; charset=UTF-8" /> La mémoire du jongleur - table des matière | Marco Carbocci

TABLE DES MATIÈRES

I. LES PASSE-TEMPS DU DIABLE

« ...et pour la grande hardiesse qui étoit en son corps,
il alloit jour et nuit tout seul par la forêt, cherchant ses aventures,
savoir s’il trouveroit un chevalier à combattre. »
Richard Sans Peur
Les passes-temps du diable.

Les passes-temps du diable.

Les péripéties de ce conte suivent d’assez près l’intrigue de L’Histoire de Richard Sans Peur, Duc de Normandie, Fils de Robert le Diable. Ce roman anonyme en prose, relatant la vie et la généalogie absolument imaginaires du premier duc de Normandie et gratifié d’une chronologie toute fantaisiste, fut composé au XIVe siècle pour profiter de la fortune du roman de Robert Le Diable, dont les préliminaires de cette adaptation retracent également les grandes lignes. Les deux textes feront ensuite la fortune de la Bibliothèque Bleue et de la littérature de colportage. Ils seront lus jusqu’à la fin du XIXe siècle. L’histoire du Chevalier qui confessa sa femme, insérée au chapitre 6, s’inspire quant à elle d’un fabliau anonyme du XIIe siècle. Les dialogues sont inventés, mais puisent quelquefois leur substance dans la chanson populaire.

premier paragraphe :

Il y a eu un temps où la légende et le quotidien croquaient dans la même écuelle. Ce n’était pas un temps plus merveilleux que les autres. Il n’était pas davantage plus idiot ou plus sage. Et s’il paraît plus triste, c’est peut-être que les hommes qui le considèrent à présent sont plus tristes que ceux qui le vécurent. Mais on savait y savourer ou y encaisser la vie qui passe. On pouvait s’y morfondre ou s’y éclater comme dans n’importe quelle autre temps de l’industrie humaine. On y allait tranquille et sans compter les heures. On comptait les saisons, les créanciers, les imprévus, les deuils. Et, comme toujours, on accrochait toutes les occasions qui passent de croire à n’importe quoi d’autre.

II.   AIMER COMME LA TEMPÊTE

« Et par cest example doit l’en s’amor celer par si grant sen c’on ait toz jors en remembrance que li descouvrirs riens n’avance et li celers en toz points vaut. »
La Chastelaine de Vergi
La chastelaine de Vergi

Aimer comme la tempête

La Chastelaine de Vergi, poème anonyme de la deuxième moitié du XIIIe siècle, est sans aucun doute un des fleurons de la littérature médiévale. Le conte qui suit puise aussi des éléments à La Dama del Vergiù, une adaptation toscane du XIVe siècle, que certains spécialistes attribuent au conteur florentin Antonio Pucci. Des adaptations de La Chastelaine figureront notamment parmi les nouvelles de L’Heptameron de Marguerite de Navarre ou, plus récemment, parmi Les Contes de la Vieille France de Jean Moréas. Le conte des deux amants, inséré dans cette fable, est un lai de Marie de France. Les Préceptes d’amour, plusieurs fois cités ou mentionnés, datent du XIIe siècle et sont l’œuvre d’André Le Chapelain. La Vida de Jaufré Rudel, résumée au premier chapitre, est un commentaire de la vie du célèbre troubadour, composé au XIIIe siècle.

premier paragraphe :

La vie, c’est ça : un coup on rit, un coup on pleure. Ça a toujours été ça : on aime et on renifle. On aime ? Bien sûr qu’on aime. Parfois, ça ne dérange rien. C’est convenu à l’avance : pesé et empaqueté. Ça ne ressemble à rien. Et puis, parfois, ça déchire, ça bouscule, ça ravage. On aime et il n’y a rien d’autre. C’est insolent. Ça gifle et ça défie toutes les convenances. Et quoi ? On n’en tirerait pas un frisson ni une histoire valable si c’était juste une affaire d’accouplements et de convenances.

