; charset=UTF-8" /> UN COUP D’HISTOIRE, UN COUP DE SÉMANTIQUE. | Marco Carbocci

[En annexe de la page consacrée sur ce site au livre « Les barbelés de la honte », j’ai eu envie de récupérer ici quelques-uns des articles et éditoriaux que j’ai écrits en faveur des sans-papiers. Le premier date de juin 1997 : je venais d’être confronté pour la première fois à la réalité des centres de rétention. Le dernier, publié en 2002, compte parmi les derniers articles que j’ai écrits avant que l’écœurement ne me pousse à tourner définitivement la page du journalisme.]

UN COUP D’HISTOIRE, UN COUP DE SÉMANTIQUE.

L’humanité vient d’Afrique. La chose est indéniable, certifiée par toutes les écoles de paléontologues. Bien sûr, quitter l’Afrique, berceau de l’humanité primitive, il y a 2 millions d’années, et rejoindre les rivages de l’Europe, orgueil et triomphe de l’humanité moderne, aujourd’hui, sont deux choses totalement différentes. L’homo erectus africain était au faîte de la modernité il y a deux millions d’années et l’Europe n’était peuplée que de monstres quadrupèdes. On avancera donc, sans gène, qu’assouvir un besoin fondamental de mobilité il y a des millénaires et bouger juste pour préserver sa famille ou sauver sa peau en 2.000 sont deux choses différentes. De même, assouvir ce même besoin fondamental de mobilité en feuilletant des catalogues d’agences de voyages et fuir la répression, la famine, les potences n’est absolument pas comparable. Un rapprochement purement sémantique, nous rétorquait récemment un intellectuel, erectus, mais blanc, salarié et sans scrupule solide.

L’histoire nous l’enseigne pourtant : toute civilisation importante est fonction des flux migratoires. Bien plus : de la mobilité des populations indigènes au sein de cette civilisation, comme de son degré d’acceptation des énergies étrangères. L’Empire romain est fort parce qu’il crée des routes et s’alimente des cultures étrangères. Il sera puissant tant qu’il favorisera la mobilité de ses citoyens et demeurera perméable aux cultures étrangères. L’empire qui crève dès le IIIe siècle est un empire sclérosé où ne circulent plus que les marchandises et les capitaux, les collecteurs d’impôts et quelques bandes organisées méprisant la loi. Un peu ce qui se passe dans nos sociétés modernes, en somme. Mais peut-être ne s’agit-il encore que d’un rapprochement sémantique ?

De nos jours, le droit à la mobilité est inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme, comme d’ailleurs, dans les programmes de la plupart des partis démocratiques. En clair : le monde appartient à ceux qui y vivent, non à ceux qui l’exploitent et le divisent. Es-tu un homme ? Le monde t’appartient : ses villes industrieuses et ses plages, son soleil et ses agences d’intérim. Va où le vent te mène ! Attends ! Mais tu y as vraiment cru ? Va où le vent te mène, mais n’oublie pas de payer ton ticket de voyage. Et de montrer patte blanche.

Le vieil Empire romain, champion de l’éclectisme culturel, a fini par se figer dans un système de castes. Plus attentives à la sémantique, nos sociétés modernes ont élevé en principe la notion de statut social. Tu es libre dans les textes : c’est ton statut, non quelque arrêté royal, qui détermine ta marge de mobilité. Et c’est ton statut qui détermine tes besoins et tes enthousiasmes. À qui la faute, en somme, si tu es chômeur, bâtard, affublé de n’importe quel autre statut précaire[1]? Et c’est bien là la plus formidable trouvaille de nos contemporains : tu n’es pas seulement responsable de ce statut, tu es carrément coupable chaque fois que tes moyens ne te permettent plus d’adhérer au bel idéal de libre entreprise agité dans les textes. Coupable chaque fois que tes moyens ne te permettent pas d’accéder aux désirs que toute législation bien faite assume pourtant comme légitimes.

Comme toutes les aspirations fondamentales de l’humain, comme le droit à un logement décent, aux soins médicaux, au travail, à la paresse ou aux loisirs, la mobilité est désormais un privilège, même dans les sociétés les plus avancées socialement. Mais cette faillite-là n’est en aucun cas la nôtre. Coupables ? Et quoi encore ! Exigeants et déterminés au contraire. Arrogants, s’il le faut : nous bougerons, irons promener notre rage ou notre flemme sur les plages, accueillerons nos frères de toutes races comme nous l’entendons. Rebelles ? C’est à l’école pourtant que nous avons appris les bienfaits de la démocratie et de la consommation, en même temps que nos tables de multiplication ou la date de la fin de l’Empire romain. Et c’est à l’école encore qu’on nous a dit de porter et de clamer partout ces belles valeurs. Nous ne revendiquerons donc et nous ne prendrons que ce qui nous revient !

Publié dans C4 n°76, septembre 2000.



[1] Incidemment, le mot précaire renvoie au terme latin désignant, sous l’empire moribond, un nouveau type de rapport s’installant entre les gros propriétaires terriens et le petit exploitant, et qui revenait de fait à faire passer ce dernier du statut d’homme libre à celui de serfs.

le 20 avril 2009 | rubrique Sans-papiers | Dis-le avant tous

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