; charset=UTF-8" /> Sur les épaules du fleuve | Marco Carbocci

(extrait)

Sur les épaules du fleuve, nouvelles, éd. Héron 2006

Sur les épaules du fleuve, nouvelles, éd. Héron 2006

¬ę On m’avait parl√© souvent de ce sentier qui part un peu au-dessus de San Lorenzo et file tout droit le long du fleuve. Je l’avais suivi d√©j√† sur des kilom√®tres sans parvenir jamais nulle part.¬† Des forestiers disaient qu’il traversait tous les maquis de Toscane et d’Ombrie jusqu’aux montagnes.

Un de ces jours d’ind√©cision et d’inventaire personnel, je me suis mis en t√™te de le suivre aussi longtemps et aussi loin que je le pourrais, escomptant vaguement que l’effort m’aiderait √† conclure.

J’avais achet√© du pain et du pecorino √† la boutique du village, avais entam√© la pente en douceur, t√īt dans la matin√©e. Parfois, le sentier redescendait dans la vall√©e, traversait des champs, la cour d’une ferme ou une route de campagne, pour remonter aussit√īt dans les collines. J’avan√ßais depuis des heures et le soleil grillait la poussi√®re.

Vers midi, j’avais trouv√© un paysan et lui avais demand√© si c’√©tait Suvereto que l’on distinguait au loin. Ce n’√©tait pas Suvereto, ni Riotorto, ni aucun des villages que je connaissais √† l’entour. Je me suis install√© √† l’ombre pour manger et j’ai laiss√© filer les heures chaudes.

Je m’√©tais remis en route depuis dix minutes √† peine, lorsque le sentier se perdit dans la broussaille. La pente descendait encore, s’√©garait toujours un peu plus dans la broussaille. J’ai plant√© mon b√Ęton dans la terre et me suis mis √† explorer toutes les directions √† partir de ce point de rep√®re.

Je commen√ßais √† d√©sesp√©rer de trouver un passage, lorsque j’ai senti un l√©ger pincement au-dessus de la cheville. Je me suis pench√© sur ma cheville¬†: deux petits trous minuscules et deux gouttes de sang. Un peu plus loin, la vip√®re filait dans l’herbe grasse.

Je me suis assis dans l’herbe et j’ai commenc√© √† me masser la cheville jusqu’au genou. J’√©tais tr√®s calme alors, juste un peu choqu√©, ne songeant ni √† vivre ni √† mourir. J’ai cherch√© sans y penser mon paquet de brunes et je me suis mis √† fumer en essayant d’y voir clair.

Entendu¬†! je me disais. Qu’est-ce que tu es suppos√© faire √† pr√©sent¬†? Tu pourrais t’activer et te remettre √† chercher ce foutu sentier dans la broussaille. Tu finirais bien par trouver un sentier et tu n’aurais plus qu’√† le suivre et il te m√®nerait certainement quelque part.

La cigarette avait un go√Ľt sal√© dans ma bouche. Je restais l√†, comme √©tourdi, ressassant √ßa dans tous les sens, incapable d’approfondir. Qu’est-ce que tu attends¬†? L√®ve-toi maintenant. Tire-toi de ce merdier. Combien de temps crois-tu tenir la distance avec ce poison dans ton corps¬†? Une heure¬†? Une apr√®s-midi¬†? O√Ļ iras-tu au bout de cette apr√®s-midi¬†?

Alors, un grand oiseau des bois passa dans la futaie, monta tr√®s haut dans le soleil. J’ai regard√© l’oiseau et √ßa n’avait plus aucun sens de bouger.

Quelque chose s’√©tait mis √† grandir dans mon corps. Quelque chose qui montait, descendait, cherchait un chemin, puis se logeait d√©finitivement dans ma t√™te, comme un √©clat de rire √©pais et br√Ľlant. Je me sentais terriblement calme. Et puis, l’instant d’apr√®s, terriblement accabl√©.

La premi√®re image qui me vint fut une image d’Afrosina¬†: une image tr√®s vieille, et qui n’appartenait ni √† ce temps, ni √† cette vie. Elle s’√©tait mise √† flotter un peu autour de moi. Et les choses paraissaient s’√©teindre √† mesure qu’elle les touchait.