III.  LE RÊVE DU SERPENT

« Por l’aventure recorder
En fist li rois un lai trover :
De Guingamor retint le non
Einsi l’apelent li Breton
»
Le Lai de Guingamor
Le rêve du serpent

Le rêve du serpent

Ce conte mélange les motifs de deux textes médiévaux : Le Roman de la Violette ou Gérard de Nevers, composé au XIIIe siècle, et Le Lai de Guingamor, qui date de la fin du XIIe ou du début du XIIIe. Le premier est un poème en octosyllabes composé par Gyrbert de Montreuil. Il connaîtra différentes adaptations en prose et nourrira encore l’imaginaire de Shakespeare. Boccace s’en inspire également dans la deuxième journée de son Décaméron. Le second texte est un lai breton, attribué quelquefois, mais sans raison suffisante, à Marie de France. La trame de La Violette alimente le corps du récit et celle de Guingamor l’encadre. Des scènes intermédiaires sont assez souvent le fruit de mon imagination, mais on y reconnaîtra des réminiscences du Perceval de Chrétien de Troyes et de nombreuses allusions au Tristan et Iseut de Béroul. Enfin, le Lai du Laüstic, mentionné au chapitre cinq, est attribué, sans contestation cette fois, à Marie de France.

premier paragraphe :

On ne devrait pas juger un homme sur ce qu’il gagne ou perd, mais bien sur ce qu’il mise. On devrait le mesurer, non sur les biens qu’il convoite ou capitalise, mais sur les efforts qu’il fournit pour effleurer les choses : pour leur deviner une forme, un contour, une substance, pour les apprécier et parfois, simplement, pour s’en détourner. Cette histoire, c’est le vent qui me l’a soufflée. Il m’en a apporté du pays celtique ou du Piémont, de ce siècle ou d’un autre : j’ai combiné le tout pour faire un conte. C’est l’histoire d’un homme qui perd tout et ne s’empresse pas de le reconquérir. C’est l’échos d’un nom d’abord : celui de Guingamor l’errant, très réputé en Bretagne, qui n’aura longtemps que son nom et son écoeurement de lui-même à traîner dans le vaste monde.

IV.   QUI VEUT ÊTRE ET QUI VEUT AVOIR

« La nuit s’en va, le jour est clair. Les héraults crient :  Lacez, lacez ! »
Jacques de Baisieux, Les trois chevaliers et le chainse.
Qui veut être et qui veut avoir

Qui veut être et qui veut avoir

Ce texte reprend et amplifie l’argument du fabliau Les trois chevaliers et le chainse, composé au XIIIe siècle par Jacques de Baisieux. Le chainse est la pièce de vêtement que l’on portait sous le bliaud. Par souci de simplification, je le désigne parfois ici par le terme assez impropre, mais commode, de tunique. L’épisode du « chevalier au nain » est inspiré des prémisses du Érec et Énide de Chrétien de Troyes. Concernant le déroulement du cembel ou tournoi, j’ai pêché des éléments de descriptions et surtout des formules dans le Traictié de la forme et devis d’ung tournoy du roi René, quoique cette source remonte au XVe siècle et soit nettement postérieure à l’époque où j’ai planté le décor de ce conte. Le sanglant combat en mêlée en effet, décrit dans cette histoire, disparaîtra à la faveur de la joute individuelle à partir du XIIIe siècle.

premier paragraphe :

De la courtoisie d’amour, il y a beaucoup de choses à dire et de belles conjonctions à tirer encore. Je te dirai, à ma manière, un petit conte que tu auras certainement entendu par ailleurs : il a cartonné longtemps devant tous les auditoires du Hainaut et des Flandres. Il n’a peut-être pas la profondeur dramatique, la classe, du conte que je t’ai raconté déjà, où la dame de Vergy se tue car elle croit son ami infidèle et où cet ami se tue à son tour pour ne pas survivre à sa dame. Mais il dit assez ce dont un être est capable pour monopoliser l’affection d’un autre. Il dit également ce que les bonnes gens veulent entendre : c’est l’exemple de la détermination et de l’honnêteté qui l’emporte toujours. Tu m’objecteras que ça ne se passe pas souvent comme ça dans la vraie vie. D’accord. Mais je soutiendrai pourtant le contraire. Et, pour te le rendre crédible, je ferai abondamment suer et saigner mes personnages.

