NOUS SOMMES TOUS DES POKEMONS !

Fini l’an 2000 ! Ce n’était vraiment pas la peine d’en faire tout un foin. On n’a eu ni les petits hélicoptères personnels, ni les colonies de vacances sur Mars que nous promettaient la publicité et les revues futuristes dans les Sixties. On a eu une année comme toutes les autres : avec son lot de crises, de remaniements ministériels, de délocalisations d’entreprise, de poussée de l’extrême-droite, de manifestations. Et, sur le plan international, son lot de détentes et de guerres, de marées noires et de sommets sur l’environnement, de massacres et de bonnes intentions.

On a toujours des famines, des épidémies, des sécheresses, des dictatures en Afrique. On a des milliers de réfugiés qui sont de malheureuses victimes ou d’ignobles profiteurs, selon qu’ils meurent devant les caméras des télétons ou en tentant de fuir les camps qui jouxtent nos aéroports. On a des peuples entiers qui se trucident allègrement au nom de la race, du sang, du droit du sol ou de n’importe quelle crétinerie du même calibre, et des démocraties modernes qui se prétendent assez civilisées et objectives pour y démêler les gentils des méchants. On a des mômes qui se battent au lance-pierres et meurent sous la mitrailleuse en Palestine. Ils sont des martyrs pour les uns, des terroristes pour les autres, mais ils restent des mômes pour les gens sensés. On a des tribunaux qui font un président aux Etats-Unis et protègent un dictateur au Chili. On a des présidences qui changent de visage au Pérou, au Mexique, en Serbie : on écrit qu’elles changent de visage et on n’en parle plus. Chez nous, on a des Péjistes (Police judiciaire) qui défilent dans le centre de la capitale en beuglant : « Non à l’état policier ! » Tu défiles à ton tour à Bruxelles, à Prague, à Nice, alignes des slogans moins simplistes et finis par te demander si tu ne reprendrais pas à ton compte celui de ton grand oncle soixante-huitard et des Péjistes.

Chaque époque a les slogans et les luttes qu’elle mérite. Aujourd’hui, tu lutteras pour ton salaire, pour le maintien de ton emploi, à n’importe quelle condition. Tu créeras n’importe quelle organisation non-gouvernementale et tu feras des photocopies, des tracts, puis tu passeras un mois ou deux dans n’importe quelle partie du monde où personne ne comprend la sémantique de tes tracts et où tu ne comprends personne. Ou alors, tu fourreras ta brosse à dent, ton pull en laine vierge, dans un sac à dos et tu t’en iras lutter pour le boudin et les rillettes au Larzac. Partir au Larzac en 2000, comme on y allait dans les années soixante-dix ! Des luttes qui partent de l’assiette sont des luttes qui ressemblent bien à notre époque : hédoniste et sans envergure. Mais peut-être que notre époque a compris une chose inédite à propos de la résistance : peut-être a-t-elle compris que ce ne sont plus les grands utopies, mais les petites nécessités du quotidien qui fondent – signe des temps – les résistances les plus solides.

Bien entendu, avec ou sans les farines animales ou le soja transgénique, nous sommes tous des organismes génétiquement modifiés. On nous dit qu’il faut respecter l’environnement et les rythmes naturels. La belle affaire ! Des plages goudronnées au bétail carnivore, il n’y a plus rien sur cette Terre qui ne soit pas de la nature humaine. En quoi le travail, la production de masse, la rentabilité, le chômage, nos existences ou même nos rêves sont-ils plus « naturels » que le cheese-burger de McDonald ? Pour l’homme de l’antiquité, le jeu, les loisirs en général étaient plus naturels que le travail. Nous avons mis des siècles à nous convaincre que le travail et l’effort étaient naturels. À présent, nous devons nous convaincre à nouveau que c’est le chômage qui est naturel, mais nous avons perdu les loisirs en route. Parce que la nature humaine est aussi changeante et opportuniste que celle des Pokemons. Elle n’appréhende jamais la réalité qu’en fonction de ses besoins les plus immédiats et de son habileté à maîtriser les êtres et les choses qui contredisent ces besoins.

Pour quoi bougerons-nous donc cette année ? Une chose est claire : nous ne nous déplacerons jamais aussi rapidement que les capitaux, les écrans des cambistes et les super jets des puissants. C’est donc sur notre propre territoire, sur notre quotidien, c’est donc « ici et maintenant » – encore un slogan qui ne se démode pas – qu’il faut bouger. Des hommes bougeront au Ciappas contre l’autorité mexicaine, en Palestine contre l’intransigeance des colons, en Inde contre Monsanto et les pesticides, au Larzac contre la malbouffe, à Rome contre la visite de Haider au Pape. Toutes ces luttes sont les nôtres également.

Quant à nous, nous bougerons parce que chaque jour de nouvelles entreprises ferment leurs portes au nom de la flexibilité et que des hommes, des femmes qui avaient investi dans une maison, une voiture, un foyer se voient subitement coupés de leurs rêves, de leur avenir. Nous bougerons parce qu’en perdant ton emploi, tu perds tout en dans la citadelle Europe : ton pouvoir d’achat, ta mobilité, ta dignité. Nous bougerons parce que des hommes, des femmes, des enfants venus d’un autre continent finissent comme des esclaves dans les caves de Schaerbeek ou les vergers de St-Trond ou comme des criminels derrière les barbelés des centres de rétention : il faut bien rassurer l’opinion à l’égard du travail en noir. Nous bougerons parce que l’hiver se pointe à nouveau et que des êtres humains crèveront d’hypothermie, la bouche ouverte et les yeux vides, comme chaque année, sur quelque trottoir de Bruxelles, de Paris, de Londres, de Milan. Nous bougerons parce que, en ce moment même, des êtres humains encaissent, ici comme ailleurs, l’addition de l’égoïsme et du tout à l’économie, s’enfoncent un peu plus dans la solitude et la grisaille, subissent les railleries, les coups, la haine – ou simplement la propagande – de quelques adeptes triomphants du pas de l’oie et de la ratonnade. Toutes les luttes se valent et se ressemblent pour peu qu’elles touchent l’humain. Et peut-être ne nous reste-t-il plus que cette nature-là à défendre.

Marco Carbocci © décembre 2000.

le 17 mai 2009 | rubrique Editoriaux | Commentaires fermés

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