; charset=UTF-8" /> Nous ne leur pardonnerons rien, car ils ne savent pas ce qu'ils font. | Marco Carbocci

NOUS NE LEUR PARDONNERONS RIEN,

CAR ILS NE SAVENT PAS CE QU’ILS FONT.

Tu connais l’histoire du soldat Dupont¬†? Dupont √©tait sol¬≠dat et d√©serteur. On le condamne √† mort. Dix minutes et vingt m√®tres √† vivre. Au moment de faire face au peloton d’ex√©¬≠cu¬≠tion, tout le monde pouvait l’entendre r√©p√©ter¬†: Jusqu’i¬≠ci rien √† crain¬≠dre¬†! Jusqu’ici, tout baigne¬†!

Je songeais vaguement √† cette histoire en regardant ce d√©bat con¬≠sa¬≠cr√© aux sans-abri un mercredi soir sur la pre¬≠mi√®re cha√ģne. Un tas de types formidables √©taient l√†, sur le pla¬≠teau, √† d√©bal¬≠ler quelques √©vidences incontourna¬≠bles. Des voix s’√©¬≠le¬≠vaient dans la salle. Des jurons, des cris de foire.

Les cam√©ras ba¬≠layaient l’as¬≠sistance, fi¬≠xaient un court ins¬≠tant la mor¬≠gue de l’un ou l’autre spectateur jurant, beuglant, comme un vieux chien sans ma√ģtre. On entendait leurs voix, mais il √©tait bien clair pour tout le monde que ces gens-l√† parlaient probablement pour ne rien dire. Evi¬≠demment qu’ils parlaient pour ne rien dire. Quand se serait-on souci√© de leur donner une syn¬≠taxe ou un voca¬≠bulaire¬†?

Si l’on √©coute apr√®s √ßa le petit couplet bien rod√© des auto¬≠rit√©s comp√©ten¬≠tes, on r√©alise qu’il existe deux camps. Non deux r√©ali¬≠t√©s, mais deux mani√®¬≠res contra¬≠dic¬≠toires d’ap¬≠pr√©¬≠hen¬≠der et de parler d’une m√™me r√©a¬≠lit√©, deux sens des priorit√©s. La lan¬≠gue de bois n’est somme toute que le moyen plus ou moins cod√© d’entuber son monde avec un mi¬≠nimum d’√©¬≠l√©gan¬≠ce.

La langue de bois du monde politique n’est qu’un pr√©¬≠tex¬≠te. Un aveu d’impuis¬≠sance. Avec un peu de recul et de bonne volon¬≠t√©, on peut se permettre de trouver √ßa dr√īle. Ce qui l’est moins, c’est lorsque les patrons d’entrepri¬≠se, les pro¬≠pri√©¬≠tai¬≠res, les sp√©cula¬≠teurs de mi¬≠s√®re re¬≠layent les m√™mes lieux com¬≠muns, les m√™¬≠mes pr√©tex¬≠tes foi¬≠reux, les m√™mes proc√©d√©s de pe¬≠tits √©pargnants mina¬≠bles pour justifier les √©ternelles res¬≠tric¬≠tions de personnel et leurs foutues hausses de loy¬≠er.

Je crois que c’est l√† le trait le plus dangereux de la for¬≠mida¬≠ble an√©mie du pouvoir politique. Qu’ils s’en¬≠tre-d√©¬≠chirent mutuel¬≠lement au nom de la d√©mocratie ou de leur i¬≠dentit√© lin¬≠guistique, qu’ils s’√©tri¬≠pent en chŇďur, pourvu qu’ils tien¬≠nent leurs chiens en lais¬≠se. Mais le mi¬≠lieu poli¬≠tique, comme n’importe quel mi¬≠lieu, fonc¬≠tionne et raison¬≠ne en circuit ferm√©, sans se soucier des cas d’urgence et des prio¬≠rit√©s.

L’exclusion sociale prend des allures de catastrophes inter¬≠nationales. Il faudrait des inonda¬≠tions, des mor¬≠tiers serbes, des toits qui s’effondrent. J’ai vu, dans la rue, les m√™mes larmes, les m√™mes cris de d√©tresse et d’impuis¬≠sance que l’on voit tous les jours √† la t√©l√©¬≠vi¬≠sion. Mais comment pour¬≠rait-on pr√©tendre attirer l’at¬≠ten¬≠tion de l’O.N.U. ou du fonds des calamit√©s nationa¬≠les lorsque l’on n’a pas m√™me un vague bout de toit √† se faire rem¬≠bour¬≠ser¬†?

Il existe, bien s√Ľr, hors du monde politique, tout un r√©seau d’institutions de protection sociale. Le fameux ¬ę¬†monde asso¬≠ciatif¬†¬Ľ qui palabre et s’entred√©chire avec un √©gal en¬≠thousiasme. Les syndi¬≠cats, de leur c√īt√©, sont bien trop occu¬≠p√©s √† mar¬≠chander √† re¬≠bours les ul¬≠times il¬≠lu¬≠sions de la clas¬≠se ou¬≠vri√®re pour s’occu¬≠per des exclus. Ce que l’on d√©¬≠fend, c’est son tra¬≠vail, son salaire. Lors¬≠que tu n’as plus de salaire √† d√©¬≠fen¬≠dre, lors¬≠qu’il te reste juste la vie, ta famille, tu es seul au monde.

Il y a quelques temps, √† propos d’un autre d√©bat sur l’euthana¬≠sie, j’entendais je ne sais quel pr√©lat catholique clamer haut et fort que la vie d’un homme ne lui appartient pas. Qu’est-ce qui lui appartient alors¬†? On a l√©galis√© l’exclu¬≠sion socia¬≠le, la hausse des loyers, l’humiliation. On a l√©ga¬≠lis√© le tir aux pi¬≠geons. Qu’est-ce qu’on attend pour l√©ga¬≠liser l’euthana¬≠sie¬†?

Voici les donn√©es du probl√®me¬†: ce qui est en jeu en fin de compte, c’est ta vie. Pas la mort, non. Ce se¬≠rait trop simple. Juste l’im¬≠mense g√ʬ≠chis de ta vie. La n√©ga¬≠tion. L’en¬≠nui. L’im¬≠puis¬≠sance. Dans cette optique, dire ce que tu pen¬≠ses vrai¬≠ment, gueuler, mani¬≠fester n’est pas un privil√®¬≠ge. Le pri¬≠vi¬≠l√®ge des pri¬≠vil√®¬≠ges serait de ne rien fai¬≠re, ne rien sentir et se fou¬≠tre de tout.

L’autre jour, je rencontrais cette fille dans le m√©tro. Je l’avais rep√©r√©e tout de suite √† ses moues d’oiseau mouill√©, √† cette mani√®re trop √©vidente qu’elle avait de confes¬≠ser du bout des yeux qu’elle n’a¬≠vait pas pay√© son ticket des trans¬≠ports en commun. Un moment plus tard, elle est venue me ta¬≠per dans le compar¬≠ti¬≠ment. J’√©¬≠tais sans un, lessiv√©. Je lui ai dit¬†: on est du m√™me bord tous les deux. Merde¬†! qu’elle me fait. √Ä quoi √ßa va me ser¬≠vir de savoir √ßa¬†? √áa me donnera pas √† bouffer.

Marco Carbocci © mars 1994.

le 14 mai 2009 | rubrique Editoriaux | Commentaires ferm√©s sur Nous ne leur pardonnerons rien, car ils ne savent pas ce qu’ils font.

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