; charset=UTF-8" /> Nouvelle gauche ou nouvelle droite ? | Marco Carbocci

[√Ä l’√©poque o√Ļ j’ai √©crit ce papier, un certain mod√®le socialiste semblait l’emporter un peu partout en Europe. Aujourd’hui, les Jospin, Blair, D’Alema et Schr√∂der ont quitt√© la sc√®ne politique europ√©enne. Des Sarkozy, des Merkel, des Berlusconi et autres z√©lateurs d’une droite muscl√©e et triomphante ont √©t√© fort satisfaits de les renvoyer aux livres d’histoire. Cette droite-l√† constitue cependant le rejeton le plus l√©gitime d’un socialisme qui a d√©sormais achev√© de monnayer tous ses principes.]

NOUVELLE GAUCHE OU NOUVELLE DROITE ?

Il parait que la gauche triomphe en cette fin de si√®cle¬†: en Allemagne, en France, en Grande-Bretagne, en Italie. Apr√®s des ann√©es quatre-vingt tr√®s droiti√®res, il para√ģt que l’√©lecteur ram√®nerait toujours d’avantage la barre √† gauche. Signe des temps¬†? Cette gauche triomphante en profite pour effectuer un dernier ravalement de fa√ßade pour ce si√®cle. Exit la vieille gauche conflictuelle et anti-lib√©rale, voici la nouvelle gauche¬†: adepte du r√©alisme et des soins palliatifs. Si donc l’√©lecteur a choisi de voter socialiste, les formations socialistes ont r√©solu de corriger le tir en calquant leurs objectifs sur ceux de la droite. Victorieuse¬†? La gauche n’est pas venue √† bout des formations qui constituaient la droite classique, elle s’est substitu√©e √† elles.

Ne nous ber√ßons plus d’illusion¬†: en d√©pit des derniers scrutins europ√©ens, il serait vain de croire qu’il existerait encore une voie ¬ę¬†social-d√©mocrate¬†¬Ľ, con√ßue comme un¬† syst√®me d’alternative socio-√©conomique, syst√®me peu audacieux dans ses ambitions et ses moyens, mais qui v√©hiculerait encore un projet de r√©forme global de la soci√©t√©. Qu’est-ce que cette nouvelle gauche en r√©alit√©, sinon un nouveau parasite du lib√©ralisme¬†? Une gauche qui fait l’√©conomie du r√™ve et de l’intransigeance. Au nom du r√©alisme¬†? Sans doute, la droite est-elle r√©aliste lorsqu’elle se donne une solidarit√© de fa√ßade. R√©aliste et raisonnable¬†! Cette profession de foi sociale lui permet d’√©largir son √©lectorat et n’entame en rien ses fondements. Mais lorsque la gauche se contente de r√©viser le lib√©ralisme elle abdique de ses fondements historiques.

Car telle est d√©sormais la maigre ambition de la gauche¬†social-d√©mocrate¬†: infl√©chir le lib√©ralisme dans le sens d’un tr√®s vague et tr√®s frileux solidarisme social. C’est l√† le sens du ¬ę¬†Thatcherisme √† visage humain¬†¬Ľ d’un Tony Blair. La gauche n’est d√©sormais plus une id√©e, mais un correcteur d’id√©e. Et avec quelle arrogance¬†! Nous abdiquons de nos id√©aux, disent-ils, mais nous nous r√©servons le droit de corriger les v√ītres¬†! Dans cette optique, la gauche qui gouverne aujourd’hui en Europe, est une gauche d’impuissants et de perdants. Une gauche qui ne doit son triomphe qu’√† son adh√©sion aux principes de la pens√©e unique et aux quelques scrupules qui accompagnent cette apostasie.

La gauche n’est d√©sormais plus une id√©e, mais un correcteur d’id√©e.

Les pi√®tres penseurs de cette gauche moderne se contentent de justifier a posteriori la longue s√©rie de reniements dont s’alimente leur mouvement. Leur pratique de r√©flexion v√©g√®te dans l’orbite de quelques hommes forts, adeptes de la publicit√© personnelle et du d√©tartrage dentaire. Elle se nourrit de leur arrogance et de leur inertie. Et leur Ňďuvre ressemble d√®s lors d’avantage √† un √©tat des lieux qu’√† un manifeste. C’est que les dirigeants sociaux-d√©mocrates sont des gestionnaires, non des th√©oriciens. Leur syst√®me de pens√©e n’est pas politique, mais √©conomique. La gauche ne combat plus, ni m√™me ne commente, la r√©alit√©, elle se contente de la g√©rer en alignant √ßa et l√† quelques scrupules. Elle est incapable de supposer encore l’existence de situations alternatives.

