; charset=UTF-8" /> La répétition comme économie de moyen, article de Marco Carbocci | Marco Carbocci

[L’histoire se répète, il paraît. Du coup, à quoi bon se dépenser inutilement? Si l’histoire et le politique prônent le recyclage, autant leur emboîter le pas. J’ai écrit et publié ce papier en mars 1994. Berlusconi et sa clique venait d’obtenir leur premier ticket gagnant de l’électeur italien. La répétition comme économie de moyen ? Je suis convaincu qu’on en rira beaucoup un jour, mais là c’est peut-être indécent encore : c’est peut-être toujours le moment d’en pleurer.]

UN MUR DE HONTE ENTRE LA RAGE ET L’HISTOIRE.

La crise, le chômage favorisent les chimères populistes. En Italie, cet été, Silvio Berlusconi exulte, parade, promet un million d’emplois aux chômeurs. Comment ne pas penser que si les communistes recyclés d’Achille Oc­chetto avaient eu le même culot, le même bagout démagogique, ils seraient au pouvoir aujourd’hui? La gauche italienne a toujours les mêmes complexes, les mêmes problèmes de langage, les mêmes scrupules de petits universitaires frileux. Bien sûr qu’il n’existe pas un million d’emplois nouveaux à créer en Italie. Il n’était pas besoin de mettre une demi-douzaine d’économistes au travail pour évacuer ce fantasme.

­Berlusconi vole, pétille, gonfle comme une bulle de savon, mais qui n’éclate pas. L’opinion publique avait besoin de visages, de gestes, de mots d’ordre nouveaux. Aux récentes communales de décembre, elle portait au pouvoir les hommes et les idées les plus résolument progressistes. Paradoxalement, c’est le même processus qui distingue quelques mois plus tard la coalition ultralibérale de Berlusconi. Après décembre, la gauche, suspendue au triomphalisme et au rituel, s’est révélée incapable de poursuivre la cassure qu’elle avait entamée avec le passé.  « Au lieu de chercher la confrontation directe avec l’adversaire, explique un de ses partisans, elle s’est contentée de privilégier partout les alliances les plus sûres, donnant une image absolument traditionnelle de son propre comportement. »[1]

La pratique de l’opposition corrode aussi sûrement que la pratique du pouvoir. La toute nouvelle union des progressistes s’imaginait sans doute que l’opinion publique aurait à choisir une fois de plus entre ces deux pôles : les mauvais corrompus de droite et les bons nickels de l’éternelle opposition de gauche. La droite extrême a gagné les élections sur quelques promesses en plus et beaucoup de rêves. Depuis que les progressistes d’hier sont devenus conservateurs, on ne s’étonnera pas que la droite se fasse fournisseur de rêve.

À bien des égards, ce nouveau pouvoir italien ne diffère pas sensiblement des précédents. Il s’agit encore d’une coalition de droite, d’une réaction des éléments les plus radicaux de ce qui reste de la droite classique contre ce qui reste de la gauche. Berlusconi a pris le vent et a dressé son étendard. On trouve à ses côtés quelques forces neuves et quelques recyclés de l’ancien régime. Pour le reste, c’est la même coalition hybride de partis, les mêmes petits échanges mesquins, les mêmes chicanes, les mêmes coups de bluff postélectoraux.

Il faut donner son sens réel à l’idée d’une victoire de l’extrême droite. Cette victoire est celle de Berlusconi, des capacités de compromis, de baratin et d’opportunisme du seul Berlusconi. Comment parler de victoire fasciste, alors que ce parti, vieux comme le débarquement allié à Anzio, n’atteint finalement le pouvoir que dans l’orbite d’un mouvement qui n’existait même pas il y a six mois? L’Alliance Nationale est l’élément le plus réactionnaire, mais aussi le plus bureaucratique, le moins moderne et le moins dynamique de cette coalition. Berlusconi, en se liant à elle, a simplement franchi le pas que rêvent probablement de franchir tous les démagogues de droite, créant ainsi le précédent le plus mesquin et le plus dangereux depuis les plébiscites d’Hitler et Mussolini.

Une des grandes nouveautés de ce nouveau pouvoir est la présence au ministère de l’intérieur d’un homme de la Lega Nord d’Umberto Bossi, favorable aux thèses les plus extrémistes des lubies séparatistes de son parti. Un récent congrès de la Ligue définissait l’Italie nouvelle selon trois grandes zones – baptisées pompeusement « républiques » – et quelques régions autonomes. La nouvelle Union italienne, récite le texte du congrès, sera une libre association de la République padane, de la République étrusque et de la République du Sud[2]. À quand les républiques romaine, vénète, samnite ou carthaginoise?

Une autre innovation, c’est l’arrivée au pouvoir d’une entreprise privée, celle de Berlusconi, qui non contente de bombarder président du conseil son chef incontesté, place le propre avocat des intérêts de celui-ci à la Défense, les protestations les plus violentes s’étant levées lorsqu’il s’était agi de lui donner la Justice! Di Pietro, le juge des affaires italiennes, a eu le bon goût quant à lui de refuser la proposition qui lui était faite de rejoindre l’équipe. Il est clair qu’on aura besoin de lui ailleurs.

