; charset=UTF-8" /> Nous sommes tous des pokemons ! | Marco Carbocci

NOUS SOMMES TOUS DES POKEMONS !

Fini l’an 2000¬†! Ce n’√©tait vraiment pas la peine d’en faire tout un foin. On n’a eu ni les petits h√©licopt√®res personnels, ni les colonies de vacances sur Mars que nous promettaient la publicit√© et les revues futuristes dans les Sixties. On a eu une ann√©e comme toutes les autres : avec son lot de crises, de remaniements minist√©riels, de d√©localisations d’entreprise, de pouss√©e de l’extr√™me-droite, de manifestations. Et, sur le plan international, son lot de d√©tentes et de guerres, de mar√©es noires et de sommets sur l’environnement, de massacres et de bonnes intentions.

On a toujours des famines, des √©pid√©mies, des s√©cheresses, des dictatures en Afrique. On a des milliers de r√©fugi√©s qui sont de malheureuses victimes ou d’ignobles profiteurs, selon qu’ils meurent devant les cam√©ras des t√©l√©tons ou en tentant de fuir les camps qui jouxtent nos a√©roports. On a des peuples entiers qui se trucident all√®grement au nom de la race, du sang, du droit du sol ou de n’importe quelle cr√©tinerie du m√™me calibre, et des d√©mocraties modernes qui se pr√©tendent assez civilis√©es et objectives pour y d√©m√™ler les gentils des m√©chants. On a des m√īmes qui se battent au lance-pierres et meurent sous la mitrailleuse en Palestine. Ils sont des martyrs pour les uns, des terroristes pour les autres, mais ils restent des m√īmes pour les gens sens√©s. On a des tribunaux qui font un pr√©sident aux Etats-Unis et prot√®gent un dictateur au Chili. On a des pr√©sidences qui changent de visage au P√©rou, au Mexique, en Serbie¬†: on √©crit qu’elles changent de visage et on n’en parle plus. Chez nous, on a des P√©jistes (Police judiciaire) qui d√©filent dans le centre de la capitale en beuglant¬†: ¬ę¬†Non √† l’√©tat policier ! ¬Ľ Tu d√©files √† ton tour √† Bruxelles, √† Prague, √† Nice, alignes des slogans moins simplistes et finis par te demander si tu ne reprendrais pas √† ton compte celui de ton grand oncle soixante-huitard et des P√©jistes.

Chaque √©poque a les slogans et les luttes qu’elle m√©rite. Aujourd’hui, tu lutteras pour ton salaire, pour le maintien de ton emploi, √† n’importe quelle condition. Tu cr√©eras n’importe quelle organisation non-gouvernementale et tu feras des photocopies, des tracts, puis tu passeras un mois ou deux dans n’importe quelle partie du monde o√Ļ personne ne comprend la s√©mantique de tes tracts et o√Ļ tu ne comprends personne. Ou alors, tu fourreras ta brosse √† dent, ton pull en laine vierge, dans un sac √† dos et tu t’en iras lutter pour le boudin et les rillettes au Larzac. Partir au Larzac en 2000, comme on y allait dans les ann√©es soixante-dix¬†! Des luttes qui partent de l’assiette sont des luttes qui ressemblent bien √† notre √©poque¬†: h√©doniste et sans envergure. Mais peut-√™tre que notre √©poque a compris une chose in√©dite √† propos de la r√©sistance¬†: peut-√™tre a-t-elle compris que ce ne sont plus les grands utopies, mais les petites n√©cessit√©s du quotidien qui fondent – signe des temps – les r√©sistances les plus solides.

Bien entendu, avec ou sans les farines animales ou le soja transg√©nique, nous sommes tous des organismes g√©n√©tiquement modifi√©s. On nous dit qu’il faut respecter l’environnement et les rythmes naturels. La belle affaire¬†! Des plages goudronn√©es au b√©tail carnivore, il n’y a plus rien sur cette Terre qui ne soit pas de la nature humaine. En quoi le travail, la production de masse, la rentabilit√©, le ch√īmage, nos existences ou m√™me nos r√™ves sont-ils plus ¬ę¬†naturels¬†¬Ľ que le cheese-burger de McDonald¬†? Pour l’homme de l’antiquit√©, le jeu, les loisirs en g√©n√©ral √©taient plus naturels que le travail. Nous avons mis des si√®cles √† nous convaincre que le travail et l’effort √©taient naturels. √Ä pr√©sent, nous devons nous convaincre √† nouveau que c’est le ch√īmage qui est naturel, mais nous avons perdu les loisirs en route. Parce que la nature humaine est aussi changeante et opportuniste que celle des Pokemons. Elle n’appr√©hende jamais la r√©alit√© qu’en fonction de ses besoins les plus imm√©diats et de son habilet√© √† ma√ģtriser les √™tres et les choses qui contredisent ces besoins.

Pour quoi bougerons-nous donc cette ann√©e¬†? Une chose est claire¬†: nous ne nous d√©placerons jamais aussi rapidement que les capitaux, les √©crans des cambistes et les super jets des puissants. C’est donc sur notre propre territoire, sur notre quotidien, c’est donc ¬ę¬†ici et maintenant¬†¬Ľ – encore un slogan qui ne se d√©mode pas – qu’il faut bouger. Des hommes bougeront au Ciappas contre l’autorit√© mexicaine, en Palestine contre l’intransigeance des colons, en Inde contre Monsanto et les pesticides, au Larzac contre la malbouffe, √† Rome contre la visite de Haider au Pape. Toutes ces luttes sont les n√ītres √©galement.

Quant √† nous, nous bougerons parce que chaque jour de nouvelles entreprises ferment leurs portes au nom de la flexibilit√© et que des hommes, des femmes qui avaient investi dans une maison, une voiture, un foyer se voient subitement coup√©s de leurs r√™ves, de leur avenir. Nous bougerons parce qu’en perdant ton emploi, tu perds tout en dans la citadelle Europe¬†: ton pouvoir d’achat, ta mobilit√©, ta dignit√©. Nous bougerons parce que des hommes, des femmes, des enfants venus d’un autre continent finissent comme des esclaves dans les caves de Schaerbeek ou les vergers de St-Trond ou comme des criminels derri√®re les barbel√©s des centres de r√©tention¬†: il faut bien rassurer l’opinion¬†√† l’√©gard du travail en noir. Nous bougerons parce que l’hiver se pointe √† nouveau et que des √™tres humains cr√®veront d’hypothermie, la bouche ouverte et les yeux vides, comme chaque ann√©e, sur quelque trottoir de Bruxelles, de Paris, de Londres, de Milan. Nous bougerons parce que, en ce moment m√™me, des √™tres humains encaissent, ici comme ailleurs, l’addition de l’√©go√Įsme et du tout √† l’√©conomie, s’enfoncent un peu plus dans la solitude et la grisaille, subissent les railleries, les coups, la haine – ou simplement la propagande – de quelques adeptes triomphants du pas de l’oie et de la ratonnade. Toutes les luttes se valent et se ressemblent pour peu qu’elles touchent l’humain. Et peut-√™tre ne nous reste-t-il plus que cette nature-l√† √† d√©fendre.

Marco Carbocci © décembre 2000.

le 17 mai 2009 | rubrique Editoriaux | Commentaires fermés sur Nous sommes tous des pokemons !

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