NOUS NE LEUR PARDONNERONS RIEN,

CAR ILS NE SAVENT PAS CE QU’ILS FONT.

Tu connais l’histoire du soldat Dupont ? Dupont était sol­dat et déserteur. On le condamne à mort. Dix minutes et vingt mètres à vivre. Au moment de faire face au peloton d’exé­cu­tion, tout le monde pouvait l’entendre répéter : Jusqu’i­ci rien à crain­dre ! Jusqu’ici, tout baigne !

Je songeais vaguement à cette histoire en regardant ce débat con­sa­cré aux sans-abri un mercredi soir sur la pre­mière chaîne. Un tas de types formidables étaient là, sur le pla­teau, à débal­ler quelques évidences incontourna­bles. Des voix s’é­le­vaient dans la salle. Des jurons, des cris de foire.

Les caméras ba­layaient l’as­sistance, fi­xaient un court ins­tant la mor­gue de l’un ou l’autre spectateur jurant, beuglant, comme un vieux chien sans maître. On entendait leurs voix, mais il était bien clair pour tout le monde que ces gens-là parlaient probablement pour ne rien dire. Evi­demment qu’ils parlaient pour ne rien dire. Quand se serait-on soucié de leur donner une syn­taxe ou un voca­bulaire ?

Si l’on écoute après ça le petit couplet bien rodé des auto­rités compéten­tes, on réalise qu’il existe deux camps. Non deux réali­tés, mais deux maniè­res contra­dic­toires d’ap­pré­hen­der et de parler d’une même réa­lité, deux sens des priorités. La lan­gue de bois n’est somme toute que le moyen plus ou moins codé d’entuber son monde avec un mi­nimum d’é­légan­ce.

La langue de bois du monde politique n’est qu’un pré­tex­te. Un aveu d’impuis­sance. Avec un peu de recul et de bonne volon­té, on peut se permettre de trouver ça drôle. Ce qui l’est moins, c’est lorsque les patrons d’entrepri­se, les pro­prié­tai­res, les spécula­teurs de mi­sère re­layent les mêmes lieux com­muns, les mê­mes prétex­tes foi­reux, les mêmes procédés de pe­tits épargnants mina­bles pour justifier les éternelles res­tric­tions de personnel et leurs foutues hausses de loy­er.

Je crois que c’est là le trait le plus dangereux de la for­mida­ble anémie du pouvoir politique. Qu’ils s’en­tre-dé­chirent mutuel­lement au nom de la démocratie ou de leur i­dentité lin­guistique, qu’ils s’étri­pent en chÅ“ur, pourvu qu’ils tien­nent leurs chiens en lais­se. Mais le mi­lieu poli­tique, comme n’importe quel mi­lieu, fonc­tionne et raison­ne en circuit fermé, sans se soucier des cas d’urgence et des prio­rités.

L’exclusion sociale prend des allures de catastrophes inter­nationales. Il faudrait des inonda­tions, des mor­tiers serbes, des toits qui s’effondrent. J’ai vu, dans la rue, les mêmes larmes, les mêmes cris de détresse et d’impuis­sance que l’on voit tous les jours à la télé­vi­sion. Mais comment pour­rait-on prétendre attirer l’at­ten­tion de l’O.N.U. ou du fonds des calamités nationa­les lorsque l’on n’a pas même un vague bout de toit à se faire rem­bour­ser ?

Il existe, bien sûr, hors du monde politique, tout un réseau d’institutions de protection sociale. Le fameux « monde asso­ciatif » qui palabre et s’entredéchire avec un égal en­thousiasme. Les syndi­cats, de leur côté, sont bien trop occu­pés à mar­chander à re­bours les ul­times il­lu­sions de la clas­se ou­vrière pour s’occu­per des exclus. Ce que l’on dé­fend, c’est son tra­vail, son salaire. Lors­que tu n’as plus de salaire à dé­fen­dre, lors­qu’il te reste juste la vie, ta famille, tu es seul au monde.

Il y a quelques temps, à propos d’un autre débat sur l’euthana­sie, j’entendais je ne sais quel prélat catholique clamer haut et fort que la vie d’un homme ne lui appartient pas. Qu’est-ce qui lui appartient alors ? On a légalisé l’exclu­sion socia­le, la hausse des loyers, l’humiliation. On a léga­lisé le tir aux pi­geons. Qu’est-ce qu’on attend pour léga­liser l’euthana­sie ?

Voici les données du problème : ce qui est en jeu en fin de compte, c’est ta vie. Pas la mort, non. Ce se­rait trop simple. Juste l’im­mense gâ­chis de ta vie. La néga­tion. L’en­nui. L’im­puis­sance. Dans cette optique, dire ce que tu pen­ses vrai­ment, gueuler, mani­fester n’est pas un privilè­ge. Le pri­vi­lège des pri­vilè­ges serait de ne rien fai­re, ne rien sentir et se fou­tre de tout.

L’autre jour, je rencontrais cette fille dans le métro. Je l’avais repérée tout de suite à ses moues d’oiseau mouillé, à cette manière trop évidente qu’elle avait de confes­ser du bout des yeux qu’elle n’a­vait pas payé son ticket des trans­ports en commun. Un moment plus tard, elle est venue me ta­per dans le compar­ti­ment. J’é­tais sans un, lessivé. Je lui ai dit : on est du même bord tous les deux. Merde ! qu’elle me fait. À quoi ça va me ser­vir de savoir ça ? Ça me donnera pas à bouffer.

Marco Carbocci © mars 1994.

le 14 mai 2009 | rubrique Editoriaux | Commentaires fermés

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