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Sujets : sans abri • SDF
[Quinze ans que j'ai publié ce papier. Qu'est-ce qui a changé ? Aujourd'hui, j'en modifierais ici et là la forme. Mais, à l'égard du fond, je n'en retrancherais pas une ligne.]
LA RUE, LA MORT, LA SOLITUDE ET RIEN D’AUTRE.
Belloul Messaoud est mort. Je revois assez ce vieil homme allongé sur le trottoir à l’entrée du métro. Ce gars-là , paÂraît-il, avait décidé un jour d’arrêter les frais. Il s’éÂtait tapé là , sous un tas de vieilles pelures, et s’était mis à attenÂdre la grande déÂgringolade terminale. La rue, la mort, la solituÂde ont touÂjours la même foutue puanÂteur.
Ce que l’on sait de son histoire ? Seulement ce qu’en ont dit ses empreintes digitales. Il s’appeÂlait Belloul MessaÂoud. Soixante-douze berÂges. Un français d’oriÂgine algériÂenÂne. Au-delà de cette déplorable signalétique, tu peux imaginer qu’il a eu la vie de n’importe qui et que quelque chose un jour a cassé dans sa têÂte. Tu peux imagiÂner qu’il a découvert et perdu le secret des éÂtoiles. Puis, si ça te convient mieux, tu peux imaÂginer aussi que c’éÂtait le roi des cons et que c’est sa connerie qui l’a tué.
Belloul Messaoud, dit-on, refusait obstinément toute asÂsistanÂce. Que lui propoÂsait-on ? Des bribes de surÂvie, un épouillage en rèÂgle, l’éterÂnelle soupe populaire. L’argent, la volonté manÂquaient pour lui permettre de mener une vie décente. On lui payeÂra des funérailles décentes. Ce qui serait absurde et crimiÂnel à ce stade, c’est de nous figuÂrer que ce type a eu le choix de sa mort. BelÂloul Messaoud a seuleÂment eu le choix de son agoÂnie.
Avant ça, il y a le coup de tête : le nÅ“ud coulant, la boîte de somnifères, la décharge de pisÂtoÂlet dans la bouÂche. Après ça, le baÂraÂtin et l’uÂtopie. Tout ceci est légal, correct et banalisé, comme la viviÂsection, l’excluÂsion sociale et la peine de mort.
L’agonie de Belloul Messaoud est emblémaÂtique de la dériÂve d’une société qui confond les responsabilités, les efÂfets et les cauÂses. Il ne s’agit plus, depuis longÂtemps, d’asÂsister des indiÂviÂdus ou des groupes d’individus isolés. Il ne s’agit plus d’enÂgageÂment ou d’échec personnels, mais de volonté collective et de dignité humaine.
Il s’agit surtout de reconnaître et de briser l’esÂsor d’une nouvelle clasÂse de laisÂsés pour compÂte, méÂthodiÂqueÂment évincés des motiÂvaÂtions et des valeurs doÂmiÂnanÂtes de la vie en soÂciéÂté : liÂberté de producÂtion, liberté de conÂsommaÂtion, liberÂté de partiÂciÂpaÂtion et de comÂmunicaÂtion. Un homme est mort et a retrouvé la parole.
Un homme est mort. Et cette mort n’est pas supposée modiÂfier l’idée que tu te fais de la vie et du numéro de cirque que tu es censé accomplir tous les jours pour avoir l’air de suivre le mouvement. Il y a des choÂses qu’il faut faire absoÂluÂment, comme manÂger, boiÂre, dorÂmir et s’enÂvoyer en l’air et on tâche déÂsespéÂréÂment de les faire ensemble.
Mais, après tout, une raison de viÂvre, de s’accrocher ou de faire des choses enÂsemble, pour ceux qui en ont les moyÂens, vaut bien pour les autres une raison de se laisÂser mouÂrir.
Marco Carbocci © février 1994.



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