; charset=UTF-8" /> Du collectif au quotidien | Marco Carbocci

[En annexe de la page consacr√©e sur ce site au livre ¬ę¬†Les barbel√©s de la honte¬†¬Ľ, j’ai eu envie de r√©cup√©rer ici quelques-uns des articles et √©ditoriaux que j’ai √©crits en faveur des sans-papiers. Le premier date de juin 1997¬†: je venais d’√™tre confront√© pour la premi√®re fois √† la r√©alit√© des centres de r√©tention. Le dernier, publi√© en 2002, compte parmi les derniers articles que j’ai √©crits avant que l’√©cŇďurement ne me pousse √† tourner d√©finitivement la page du journalisme.]

DU COLLECTIF AU QUOTIDIEN

Aux curieux qui s’informent parfois des circonstances de la naissance du ¬ę¬†Collectif contre les expulsions ¬Ľ, ses membres racontent souvent cette histoire¬†: √ßa se passait tr√®s exactement le 20 avril 1998. Pour la premi√®re fois, nous nous manifestions √† Zaventem, contre les d√©portations pratiqu√©es par la Sabena. Nous √©tions quelques amis, d√©termin√©s, braillards, savions que ce genre d’actions se pratiquait avec succ√®s en France. Une journaliste √©tait l√†, qui courrait dans tous les sens et ne comprenait visiblement rien √† ce qui se passait. Des d√©portations¬†? En Belgique¬†? Mais dans quel film¬†? Elle nous pressait de questions, nous demandait sans cesse¬†: mais qui √™tes-vous √† la fin¬†? Un des n√ītres improvisa¬†: Nous sommes un collectif. Mais quel collectif¬†? Le collectif contre les expulsions. Nous nous √©tions choisi un nom dans l’urgence et l’action. Pouvait-on faire plus explicite¬†?

Aujourd’hui, encore, le collectif contre les expulsions vit et manŇďuvre dans l’urgence et l’action. Son langage est celui de la n√©cessit√©. Le collectif d√©nonce, affirme, r√©plique, mais refuse de se borner √† la parole. N’avons-nous pas suffisamment accus√©, th√©oris√©, n√©goci√©¬†? Nous affirmons que l’action est n√©cessaire. Nous affirmons qu’elle n’est pas l’apanage des agitateurs. L’action est la r√©ponse ultime √† la scl√©rose et √† l’asphyxie. Dans une soci√©t√© qui √©touffe de ses propres lourdeurs, tout citoyen a le droit et la responsabilit√© de changer son d√©sarroi en acte. Des gens souffrent. Des gens luttent pour survivre. Ils souffrent et luttent en ce moment m√™me o√Ļ tu lis ces quatre √©vidences.

Dans ce contexte, quel dieu pourrait-il, quelle loi, quelle idole pourraient-elles se permettre de nous interdire de poser les gestes que nous affirmons justes et n√©cessaires¬†? En d√©pit de la loi, les membres du collectif ont choisi de cr√©er et d’entretenir des liens avec ceux dont la soci√©t√© ne veut pas et qu’elle qualifie d’ill√©gaux. Nous avons choisi d’apprendre ce qu’ils sont, ce qu’ils ont √† nous dire ou √† nous donner, d’apprendre aussi la¬† r√©sistance et la solidarit√© au contact de la machine qui les oppresse. La m√™me d√©marche s’applique √©videmment √† l’√©gard des √©r√©mistes, des ch√īmeurs, des pensionn√©s, de tous ceux qui subissent la politique d’exclusion qui caract√©rise une soci√©t√© bas√©e sur l’√©l√©vation du plus m√©diocre et de la performance individuelle.

Nous n’avons pas choisi la d√©sob√©issance¬†: nous avons choisi l’ouverture √† l’autre, et celle-ci ne se pratique plus que dans la d√©sob√©issance. Au langage de l’exclusion, le collectif oppose le langage de l’√©change et de l’enrichissement mutuel. Nous ne n√©gocions pas avec la machine d’exclusion. Nous avons d√©finitivement choisi d’identifier nos interlocuteurs parmi ceux qui la subissent. Nous sommes du parti des gens qui souffrent, r√©fl√©chissent et bougent. Nous affirmons que tout syst√®me qui nie l’humain est √©tranger √† l’humain. Nous affirmons qu’un tel syst√®me a fait son temps, que la logique qui l’anime n’a plus d’avenir que dans les livres d’histoire. D’o√Ļ nous vient cette arrogance¬†? Nous nous la sommes envoy√©e au biberon¬†: c’est celle-l√† m√™me que nous a inculqu√©e le syst√®me que nous combattons. Nous saurons nous montrer √† la hauteur. Nous serons tr√®s arrogants et sans indulgence.

Aussi, nous ne nous soucierons plus de nous justifier. Devons-nous accueillir toute la mis√®re du monde¬†? scandent-ils. Nous n’avons pas √† r√©pondre √† ce genre d’inepties. Nous ne nous justifions pas, nous affirmons¬†: la terre appartient √† ceux qui y vivent, non √† ceux qui se la disputent. Nous parle-t-on de fronti√®res, d’imp√©ratifs √©conomiques¬†? Cette logique n’est pas la n√ītre. Nous ne nous soucions d’aucune fronti√®re, d’aucune int√©grit√© de territoire ou de ressource. Nous refusons de consid√©rer l’humain comme une ressource √©conomique. Nous proclamons √† qui veut l’entendre¬†: cette conception-l√† des rapports humains a fait son temps. Une soci√©t√© qui √©rige en principes la performance et la rentabilit√© est forc√©ment une soci√©t√© de perdants et de tar√©s.

