; charset=UTF-8" /> Entretien avec Piero Pelù - Intervista a Piero Pelù | Marco Carbocci

[En 1994, j’ai réalisé que les lecteurs du canard où je publiais mes chroniques risquaient de se lasser de m’entendre vitupérer ad nauseam contre ce pauvre Berlusconi. J’ai donc promis de clôturer l’argument… et me suis empressé de le reprendre par la bande. L’opportunité m’en fut donnée par Piero Pelu, leader plus que charismatique des Litfiba (une chanson en écoute sous l’article). Litfiba avait en Italie l’envergure qu’avait Noir Désir en France.  L’article qui suit fait surtout référence à l’album « Terremoto » qui venait de sortir à l’époque.]

Pierro Pelù

Piero Pelù

« JE SUIS MAUDIT. »

ENTRETIEN AVEC PIERO PELU

Un ami m’écrivait d’Italie cette semaine. « Ici, dit-il, il n’y a plus rien à comprendre. Des politiciens corrompus, des juges en prison, des types corrects qui se font descendre, des mafieux qui se pavanent, du racisme, de la violence. Un grand bordel, non ? »

J’ai rencontré Piero Pelù, le chanteur de Litfiba, au bar du Sheraton. Au-dessus du zinc, des enceintes crachotaient la « Valse triste » de Jean Sibélius. Tu écoutes ça et tu songes aux générations de ve­dettes du rock et de journalistes usant leur fond de culotte sur le skaï immua­ble des hôtels de luxe. Piero rapplique avec sa morgue d’in­dien métropo­li­tain. On se cale sur le canapé. Tu as l’air crevé, je lui dis. Tu le sens de causer politique ? Branche ton appareil, il me fait.

MARCO : Il y a une chanson où tu dis : « j’aimerais me déguiser en ballon de foot et puis tout vous déballer à propos de la Ma­fia, de la P2… » Je suis là pour t’écou­ter déballer.

PIERO : Cette chanson, « Maudit », je l’ai écrite contre le pouvoir de la télévision. Si tu regar­des la télé, tu réalises que l’es­pace con­sacré au football est plus impor­tant que l’espace dédié à la culture. Moi, je crois que ce serait une idée de faire une espèce de coup d’État sur les ondes, péné­trer de nuit dans la régie, se grimer en bal­lon de foot et com­mencer à parler de pro­blèmes vrai­ment impor­tants comme la Mafia, la P2…

La P2 était cette loge maçonnique qui dans les années ’70 à ’80 a comman­dité cette série de massacres de l’extrême droite. C’est elle aussi qui a donné à un certain Silvio Berlusconi les mo­yens d’en­tamer sa carrière. C’est une chose à laquelle les Ita­liens ne se sont pas du tout intéres­sés, bien que l’on ait parlé de P2, de maçonne­rie ou de Mafia aussi à l’é­gard de Craxi et Andreot­ti, symboles de l’ancien régime.

Aujourd’hui, on a un nouveau régime. C’est-à-dire de nou­vel­les têtes. Certainement pas une nouvelle mentalité ou une nou­velle direction politi­que. Au contraire, s’ils ont modifié un tant soit peu leur direc­tion, c’est pour la pousser encore plus à droite.

« VOGLIO COSTRUIRE UNA FORTEZZA SENZA INGANNO. »

M. : Plus loin dans la chanson, tu énumères : « Ciao, pizzas fol­les et corrup­tion ». C’est l’image que tu as de l’Italie ?

P. : Pizzas folles ! On est tous fous nous au­tres Italiens. Tomber toujours dans le même guet-apens de l’illusion à travers la poli­tique ! D’où viennent les décisions ? On a toujours affaire au même réseau de diffusion idéologique pro­venant du Vatican. Chaque curé de paroisse natu­rel­le­ment s’a­muse à faire de la poli­tique. L’Ita­lie n’est qu’une pro­vince du Vatican. Il y en a encore, lors des dernières élections, qui ont agité le spec­tre du communisme. Tu te rends compte ?

M. : Il n’en reste pas grand-chose du communisme. À la fin du congrès qui changeait le vieux parti de Gramsci en Parti Démo­crate Socia­liste, Achille Occhetto, le promoteur du changement, s’est mis à pleurer. À mon avis, c’est ce qu’il avait de mieux à faire.

P. : le Pds, je le vois vraiment mal parti. Ils auraient pu opé­rer un changement vraiment intelligent s’ils avaient nommé Wal­ter Veltroni, le directeur de l’Unità, à la succes­sion de Occhet­to. Bien sûr, la bureaucratie d’un parti ne par­vient jamais à se libérer tout à fait de certains clichés. Déjà avant sa dé­faite aux élec­tions, il n’avait pas été capable d’agi­ter le moin­dre argument contre Berlusconi et la droite. Et voilà, ils ont… nous avons été laminés aux élec­tions.

