; charset=UTF-8" /> Semira Adamu : en finir et oublier ? | Marco Carbocci

[En annexe de la page consacr√©e sur ce site au livre ¬ę¬†Les barbel√©s de la honte¬†¬Ľ, j’ai eu envie de r√©cup√©rer ici quelques-uns des articles et √©ditoriaux que j’ai √©crits en faveur des sans-papiers. Le premier date de juin 1997¬†: je venais d’√™tre confront√© pour la premi√®re fois √† la r√©alit√© des centres de r√©tention. Le dernier, publi√© en 2002, compte parmi les derniers articles que j’ai √©crits avant que l’√©cŇďurement ne me pousse √† tourner d√©finitivement la page du journalisme.]

SEMIRA ADAMU : EN FINIR ET OUBLIER ?

Il y a surtout une question qui me taraude au moment d’entamer un √©ni√®me article relatant les suites de l’assassinat l√©gal de Semira Adamu¬† : est-ce que √ßa a un sens de revenir encore sur l’argument quand tout semble r√©cup√©r√©, m√Ęch√©, √©vacu√© depuis longtemps par toutes les machines des soci√©t√©s polici√®re, juridique, politique ou civile¬†? Est-ce que √ßa a quelque pertinence encore – ou quelque allure – de persister √† beugler avec les visqueux, les donneurs de le√ßons, les opportunistes, quand chacun a fait son opinion ou son beurre de cette affaire¬†?

Aussi, peut-√™tre que les mots ne rendent plus rien. Que nous reste-t-il¬†? Le silence¬†? Celui des r√©volt√©s que l’on pr√©tend plus assourdissant que celui des r√©sign√©s. Le silence¬†: non comme un acquiescement, non comme une absence. Mais comme une pr√©sence lourde, opini√Ętre. Oui, mais¬†: le silence, d√©j√†¬†? Et si on essayait le vacarme, au contraire¬†? Une ultime gueulante, indistincte et vigoureuse. C’est avec ce dernier mot d’ordre que le Collectif contre les Expulsions rassemblait ses sympathisants, ce lundi 18 mars, devant le Palais de Justice de Bruxelles.

Ce lundi 18 mars, en effet, la chambre du conseil de Bruxelles examinait la plainte d√©pos√©e contre sept gendarmes, membres ou responsables de l’escorte meurtri√®re de Semira, le 22 septembre 1998. Le Collectif se manifestait donc. √Ä coups de casseroles, de grelots, de sifflets. La justice, quant √† elle, susurrait. Tranquille. Un proc√®s √† huis clos. Ne tient-on pas les coupables¬†? Quelques gendarmes, aujourd’hui membres de la nouvelle police unique¬†: leur pr√©sence au moment des √©v√©nements les identifient tr√®s clairement comme responsables. Mais qui y croit¬†? Arrogante, leur hi√©rarchie n’avait pas m√™me pris la peine jusque-l√† de les suspendre de leurs fonctions.

Il faudra y croire pourtant. Une jeune fille est morte, étouffée comme un chiot dans un sac. Une jeune fille est morte sans avoir même eu la possibilité de pousser un cri. Et, même si cela se passait au siècle dernier, il faudra bien désigner, juger, sanctionner les coupables.

Il faudra surtout montrer √† l’opinion que la justice – d√©cri√©e sur tous les tons ces derni√®res ann√©es – demeure bien l’ultime protagoniste cr√©dible de cette affaire. Premier postulat¬†: la mort de Semira Adamu n’est pas un accident, mais un meurtre. Les milliers de personnes assistant √† ses fun√©railles, les m√©dias, l’opinion publique √©cŇďur√©e l’ont assez r√©p√©t√©. Second postulat¬†: on tient la preuve film√©e du d√©lit, il suffit donc de prononcer la sentence ad√©quate √† l’encontre des meurtriers.