L’histoire des civilisations nous le montre¬†: une soci√©t√© qui se retranche dans la d√©fense de quelques privil√©gi√©s et l’exclusion du plus grand nombre est une soci√©t√© vou√©e √† dispara√ģtre. Nous avons essay√© d√©j√† la loi du plus fort, le droit divin, l’√©conomie servile, les dictatures politiques, sociales, √©conomiques. Les dinosaures aussi ont fait leur temps. Nous les rel√©guons √† la poussi√®re des arch√©ologues et du film fantastique. Aussi, d√©clarons-nous aux dinosaures qui s’acharnent encore √† r√©gir nos existences qu’il est temps pour eux d’√©vacuer la place. Nous affirmons que leur syst√®me de vie, de pens√©e, d’impuissance est d√©sormais p√©rim√©. Avons-nous quelque alternative sociale, √©conomique ou politique √† leur proposer¬†? Nous n’avons rien √† leur proposer que la logique de l’histoire et de l’√©volution des esp√®ces. Tout ce qui est erron√©, absurde, nuisible pour la vie doit dispara√ģtre.

Mais ce n’est pourtant ni la logique, ni l’arrogance qui constituent le fondement de notre discours. Ce que nous touchons, ce sont des existences. Des √©motions, des espoirs, des douleurs. Notre discours ne commente pas le quotidien, il l’encaisse et s’en alimente. On nous parle de chiffres, de produit brut, d’imp√©ratifs √©conomiques. Mais derri√®re l’abstraction du chiffre, il existe des situations concr√®tes. Il existe les besoins, les id√©es, les d√©sespoirs de ces √™tres que nous avons d√©cid√© de consid√©rer, non comme une donn√©e statistique, non comme un exc√©dent incontr√īlable, mais comme des individus. Il existe l’histoire de Semira Adamu, assassin√©e parce qu’elle avait choisi de fuir l’esclavage pour un pays qui pratiquait encore la d√©portation.

Semira √©tait pour nous, et pour ses compagnons de d√©tention, un symbole de r√©sistance. Elle avait r√©sist√© d√©j√† √† cinq tentatives de d√©portation. La veille de sa mort, elle nous avouait sa peur et sa lassitude. √Ä l’a√©roport, disait-elle, il y en a qui sont capables de tuer. Ils l’ont √©veill√©e √† six heures du matin. Comme on √©veille un condamn√© √† mort. Ils lui ont entrav√© les bras et les jambes, lui ont ferm√© la bouche avec du scotch. Nous savions qu’une expulsion aurait lieu ce jour-l√†. Nous √©tions pr√©sents √† l’a√©roport, implorant les passagers de refuser de se rendre complices d’une nouvelle d√©portation, cherchant le pilote de l’avion pour lui demander son aide. Nous ne savions pas alors que c’√©tait Semira qu’ils avaient d√©cid√© d’expulser.

Elle √©tait l√†, au sous-sol de l’a√©roport. Une cellule minuscule. C’est l√† qu’ils les mettent. Ficel√©s, b√Ęillonn√©s. Ceux qui y sont pass√©s nous ont racont√© tous les d√©tails. Ils te r√©veillent de plus en plus t√īt, te font attendre de plus en plus longtemps, depuis que le Collectif contre les expulsions a d√©tourn√© un de leur fourgon. Tu es attach√©, incapable de bouger. Tu attends. Envie de crier. Des g√©missements √† travers le b√Ęillon.¬† Qui pourrait t’entendre¬†? Qui pourrait te venir en aide¬†? Ils ne veulent pas de toi. Ils ont d√©cid√© que tu devais dispara√ģtre. Ils ont vot√© des lois pour √ßa. Ils ont m√™me vot√© des lois pour punir quiconque te viendrait en aide.

Nous √©tions l√†, les membres du collectif, manifestant. Les gens nous √©coutent-ils¬†? Ceux qui prennent des avions parce qu’ils ont besoin de vacances ou d’exotisme. Il y a ceux qui nous repoussent. Il y a ceux qui nous √©coutent, promettent d’intervenir. Nous laissant chaque fois un petit bout d’espoir. Mais Semira avait d√©j√† probablement perdu tout espoir. Ils l’avaient sortie de cellule alors. L’avait tra√ģn√©e comme un sac jusqu’√† l’avion. Elle sentait leurs mains sur elle, leurs genoux dans son dos. Ils l’avaient cach√©e tout au fond de l’avion. Et l√†, m√©thodiquement, ils avaient √©touff√© son cri pour toujours.

Marco CARBOCCI © 1998

Cette article a √©t√© publi√© notamment dans¬†:¬†Avanc√©es n¬į71, Bruxelles, novembre 1998¬†; Bulletin du Collectif contre les Expulsions n¬į2, d√©cembre 1998¬†; Alternative libertaire n¬į212, Bruxelles, d√©cembre 1998¬†; Il Manifesto, Rome, 07/01 1999¬†; Infoxoa n¬į7,¬† Rome, f√©vrier 1999, etc.

le 20 avril 2009 | rubrique Sans-papiers | Dis-le avant tous

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