; charset=UTF-8" /> LA RUE, LA MORT, LA SOLITUDE ET RIEN D'AUTRE. | Marco Carbocci

[Quinze ans que j’ai publi√© ce papier.¬† Qu’est-ce qui a chang√© ? Aujourd’hui, j’en modifierais ici et l√† la forme. Mais, √† l’√©gard du fond, je n’en retrancherais pas une ligne.]

LA RUE, LA MORT, LA SOLITUDE ET RIEN D’AUTRE.

Belloul Messaoud est mort. Je revois assez ce vieil homme allong√© sur le trottoir √† l’entr√©e du m√©tro. Ce gars-l√†, pa¬≠ra√ģt-il, avait d√©cid√© un jour d’arr√™ter les frais. Il s’√©¬≠tait tap√© l√†, sous un tas de vieilles pelures, et s’√©tait mis √† atten¬≠dre la grande d√©¬≠gringolade terminale. La rue, la mort, la solitu¬≠de ont tou¬≠jours la m√™me foutue puan¬≠teur.

Ce que l’on sait de son histoire¬†? Seulement ce qu’en ont dit ses empreintes digitales. Il s’appe¬≠lait Belloul Messa¬≠oud. Soixante-douze ber¬≠ges. Un fran√ßais d’ori¬≠gine alg√©ri¬≠en¬≠ne. Au-del√† de cette d√©plorable signal√©tique, tu peux imaginer qu’il a eu la vie de n’importe qui et que quelque chose un jour a cass√© dans sa t√™¬≠te. Tu peux imagi¬≠ner qu’il a d√©couvert et perdu le secret des √©¬≠toiles. Puis, si √ßa te convient mieux, tu peux ima¬≠giner aussi que c’√©¬≠tait le roi des cons et que c’est sa connerie qui l’a tu√©.

Belloul Messaoud, dit-on, refusait obstin√©ment toute as¬≠sistan¬≠ce. Que lui propo¬≠sait-on ? Des bribes de sur¬≠vie, un √©pouillage en r√®¬≠gle, l’√©ter¬≠nelle soupe populaire. L’argent, la volont√© man¬≠quaient pour lui permettre de mener une vie d√©cente. On lui paye¬≠ra des fun√©railles d√©centes. Ce qui serait absurde et crimi¬≠nel √† ce stade, c’est de nous figu¬≠rer que ce type a eu le choix de sa mort. Bel¬≠loul Messaoud a seule¬≠ment eu le choix de son ago¬≠nie.

Avant √ßa, il y a le coup de t√™te : le nŇďud coulant, la bo√ģte de somnif√®res, la d√©charge de pis¬≠to¬≠let dans la bou¬≠che. Apr√®s √ßa, le ba¬≠ra¬≠tin et l’u¬≠topie. Tout ceci est l√©gal, correct et banalis√©, comme la vivi¬≠section, l’exclu¬≠sion sociale et la peine de mort.

L’agonie de Belloul Messaoud est embl√©ma¬≠tique de la d√©ri¬≠ve d’une soci√©t√© qui confond les responsabilit√©s, les ef¬≠fets et les cau¬≠ses. Il ne s’agit plus, depuis long¬≠temps, d’as¬≠sister des indi¬≠vi¬≠dus ou des groupes d’individus isol√©s. Il ne s’agit plus d’en¬≠gage¬≠ment ou d’√©chec personnels, mais de volont√© collective et de dignit√© humaine.

Il s’agit surtout de reconna√ģtre et de briser l’es¬≠sor d’une nouvelle clas¬≠se de lais¬≠s√©s pour comp¬≠te, m√©¬≠thodi¬≠que¬≠ment √©vinc√©s des moti¬≠va¬≠tions et des valeurs do¬≠mi¬≠nan¬≠tes de la vie en so¬≠ci√©¬≠t√©¬†: li¬≠bert√© de produc¬≠tion, libert√© de con¬≠somma¬≠tion, liber¬≠t√© de parti¬≠ci¬≠pa¬≠tion et de com¬≠munica¬≠tion. Un homme est mort et a retrouv√© la parole.

Un homme est mort. Et cette mort n’est pas suppos√©e modi¬≠fier l’id√©e que tu te fais de la vie et du num√©ro de cirque que tu es cens√© accomplir tous les jours pour avoir l’air de suivre le mouvement. Il y a des cho¬≠ses qu’il faut faire abso¬≠lu¬≠ment, comme man¬≠ger, boi¬≠re, dor¬≠mir et s’en¬≠voyer en l’air et on t√Ęche d√©¬≠sesp√©¬≠r√©¬≠ment de les faire ensemble.

Mais, apr√®s tout, une raison de vi¬≠vre, de s’accrocher ou de faire des choses en¬≠semble, pour ceux qui en ont les moy¬≠ens, vaut bien pour les autres une raison de se lais¬≠ser mou¬≠rir.

Marco Carbocci © février 1994.

le 14 mai 2009 | rubrique Editoriaux | Commentaires ferm√©s sur La rue, la mort, la solitude et rien d’autre.

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