La preuve film√©e¬†? La gendarmerie en effet a l’habitude de filmer les proc√©dures d’expulsions. Une cassette vid√©o existe donc. Des esprits chagrins ont pu pr√©tendre, √† l’√©poque des faits, que ladite cassette avait √©t√© victime de quelque malencontreux incident bureaucratique. Mais la voil√† qui s’agite d√©sormais au premier plan de cette affaire. Beno√ģt Dejemeppe, le procureur du Roi √† Bruxelles, la visionne parmi les premiers et se d√©clare ¬ę¬†profond√©ment horrifi√©¬†¬Ľ. Le juge Guido Bellemans, prend la d√©cision de la montrer int√©gralement lors de l’audience du 18 mars. Profitant du traditionnel ¬ę¬†vent favorable¬†¬Ľ, le contenu de la cassette atterrit m√™me, sous forme de proc√®s-verbal, √† la r√©daction de la Derni√®re-Heure[i], quelques jours avant l’ouverture du proc√®s.

Le document est aussi p√©nible que l’on pouvait le supposer. Semira chantonne. Les gendarmes plaisantent entre eux. Semira se tait. Ils s’envoient des vannes encore. Elle a cess√© de vivre. La D.H. titre¬†: ¬ę¬†les onze derni√®res minutes de Semira Adamu¬†¬Ľ. Un compte-rendu atroce, qui choque une fois de plus l’opinion publique et lui permet de conclure, avec le r√©dacteur de la D.H., √† l’ind√©niable culpabilit√© des gendarmes.

Mais tout est dit, alors¬†? Facile et convaincant¬†! Un dernier doute¬†pourtant. Livrer en p√Ęture √† l’opinion une s√©rie de coupables taill√©s sur mesure¬†ne revient-il pas √† disculper en amont toute la machine d’expulsion¬†? Car derri√®re l’atrocit√© trop explicite du document, personne ne rel√®vera plus le fait que les inculp√©s ne font qu’accomplir une proc√©dure rod√©e depuis longtemps. Une proc√©dure d√Ľment cautionn√©e par les autorit√©s politiques et dont n’importe qui peut – s’il le souhaite – retracer les d√©tails en consultant les archives du Moniteur.

Personne ne rel√®vera donc plus l’aspect routinier des gestes accomplis par les gendarmes. Plaisantent-ils¬†? Comme n’importe quel travailleur devant n’importe quelle t√Ęche accomplie cent fois. Et tout est routine. Semira se d√©bat¬†? Routine. Semira a d√©f√©qu√©. Routine¬†! On a pr√©vu d√©j√† des v√™tements de rechange. Laissez-la respirer¬†! leur r√©p√®te un coll√®gue. Bien s√Ľr¬†! Aucun probl√®me¬†! Elle respire tr√®s profond√©ment, r√©pond l’un des futurs inculp√©s. Mais elle glisse¬†? Encore un truc pour √©chapper √† la proc√©dure d’expulsion. On a l’habitude. L’essentiel, c’est que les autres passagers de l’avion ne s’aper√ßoivent pas de la sc√®ne.

Mardi 26 mars, la chambre du conseil a statu√©¬†: cinq gendarmes seront bel et bien jug√©s pour ¬ę¬†coups et blessures volontaires ayant entra√ģn√© la mort sans intention de la donner.¬†¬Ľ Il s’agit des trois membres de l’escorte, ainsi que d’un adjudant et d’un capitaine √©galement pr√©sents dans l’avion. On con√ßoit bien que la famille, les proches de Semira attendent une condamnation. Mais pour nous – qui vivons, bougeons, ramons dans cette zone – une sentence √† l’√©gard des gendarmes ne peut nous satisfaire.

Que nous rapporte leur condamnation¬†? Voici les responsables. Voici leur nom, leurs √©tats de service. Voici les m√©chants qui puent. G√©nial¬†! Et tous les autres¬†? demandera-t-on encore. Ceux qui ont imagin√©, vot√© et entam√© le processus qui devait mener √† la mort de Semira et qui, loin de renier ce processus, l’appliquent encore au moment o√Ļ j’√©cris ces lignes¬†? Blanchis par abstention. Puisqu’on vous dit qu’on tient les m√©chants¬†!