Après les élections, la seule vraie oppo­sition, ce n’est pas la gauche, mais des membres de l’ex-Démocratie Chrétienne qui l’ont tentée. Je ne sais vrai­ment plus à quelle position tenir. Sinon à la mienne. La seule vraie opposition à ce sta­de, c’est le rock. La seule ! Parce que ça n’a rien à voir avec le jeu poli­tique. Dès le moment où tu rentres dans le jeu politi­que, tu es foutu, tu te corromps.

« COMBATTI IL TERRORE. PROVI A DARGLI FACCIA E NOME ».

P. : Nous avons assisté à une chose très drôle durant ces élec­tions. Les fascistes de l’Al­liance Nationale ont tout misé sur le fait qu’ils n’ont ja­mais été inquiétés par « Mani pulite » et les gens ont marché. C’est vrai qu’ils n’ont pas été inquié­tés : ils avaient toujours été exclus du pou­voir. Mais on oublie qu’ils ont été impli­qués par con­tre dans les attentats des années ’70 et ’80. Cet argument-là, per­sonne ne l’a sorti dans l’opposition.

L’Italie est réellement en train de s’im­merger dans un nou­veau type de dictature. Le président Scal­faro, il y a quelques jours, a tenu un dis­cours vraiment édifiant. Toute démocra­tie, dit-il, réclame une opposi­tion. En ce qui concerne les nomi­na­tions poli­tiques au sein de la RAI, il semblait qu’il voulait dire que RAI 3, l’unique station culturelle en Italie, devait res­ter un bas­tion de gauche. Et en réalité, RAI 3 a été attri­buée à la Lega d’Umberto Bossi.

M. : Je relève encore cette expression dans « Maudit ». Qu’est-ce que tu entends par « Euro-mafia d’exportation » ? Bruxelles est la capitale de l’Europe…

P. : Eh ! La Mafia existe ici aussi, tu peux le croire. Le seul fait qu’il y ait de l’héroïne signifie qu’elle est présente, qu’il s’agisse de la Mafia sici­lienne, de la Camorrà, la Mafia napo­litaine, ou de n’importe quel trust mafieux importateur de drogues.

Les gens qui se trouent les veines en rue ne sont pas là par hasard. Ils ne sont que l’i­mage d’un mécanisme, qui trou­ve son origine dans un réseau de menta­lités infiniment plus per­vers. De toute manière, tu peux jurer que partout où il y a de l’ar­gent, il y a la Mafia. Elle fait son chemin dans n’importe quel busi­ness. Si ce n’est pas la drogue, c’est la cor­rup­tion, le racket, la prostitution, la spé­culation immobiliè­re…

Le système mafieux a démarré en Sicile et s’est ex­porté partout dans le monde. Les Italiens qui ont émigré en Amé­rique ou ail­leurs ont emporté avec eux la meilleure part de leur cultu­re, mais aussi la pire.

« L’UNICA SCELTA E IL MIMETISMO O IL VOLO ».

M. : J’aimerais que tu me commentes cette phrase que tu as écri­te : « Le seul choix est le mimé­tisme ».

P. : (Rires) « Le mimétisme ou l’envol » ! Tu tri­ches.

M. : Entendu. C’est un peu dur, non ?

P. : C’est dur, mais plus un régime se radicalise, plus tu te mimétises. Ou alors, tu te tailles. Ce serait évidemment la der­nière chose que je voudrais faire, me tailler. Cela dit, je n’en­tends pas renoncer à ma liberté au-delà de certaines limites. On verra ce qui se passe dans les prochaines années.

M. : Je pense à une autre phrase dans « Tex »: « Je ne veux plus d’amis. Je ne veux que des enne­mis ». C’est un cri de guerre ou un cri de misanthro­pie ?

P. : C’est plutôt un cri de désespoir. Si tu examines l’his­toire des Indiens d’Amérique, dont parle la chanson, c’est tout un jeu d’illusions, de promesses jamais maintenues, qui fait qu’ils vivent maintenant dans des conditions aussi lamentables. On se sent un peu comme ça nous aussi. Nous ne vivons pas dans des réserves si clai­re­ment délimi­tées, mais nous avons tout de même un espace d’action et d’ex­pression très limité.

La vie, le quotidien sont en train de deve­nir très durs. Pas de travail. Tout coûte cher, taxé jusqu’à la nausée. Alors, c’est plus simple de transférer ta haine, non sur qui te gouver­ne, mais dans la guerre entre pauvres : guerres de quar­tier contre les sans-logis, bara­ques de réfugiés brûlées en ban­lieue. Le méca­nisme s’est mis en route, qui fait que les gens deviennent tou­jours plus insensi­bles à leurs proches. Ça, c’est un fait. Je ne suis même pas pes­simis­te. C’est juste un fait.

Heureusement, il y a la musique.

Propos recueillis par Marco CARBOCCI

photographie © Cici Olsson

photographie © Cici Olsson

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le 27 avril 2009 | rubrique Entretiens | Commentaires fermés sur Entretien avec Piero Pelù – Intervista a Piero Pelù

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