C’est donc bien en terme de compromis, de renoncement et d’alternance, non d’alternative, qu’il faut entendre cette¬† ¬ę¬†troisi√®me voie¬†¬Ľ, ch√®re au sociologue britannique, Anthony Giddens et √† ses √©mules europ√©ens. Un premier th√©or√®me en forme de constat¬†: nous vivons dans un monde o√Ļ ¬ę¬†personne n’a plus d’alternative au capitalisme[1] ¬Ľ, p√©rore-t-il.¬† Raisonnement infalsifiable, que ces nouveaux √©rudits ne se donnent m√™me plus la peine de justifier. C’est qu’il a fallu en arriver l√† pour donner aux travaillistes britanniques une chance de renouer avec la gestion des affaires.

Question impertinente¬†: quelle est aujourd’hui, en Grande Bretagne ou au Bantoustan, la l√©gitimit√© d’un parti qui pr√©tend repr√©senter une majorit√© de la population¬†? Il faudrait, pour r√©pondre √† cette question, pouvoir caract√©riser correctement cette pr√©tendue majorit√©. Une classe sociale¬†? Le peuple des travailleurs¬†ou des laiss√©s-pour-compte¬†? Au sein de nos d√©mocraties nihilistes, un parti de majorit√© est par d√©finition un parti qui ratisse le plus large possible, quitte √† r√™ver de coalitions impossibles. Un parti qui se contente du plus petit commun d√©nominateur. En un mot, un parti sans programme. Comment s’√©tonner d√®s lors si ses livres de doctrine ressemblent √† des manuels pour agents commerciaux¬†?

En s’attachant au train du lib√©ralisme, le socialisme ne se contente pas de renoncer √† interpr√©ter la r√©alit√© sociale, il participe d√©lib√©r√©ment √† la falsification de celle-ci.

Il est bien entendu que toute soci√©t√© a la repr√©sentation qu’elle m√©rite. Dans les d√©mocraties occidentales la repr√©sentation que la soci√©t√© se fait d’elle-m√™me ne correspond plus, depuis longtemps, √† aucune r√©alit√© viable. D√©mocraties¬†? Pluralit√©s¬†? Egalit√©s des chances¬†? Dans un contexte o√Ļ le politique n’est plus le sujet d’une soci√©t√©, le discours que v√©hicule le politique n’a pas plus d’incidence sur le social qu’une fiction. Aussi ce discours est-il tout juste bon √† fournir des alibis √† ses inventeurs. Alibis humanitaires, s√©curitaires ou nationalistes. Pr√©textes futiles qui ne cachent m√™me pas l’incomp√©tence. Mais, en s’attachant au train du lib√©ralisme, le socialisme ne se contente pas de renoncer √† interpr√©ter la r√©alit√© sociale, il participe d√©lib√©r√©ment √† la falsification de celle-ci.

Parce que, en d√©pit de ces nouveaux champions de gauche, nous affirmons que le capitalisme a montr√© qu’il n’est pas un projet de soci√©t√© viable. Si ce n’est pas une √©vidence pour la social-d√©mocratie, c’est que la social-d√©mocratie se moque de sa base. C’est que ses dirigeants, ses th√©oriciens, ignorent tout de ce que signifie vivre au quotidien le non-emploi, l’exclusion sociale, la pr√©carit√© d’existence. La chute du bloc de l’est n’est pas la chute de tel syst√®me politique, au profit de tel autre. C’est au contraire le d√©cret de mort de toute une civilisation qui a cherch√© ses marques dans la comp√©tition et le conflit permanent.

Posons d’embl√©e quelques principes¬†: ce n’est pas la chute du mur de Berlin qui a consacr√© ce pseudo triomphe du capitalisme. C’est le suicide cons√©cutif de la majorit√© des gauches europ√©ennes. Cela faisait des ann√©es que la conflit est-ouest ne relevait plus de l’id√©ologie, mais de la strat√©gie militaire. La fin du conflit entre les deux blocs dominants ne signifiait pas l’√©crasement d’un parti par l’autre¬†: c’√©tait, bien plus, la faillite de cette logique de tension qui caract√©rise l’histoire de l’humanit√© depuis des si√®cles et que ce dernier conflit d’int√©r√™ts entre les deux puissances imp√©rialistes avait pouss√© √† son paroxysme.