Voici ce qui fait peur ou devrait faire peur aux Italiens. À présent ce qui traumatise l’Europe : le retour au pouvoir d’un parti qui découle directement du fascisme mussolinien, ou plus exactement du fascisme républicain de la république de Salo. C’est l’époque où le Duce, fraîchement libéré par les commandos nazis de Skor­zeny, paradait en bicyclette et lunettes noires sur le bord du lac de Garde. Quelques mois plus tard, on le passait par les armes avec sa maîtresse et quelques fidèles. C’était un homme usé, meurtri, trahi par le pouvoir. Son fils et de nombreux rescapés avaient repris le flambeau et misaient déjà sur des jours meilleurs.

Au soir des élections, Gianfranco Fini, leader b.c.b.g. de l’Alliance Nationale, faisait par écrit cette déclaration édifiante : « Avec l’entrée de l’Alliance Nationale au gouvernement, l’Italie est enfin une démocratie européenne et occidentale dont la légitimité est issue exclusivement d’un libre choix du peuple souverain et non plus des partis. »[3] À lire entre les lignes : cessez de nous traiter de fascistes. Nous les avons emportées ces élections. Nous avons joué le jeu démocratique. Mussolini, Hitler également avaient emporté les élections. La lassitude, la rébellion, l’exaspération ou la sonnerie d’un peuple ne blanchit pas les partis que celui-ci porte au pouvoir.

L’Alliance tâche désespérément de faire l’économie de son passé et de son folklore. Tandis que la petite fille du Duce promène ses gambettes new-look dans la boue napolitaine, un des pontes du parti, nouvellement vice-président du conseil et ministre des postes, explique aux journalistes que les saluts romains, les chemises noires étaient simplement une réaction à la dis­cri­mina­tion dont étaient victimes ses malheureux militants. Ils ne servent plus, dit-il, à présent que nous avons retrouvé la légitimité du pouvoir. « Il existe bien encore quelques bustes du Duce ici et là, mais maintenant que le parti est redevenu force de gouvernement, les rites et les fétiches disparaîtront. »[4]

Au-delà de cette profession de foi légitimiste, il n’en reste pas moins que le parti de Gianfranco Fini conserve de l’idéologie fasciste quelque chose qui dépasse de beaucoup le décorum et les stéréotypes. Le problème n’est pas que Fini déclare tout haut ce que beaucoup d’Italiens déçus par l’inefficacité et la corruption des partis nés de l’après-guerre, pensent tout bas, à savoir que Mussolini est l’homme politique le plus important de ce siècle. Le problème, c’est qu’il a fait depuis longtemps de ce qui ne devrait être qu’une boutade imbécile, un mauvais mot ou une provocation préélectorale un système de gouvernement.

Depuis la chute de l’Empire d’Occident, l’histoire montre que l’on sous-estime trop souvent les événements en Italie. Mussolini, aux yeux du monde, passait pour un bouffon, une caricature de dictateur. Il faut lire entre les lignes des manuels pour soupçonner qu’un homme au moins l’admirait et le prenait au sérieux. Cet homme était Adolf Hitler. Mussolini avait donné au fascisme un nom, une doctrine et une situation historique. Hitler et sa clique allaient lui donner un contenu, des moyens militaires et des victimes par millions.

Évidemment, et même si l’on excepte la situation de crise, la fuite des idéaux, les grands engouements nationalistes, cette fin de siècle n’est pas totalement comparable à son début. L’histoire ne se répète pas absolument. Les temps changent. Les visages, les mentalités, les causes et les idéaux se modifient autour de toi. Seuls les hommes ne changent pas.

Je suis italien. Aujourd’hui plus que jamais. Plus que lorsque nous n’étions qu’une poignée d’émigrés à nous défendre des railleries, des coups de gueule et des coups de botte de nos voisins ou de nos condisciples de classe. Plus que lorsque nous avons éreinté l’Argentine au Mondial. Plus que lorsque nous entendions parler de Leonardo da Vinci, de Michelangelo, de Giuseppe Verdi, de Fellini, d’Enzo Ferrari ou de Fausto Coppi. Je suis italien parce que Mussolini, Al Capone, Pie XII et Berlusconi sont italiens et qu’il n’y a pas de raison de leur laisser ça à eux seuls.

Marco CARBOCCI © avril 1994.


([1]) Vittorio Foa, Corriere della Sera, 2 avril 1994.

([2]) La Repubblica, 10 avril 1994.

([3]) Gianfranco Fini, La Repubblica, 11 mai 1994.

([4]) Giuseppe Tatarella, La Repubblica, 11 mai 1994.

le 15 avril 2009 | rubrique Editoriaux | Dis-le avant tous

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