V.    MANON QUI AIMAIT UN LOUP

« Quant des lais faire m’entremet
Ne voil ublier Bisclavret :
Bisclavert ad nun en bretan
Ganvaf l’apelent li Norman
»
Marie de France, Le Bisclavret
Manon qui aimait un loup

Manon qui aimait un loup

Le conte qui suit tente de mêler deux appréhensions contradictoires de la figure du loup-garou au moyen âge. La première, populaire, fait de celui-ci l’emblème du Mal et de toutes les terreurs. La seconde, aristocratique, incarne volontiers en loup un chevalier – souvent un cadet de famille turbulent – qui n’a pas encore trouvé ses marques au sein de la société féodale. Il est, comme le loup, voué à l’errance, à la déprédation. Dans l’imagerie médiévale, le loup-garou est donc tour à tour le produit de la superstition populaire ou de l’emblématique courtoise. J’ai pêché le prétexte narratif dans le Bisclavret de Marie de France, ainsi que dans le lai anonyme de Mélion.  Le Mélion est contemporain du Bisclavret ou à peine plus tardif : on date sa composition de la charnière des XIIe et XIIIe siècles. Les deux textes présentent quelques similitudes, mais je m’attacherai d’avantage aux séquences narratives et à l’esprit du poème de Marie de France. L’histoire de Manon est par contre le fruit de mon imagination.

premier paragraphe :

Puisqu’il faut bien s’arrêter quelque part, c’est avec le Bisclavret que je veux conclure ma série d’histoires cruelles ou édifiantes. Marie de France rapportait cette histoire autrefois et ça devait en allumer plus d’un à la cour d’Angleterre. Ça devait le faire aussi dans toutes les cours et les manoirs où il y avait du fantasme et du sentiment : avait-on jamais rien évoqué de plus affligeant que cet affreux Bisclavret ? En ces temps-là, le monde était vieux déjà. Les hommes avaient inventé et codifié l’essentiel de l’activité humaine. Ils l’avaient codifiée pour leurs semblables des deux sexes, pour leurs enfants, pour les bêtes, les étoiles et les anges. Ils avaient énoncé ce qu’il est honnête de faire ou de penser et ce qui mérite l’exclusion ou le bûcher. C’était parfait ! Ils avaient inventé la civilisation : ils lui avaient donné un but, une liturgie, et au diable ceux qui discutaient cette belle unanimité.

 

VI.    LES CINQ VIES DE LA TARENTULE (en chantier)

Les cinq vies de la tarentule

Les cinq vies de la tarentule

Le premier manuscrit connu de l’Histoire de Pierre de Provence et de la Belle Maguelonne est anonyme et date de la première moitié du XVe siècle. L’action cependant se situe au XIIIe siècle et l’on peut supposer que l’histoire était connue déjà à cette époque et répandue, sous forme écrite ou orale. Son inspiration se situe à la croisée de la tradition courtoise du XIIe siècle et des romans d’aventure du XIIIe. Le roman connaîtra une diffusion rapide dès les débuts de l’imprimerie. Il est publié dans la « Bibliothèque Bleue » dès 1620, connaîtra différentes adaptations et traductions et demeurera une valeur sûre de la littérature de colportage jusqu’à la fin du XIXe siècle. J’ai pris quelques libertés avec le texte en procédant à mon adaptation personnelle. Plus qu’ailleurs, j’ai puisé aussi dans la chanson populaire : certains motifs, repris dans ces chansons, datent des XVIIe ou XVIIIe siècle et je me suis contenté d’en évacuer les anachronismes flagrants. C’est le cas de la plupart des tarentelles napolitaines, ainsi que du Petit roi de Sardaigne ou Gironfla qui m’inspire les préliminaires et fait vraisemblablement référence à la guerre franco-savoyarde de 1703.


premier paragraphe :

Le chevalier de Gironflat, galant homme, mais futé comme une pelle, fit un jour une armée de ses vingt-quatre paysans pour argumenter un peu une querelle qu’il avait avec son suzerain, le conte de Provence. Les vingt-quatre bouseux, dotés de carquois, de sarclettes et de pieux, marchaient devant quatre bourriques chargées de piquette et de raves. Ils avaient pour capitaine Bertrand de Cahuzac qui écossait des haricots la veille encore. Cette armée avait peut-être de l’allure dans les rêves du chevalier. C’était un jour de canicule et de cigales. Le soleil était haut et traquait le moindre filet d’ombre. Mais les hommes de Gironflat étaient motivés : ils comptaient bien surprendre l’ennemi, lui rentrer dans le bliaud et la couenne par l’arrière et par l’avant.