A ce titre, la chute du bloc de l’est aurait d√Ľ constituer pour la gauche un nouveau challenge. Mais il a fallu qu’elle choisisse le camp du coupable repentant. Il a fallu qu’elle ent√©rine, bien plus¬†: qu’elle r√©invente la chasse aux sorci√®res. √Čtait d√©sormais suspect √† ses yeux tout ce qui rappelait le vieux mod√®le sovi√©tique. En Italie, le parti communiste le moins suspect de sympathies moscovites montrait le chemin et poussait les mea culpa jusqu’√† abdiquer de son nom. Une op√©ration lexicale qui donnait le coup d’envoi au plus formidable processus d’auto-reniement qu’ait connu le militantisme italien. La carri√®re politique d’Achille Occhetto, secr√©taire du parti √† l’√©poque, devait s’achever sur cette imposture. Il appara√ģt d√©sormais comme un des pr√©curseurs de ces nouveaux intellectuels.

Toute id√©ologie qui r√©v√®le son incapacit√© √† g√©rer le social r√©v√®le par l√† m√™me son incapacit√© √† g√©rer l’humain.

Mais il doit √™tre clair, pour tout qui sait r√©fl√©chir, que le communisme n’est pas un nom, un projet, un mod√®le de soci√©t√©, qui serait le fruit de quelque accident de histoire et aurait succomb√© √† une de ces p√©rip√©ties ult√©rieures. Il doit √™tre clair que le communisme, c’est-√†-dire la conception des rapports humains en tant que qu√™te d’un projet d’√©change et de bien √™tre collectif, est la condition naturelle pour l’√©tablissement de toute soci√©t√© viable.

L’homme se distingue de l’animal dans le sens o√Ļ il est capable de substituer le fait social √† l’instinct gr√©gaire. Ou, plus pr√©cis√©ment, dans le sens o√Ļ il demeure apte √† modifier le fait social √† l’avantage de tous les composants d’une collectivit√©. En falsifiant le social, le lib√©ralisme ram√®ne l’humain √† l’individu et l’individu √† la performance personnelle et √† l’instinct de conservation. Toute id√©ologie qui r√©v√®le son incapacit√© √† g√©rer le social r√©v√®le par l√† m√™me son incapacit√© √† g√©rer l’humain.

Au contraire, le fondement r√©el et √©l√©mentaire du socialisme est l’id√©e – l’exigence – de l’√©galit√©. L’id√©e qu’il n’existe aucune justice, aucun progr√®s pour l’homme, si ce n’est dans l’√©galit√©. Et la qu√™te d’√©galit√© est une attitude de tous les jours. De nos jours, elle s’oppose clairement aux notions de performance, de rentabilit√©, de comp√©tition. L’√©galit√© des chances, pr√īn√© dans nos soci√©t√©s, n’est qu’une fiction¬†: sur le papier, n’importe qui aurait les m√™mes chances de remporter le cent m√®tres que Carl Lewis. L’√©galit√© n’est pas non plus la solidarit√©, qui dans sa d√©finition pr√©suppose encore le parrainage d’une classe de d√©favoris√©s par une classe de privil√©gi√©s. Faire l’aum√īne aux ch√īmeurs, dresser des tentes pour les r√©fugi√©s kosovars est encore une attitude de privil√©gi√©s. L’√©galit√©, au contraire, cherche l’homme √† la source de ses besoins et de ses d√©sirs les plus √©l√©mentaires. Elle ne distribue aucune r√©compense, ne pratique aucune exclusion. Si j’ai envie, aujourd’hui, de faire le cent m√®tres en deux heures trente, je d√©nie √† quiconque le droit d’annexer ma performance au sein d’aucun classement.

Nous exigeons simplement ce qui nous revient¬†: le droit √† un traitement √©quitable des besoins, des envies et des comp√©tences, le droit au travail ou √† la paresse, le droit √† une vie d√©cente. Il faut donc continuer d’affirmer qu’il existe d’autres mani√®res d’appr√©hender le r√©el que le mod√®le de comp√©tition cynique et d’exclusion du plus faible que proclame le capitalisme. Et d’autres mani√®res d’appr√©hender le capitalisme que le nihilisme ou la capitulation. Nous affirmons pour notre part que le capitalisme a fait son temps. Composer avec lui revient √† disserter des joies de l’existence avec un moribond. Il est urgent donc, et historiquement n√©cessaire, de lui imposer une alternative. En cherchant √† lier son sort au sien, la gauche moderne se condamne √† crever avec lui.

Marco Carbocci © décembre 1999.

Non in mio nome ! Pas en mon nom !

Non in mio nome ! Pas en mon nom !


[1] GIDDENS, Anthony, The Third Way, The renewal of social democracy, Londres, 1998.

le 17 mai 2009 | rubrique Editoriaux | Commentaires fermés sur Nouvelle gauche ou nouvelle droite ?

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