PARTAGER: Twitter • Facebook • Linkedin • Viadeo • Technorati • Delicious • Digg • Reddit • Stumble Upon • Google Bookmarks • Wikio • Email
Sujets : sans abri • SDF
NOUS NE LEUR PARDONNERONS RIEN,
CAR ILS NE SAVENT PAS CE QU’ILS FONT.
Tu connais l’histoire du soldat Dupont ? Dupont était solÂdat et déserteur. On le condamne à mort. Dix minutes et vingt mètres à vivre. Au moment de faire face au peloton d’exéÂcuÂtion, tout le monde pouvait l’entendre répéter : Jusqu’iÂci rien à crainÂdre ! Jusqu’ici, tout baigne !
Je songeais vaguement à cette histoire en regardant ce débat conÂsaÂcré aux sans-abri un mercredi soir sur la preÂmière chaîne. Un tas de types formidables étaient là , sur le plaÂteau, à débalÂler quelques évidences incontournaÂbles. Des voix s’éÂleÂvaient dans la salle. Des jurons, des cris de foire.
Les caméras baÂlayaient l’asÂsistance, fiÂxaient un court insÂtant la morÂgue de l’un ou l’autre spectateur jurant, beuglant, comme un vieux chien sans maître. On entendait leurs voix, mais il était bien clair pour tout le monde que ces gens-là parlaient probablement pour ne rien dire. EviÂdemment qu’ils parlaient pour ne rien dire. Quand se serait-on soucié de leur donner une synÂtaxe ou un vocaÂbulaire ?
Si l’on écoute après ça le petit couplet bien rodé des autoÂrités compétenÂtes, on réalise qu’il existe deux camps. Non deux réaliÂtés, mais deux manièÂres contraÂdicÂtoires d’apÂpréÂhenÂder et de parler d’une même réaÂlité, deux sens des priorités. La lanÂgue de bois n’est somme toute que le moyen plus ou moins codé d’entuber son monde avec un miÂnimum d’éÂléganÂce.
La langue de bois du monde politique n’est qu’un préÂtexÂte. Un aveu d’impuisÂsance. Avec un peu de recul et de bonne volonÂté, on peut se permettre de trouver ça drôle. Ce qui l’est moins, c’est lorsque les patrons d’entrepriÂse, les proÂpriéÂtaiÂres, les spéculaÂteurs de miÂsère reÂlayent les mêmes lieux comÂmuns, les mêÂmes prétexÂtes foiÂreux, les mêmes procédés de peÂtits épargnants minaÂbles pour justifier les éternelles resÂtricÂtions de personnel et leurs foutues hausses de loyÂer.
Je crois que c’est là le trait le plus dangereux de la forÂmidaÂble anémie du pouvoir politique. Qu’ils s’enÂtre-déÂchirent mutuelÂlement au nom de la démocratie ou de leur iÂdentité linÂguistique, qu’ils s’étriÂpent en chÅ“ur, pourvu qu’ils tienÂnent leurs chiens en laisÂse. Mais le miÂlieu poliÂtique, comme n’importe quel miÂlieu, foncÂtionne et raisonÂne en circuit fermé, sans se soucier des cas d’urgence et des prioÂrités.
L’exclusion sociale prend des allures de catastrophes interÂnationales. Il faudrait des inondaÂtions, des morÂtiers serbes, des toits qui s’effondrent. J’ai vu, dans la rue, les mêmes larmes, les mêmes cris de détresse et d’impuisÂsance que l’on voit tous les jours à la téléÂviÂsion. Mais comment pourÂrait-on prétendre attirer l’atÂtenÂtion de l’O.N.U. ou du fonds des calamités nationaÂles lorsque l’on n’a pas même un vague bout de toit à se faire remÂbourÂser ?
Il existe, bien sûr, hors du monde politique, tout un réseau d’institutions de protection sociale. Le fameux « monde assoÂciatif » qui palabre et s’entredéchire avec un égal enÂthousiasme. Les syndiÂcats, de leur côté, sont bien trop occuÂpés à marÂchander à reÂbours les ulÂtimes ilÂluÂsions de la clasÂse ouÂvrière pour s’occuÂper des exclus. Ce que l’on déÂfend, c’est son traÂvail, son salaire. LorsÂque tu n’as plus de salaire à déÂfenÂdre, lorsÂqu’il te reste juste la vie, ta famille, tu es seul au monde.
Il y a quelques temps, à propos d’un autre débat sur l’euthanaÂsie, j’entendais je ne sais quel prélat catholique clamer haut et fort que la vie d’un homme ne lui appartient pas. Qu’est-ce qui lui appartient alors ? On a légalisé l’excluÂsion sociaÂle, la hausse des loyers, l’humiliation. On a légaÂlisé le tir aux piÂgeons. Qu’est-ce qu’on attend pour légaÂliser l’euthanaÂsie ?
Voici les données du problème : ce qui est en jeu en fin de compte, c’est ta vie. Pas la mort, non. Ce seÂrait trop simple. Juste l’imÂmense gâÂchis de ta vie. La négaÂtion. L’enÂnui. L’imÂpuisÂsance. Dans cette optique, dire ce que tu penÂses vraiÂment, gueuler, maniÂfester n’est pas un privilèÂge. Le priÂviÂlège des priÂvilèÂges serait de ne rien faiÂre, ne rien sentir et se fouÂtre de tout.
L’autre jour, je rencontrais cette fille dans le métro. Je l’avais repérée tout de suite à ses moues d’oiseau mouillé, à cette manière trop évidente qu’elle avait de confesÂser du bout des yeux qu’elle n’aÂvait pas payé son ticket des transÂports en commun. Un moment plus tard, elle est venue me taÂper dans le comparÂtiÂment. J’éÂtais sans un, lessivé. Je lui ai dit : on est du même bord tous les deux. Merde ! qu’elle me fait. À quoi ça va me serÂvir de savoir ça ? Ça me donnera pas à bouffer.
Marco Carbocci © mars 1994.



Mail
Feed RSS
