat. Tu dé­cro­ches de la vie.

Au début, c’est juste un cri de détresse ou de résistan­ce. J’ai rencon­tré Samir dans une école de devoirs de la pé­ri­phérie bru­xelloise. Un petit gars déluré avec des tics de rappeur et de grosses notes rou­ges dans son jour­nal de classe : « Sa­mir est exclu trois jours pour avoir dé­foncé la porte de sa classe de mathématique à coups de pieds. » C’est quoi cette his­toire de porte ? que je lui de­mande. La répon­se fuse comme une paire de cla­ques : « J’ai déjanté, mec ! Vaut mieux ça que se shoo­ter dans les toilet­tes ! » Qu’est-ce que tu veux répondre à ça ?

En y réfléchissant un peu, il y a toujours plus bas, plus mo­che, plus mal barré que toi. Ça te console un temps. Ça te donne l’illusion de résister. Tu tiendras le coup tant que tu auras ce mirage devant les yeux d’avoir toujours quel­que chose de plus à rater ou à perdre. Lorsque tu n’as vraiment plus rien à perdre, tu t’éteins. Tu es au bout du rou­leau, au bout du processus de décrochage.

Des structures existent qui sont supposées te per­mettre de revenir dans la course et qui souvent se conten­tent de te neutra­liser ou de t’i­soler un peu plus. L’a­do­les­cent mal dans sa peau redou­ble son année, ajoute au mal être ou aux dif­fi­cultés en math ou en géo le sentiment d’a­voir été dis­qua­lifié. Lors­qu’un ado­les­cent perd les pé­dales au cours de géo ou de math, il ne décroche pas sim­plement de l’éco­le. Il dé­croche de l’envi­ronnement, du cadre so­cial, affec­tif et culturel que repré­sente pour lui l’é­cole.

Je crois que les mêmes sché­mas sont applicables à la vie acti­ve. Pareillement à l’é­tu­diant en rupture de scola­ri­té, le chômeur ne dé­croche pas simple­ment du tra­vail, il décro­che du cli­mat géné­ral, de la justifica­tion per­sonnelle et du statut social que lui pro­cure le monde du travail. Dans cette logi­que, le chômeur est au tra­vail­leur ce que le can­cre est à l’étudiant modè­le. C’est le même cons­tat d’é­chec, la même humi­liation, le même écœurement, le même sen­ti­ment de cul­pabi­lité et d’im­puis­sance.

À présent, tu as vingt, trente, quarante, cinquante ans. Un pépin dans tes projets de carriè­re. La vie entre parenthèses. Tu entames le ri­tuel du poin­tage bimensuel sans imagi­ner qu’il s’agit d’un aller sim­ple. Tu brades ton énergie, ton temps libre, tu marchan­des tes compé­tences et tu réali­ses très vite que tout ça ne te mè­nera pas à grand chose.

Miet Smet a eu le courage de le reconnaître sur la pre­mière chaîne : Il n’y a pas de travail ! Juste quelques op­tions complé­mentaires d’éviction. Tu veux cré­er, en­trepren­dre : on n’a pas be­soin de toi. Com­ment conser­ver un ob­jec­tif, une moti­va­tion, une rai­son de tenir le cap ­dans un con­texte où seu­les comp­tent les so­lu­tions de mas­ses et les plans d’ur­gen­ce, où les structu­res et les volon­tés man­quent pour ac­cueillir les ini­tiati­ves personnelles, où cha­que tenta­tive que tu fais de te sor­tir du lot est un motif et un ris­que sup­plémentai­re d’exclu­sion ?

Ces contradic­tions-là ne sont pas les tiennes, mais c’est toi qui passes à la cais­se. Alors, tu capitules. Tu comptes tes morts et tu te rési­gnes à plaider cou­pa­ble.

Que reste-t-il à l’homme devant l’exclusion, la solitude ou la fin d’un rê­ve, sinon le remords et le re­pli sur soi-même ? Il est effarant de voir à quel point l’individu con­fronté à lui-même et à la néces­sité de survi­vre s’adap­te aux si­tuations les plus in­justes, fi­nit par trouver tout à fait normales aujourd’hui les cir­cons­tances qu’hier encore il aurait rejetées comme tout à fait dégueulas­ses et mes­quines.

Tu marches dans la rue. Tu re­gardes les autres qui traî­nent leur chien, leurs gosses ou leur pou­voir d’achat dans les grandes artères commerçantes. Puis, tu regardes ail­leurs et tu n’y penses plus. Le type, là de­vant toi, a vraiment l’air d’une cloche. Tu trouves le moyen de te remonter le moral en­core une fois en son­geant qu’il y a des gens plus bai­sés que toi dans la vie.

Ce type devant toi s’appelle Marcel. Je l’ai ren­con­tré qui venait d’échouer à la rue un peu avant les pre­mières nei­ges de cet hiver. Nous avons dis­cuté des heures. Les autres au­tour de nous a­vaient pour lui des al­lures de cadavres. L’air hagard, aviné, comme s’ils avaient depuis long­temps tiré un trait défini­tif sur quel­que chose. « Qu’est-ce que c’est que cette zone ? pes­tait Marcel. Je ne compte pas m’éter­ni­ser. Promets-moi de re­venir voir si tu me trou­ves dans une quin­zai­ne. »

Je suis re­passé comme promis quinze jours plus tard. Un froid de chien. La neige comme une défro­que sale sur la ville. Mar­cel avait creusé son trou comme tous les autres. Il ne m’a pas recon­nu.

Fin de partie.

Marco Carbocci © avril 1994.

le 15 mai 2009 | rubrique Editoriaux | Commentaires fermés sur Compétition, décrochage et exclusion

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