Au lendemain de la mort de Semira, la d√©mission du ministre de l’Int√©rieur, Louis Tobback, aussi avait paru une victoire. N’√©tait-il pas le v√©ritable instigateur des lois d’expulsion qui portent le nom de son disciple et successeur Vande Lanotte¬†? Tobback s’√©tait bien d√©men√© un peu avant de jouer son r√īle de fusible, rejetant m√™me la responsabilit√© de la r√©sistance et du d√©c√®s Semira sur le Collectif, ces agitateurs, adeptes de s√©dition et de chim√®res. Tobback s’en allait, mais avec la morgue qui caract√©rise toute sa carri√®re politique. Responsable¬†? √Ä aucun prix. Tobback partait en assumant, mais avec orgueil et condescendance, les ¬ę¬†bavures¬†¬Ľ de ses gendarmes. Une mani√®re subtile de leur attribuer en n√©gatif toute la responsabilit√© de ladite bavure, de r√©duire enfin toute l’affaire aux dimensions d’un malheureux fait divers.

Tobback donc ne figurera pas davantage sur le banc des accus√©s que sur celui des t√©moins. Mais avec les v√©ritables responsables de la mort de Semira, les grands absents de cette affaire seront assur√©ment les demandeurs d’asile.

Manquait-on de certitude¬†? En voici¬†: ce proc√®s ne sera en aucun cas le proc√®s de l’espoir pour les sans-papiers. Qui s’est jamais souci√© de Semira vivante¬†? On lui refusa l’asile, mais on lui fit des fun√©railles officielles. Aujourd’hui, on sanctionne ses accompagnateurs, mais en aucun cas sa mort ne servira d’exemple. D’un ministre √† l’autre, d’une l√©gislature √† l’autre, les lois d’expulsions demeurent, dans toute leur aberration. Les camps de r√©tentions demeurent. Une honte. Une humiliation. Pour ceux que l’on y enferme et pour ceux qui sont incapables de l’emp√™cher. Mais qui s’en soucie¬†r√©ellement¬†?

Durant la semaine qui s√©parait la comparution des gendarmes et leur renvoi en correctionnel, 19 membres du Collectif contre les expulsions – poursuivis notamment pour r√©bellion avec violence, destruction de cl√īture, aide √† √©vasion de d√©tenus –¬† passaient √† leur tour devant la chambre du conseil. Un proc√®s aussi routinier que possible, nous confiait un des inculp√©s. Un ajournement. Peut-√™tre que les autorit√©s judiciaires ont r√©alis√© tardivement ce que la collusion de ces deux proc√©dures¬†– celle intent√©e contre les gendarmes, celle intent√©e contre le collectif – avait de grossier.

Au cours de cette m√™me semaine, un homme mourrait encore au Centre ferm√© de Steenokkerzeel. Peu importe dans quelle circonstance¬†! Un homme mourrait encore, te dis-je¬†! Pr√®s de quatre ann√©es apr√®s Semira, les centres ferm√©s de Flandre, de Wallonie ne d√©semplissent pas. La s√©curit√© y a √©t√© renforc√©e, on y meurt encore et les d√©put√©s √©colos ne sont pas plus foutus d’y p√©n√©trer.

En somme, il ne reste plus qu’√† √©difier quelques pandores locaux en leur appliquant la sanction d√Ľment mesur√©e que quatre militants et trois journalistes attendent encore de leur voir appliquer. Et, apr√®s les gendarmes, il reste encore √† sanctionner les militants. Il ne s’agit plus que de marchander les culpabilit√©s. D’emballer tout √ßa dans n’importe quel cadre l√©gal. Et cette fois, c’est s√Ľr¬†: tout sera bel et bien consomm√©. Tout se taira enfin.

Ou non ?

Publi√© dans C4 n¬ļ95/96, mai/juin 2002.


[i] La Dernière Heure, 6 février 2002.

le 26 avril 2009 | rubrique Sans-papiers | Dis-le avant tous

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