Afrosina parlait, mais je n’entendais aucun mot. D’autres images se formaient dans ma t√™te, d’autres visages qui me parlaient sans prononcer un mot¬†: les choses glissaient tout doucement de leurs l√®vres. Et, √† pr√©sent, je pouvais saisir exactement ce qu’ils essayaient de me dire. Qu’est-ce que tu attends pour bouger¬†? faisaient-il. Ce n’est pas tr√®s grave, je leur r√©pondais. C’√©tait juste une toute petite vip√®re. Et j’essayais d’√©couter l’histoire d’Afrosina.

Elle √©tait tout proche de moi, muette encore, mais je pouvais lire son visage. Ce n’√©tait pas son histoire qu’elle me racontait¬†: l’histoire de Luigino et de Mancuso. C’√©tait l’histoire de cette vie dans les collines. L’histoire de la terre rouge de Toscane et de la poussi√®re et du vent et des orages. Et il me semblait que tout s’achevait l√†. Qu’il n’y avait pas d’autre existence, d’autre fuite et d’autre conclusion que celles-ci.

Mais, pour la premi√®re fois, la voix d’Afrosina montait, tr√®s claire et imp√©rieuse, dans chaque r√©gion de mon cr√Ęne.

 »¬†Qu’est-ce que tu attends¬†?¬† » me disait-elle.

Et puis :

 »¬†Ce n’est pas moi qui te parlais tout √† l’heure. La chaleur et le vent te mangent les cuisses et la t√™te.¬†« 

Et brutalement, je me sentais lucide. Le vent avait repris sa prose monocorde dans la futaie. Le vent se payait ma t√™te et j’allais peut-√™tre crever l√† si je ne me d√©cidais pas √† bouger.

Plus tard, en descendant au hasard la pente devant moi, j’ai fini par trouver une ferme, avec des gens assis √† boire du vin et √† rigoler dans la cour.

 »¬†Salve¬†! me jeta un gros homme jovial.

–¬†Salve, j’ai marmott√© piteusement. Je viens de me faire mordre par une vip√®re.

–¬†Pose-toi quelque part, r√©pondit l’homme. Je vais voir ce que je peux faire.¬†« 

L’homme a franchi une porte. Un autre homme, en bleu de travail, examinait de haut ma blessure, les deux pouces dans les poches.

 »¬†√á’a pas l’air d’une morsure de vip√®re. Tu auras d√Ľ te piquer dans les ronces.

–¬†J’ai vu la vip√®re.

–¬†√áa ne signifie rien que tu l’aies vue. Il y a plein de ces salet√©s-l√† dans les parages. Est-ce que tu as envie de dormir¬†?¬†« 

Je n’ai pas r√©pondu.

Je me suis remis à me frotter bêtement la cheville et le gros homme a réapparu avec un flacon et une seringue.

 »¬†Ce ne sera rien, me dit-il. J’ai fait √ßa plein de fois sur les b√™tes.¬†« 

Ensuite, il m’a plant√© √ßa n’importe comment en dessous du genou.

J’ai repris une cigarette et me suis laiss√© aller sur ma chaise. L’homme en bleu de travail passait avec un tuyau d’arrosage dans la cour. Les femmes m’observaient en s’√©ventant la poitrine des deux mains sur leurs chaises longues.

 »¬†Une fois, racontait l’une d’elles, je me suis fait piquer derri√®re la maison.

–¬†Maria¬†! Sers un verre d’eau au jeune homme. D’o√Ļ viens-tu, jeune homme¬†? Tu n’as pas l’accent d’ici.

–¬†De Piombino, j’ai fait.

–¬†Tu n’as pas l’accent de Piombino non plus.

–¬†Nous avons des tas de connaissances √† Piombino¬†« , reprenait une autre.

On se mit à me citer des noms, mais je ne connaissais personne.

Le vent s’√©tait ranim√© un peu et agitait les feuillages. Je me sentais tout √† fait bien maintenant. Un peu sonn√©, mais de nouveau tr√®s tranquille et ma√ģtre de tout.

Plus loin, dans la cour, des gosses jouaient √† se poursuivre et soulevaient de la poussi√®re derri√®re la maison. Une petite fille me regardait fixement, puis se mettait √† appeler¬†: Mamma¬†! Mamma¬†! en sautillant sur une patte comme un oiseau bless√©. ¬Ľ

Rinaldo Carbocci

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Sur les épaules du fleuve, Marco Carbocci

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Sur les épaules du fleuve, 4e de couverture 2006

Sur les épaules du fleuve, 4e de couverture 2006

Ed. du Héron, 2006.

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