; charset=UTF-8" /> Qui sait où tu laisses ton corps ? - nouvelle littéraire de Marco Carbocci | Marco Carbocci

Nouvelle

par Marco Carbocci

Tu ignores tout de cet hiver. Tu ne sais pas s’il vente, s’il neige, s’il gèle, si les gens se plaignent du climat, de la vie chère, du terrorisme mondial. S’ils parlent de canalisations gelées, de la monnaie unique européenne ou d’accidents d’avions.

Ils t’ont encore coupé le téléphone et la connexion internet. De ton côté, tu as remis la radio, la télé au rancart, désactivé la sonnette à coups de cutter. Tu t’es enfermé pour écrire.

Tu n’as pratiquement rien écrit, mais tu as passé tout ton temps devant ton plan de travail à remuer la mélasse habituelle. À agiter, braver, gerber les éternels fantômes. Le genre de distraction, en somme, que tu évoques abondamment dans ta prose, lorsque tu parviens à mobiliser assez de motivation et de légèreté devant ton plan de travail, comme tu es parvenu à le faire toute cette matinée.

Aujourd’hui, pourtant, tu ne raconteras pas d’histoire, ne déballeras aucun souvenir, aucune anecdote, aucune trajectoire. Tu es errant, nomade, adepte du flux permanent, mais seulement dans ta tête. Tu es humain, mais en circuit fermé.

Tu sais qu’il existe des codes, des lois, des statuts, des rites et que tu es supposé partager ça avec tous tes frères humains. Toute la smala : les bons et les méchants, les noirs et les blancs, les croyants et les mécréants, les grandes gueules et les petits roublards, les cow-boys et les indiens. Tu sais également qu’il existe des cartes des établissements humains. Tu es capable de te situer sur cette carte, mais ça ne signifie rien. Tu es capable de préciser : je suis à tel endroit, dans telle ville, tel quartier, non loin de telle place, de tel édifice, de telle station de métro. Mais ça n’a aucune importance.

Tu es capable de te situer aussi au sein de réseaux plus complexes ou plus futiles. Tes origines socioculturelles ? Émigrées et très nettement ouvrières. Émigrées ? Bien sûr : cela contient tout, mais ne justifie rien. Ton identité, tes goûts ? Auteur troglodyte. Biker cyclothymique et misanthrope. Indien métropolitain. Adepte de l’outrance, de la récurrence et du cliché. Admirateur passionné et monstrueusement envieux de Monsieur Cesare Pavese et de Monsieur Henry Miller et de Monsieur Francis Scott Fitzgerald. Sans oublier Messieurs Nicolas-Edme Restif de la Bretonne et Giacomo Casanova di Seingalt, ainsi que le Divin Pétrone.

Quoi encore ? Amateur de rock dur, de pogo et de chants de guerre sioux. Mais tu es susceptible aussi de te repasser trois cent fois le grand air de Cavaradossi dans la Tosca et puis de te mettre à couiner de concert :

E muoio disperato

E muoio disperato

Et c’est encore ce fichu sang rital : outrance et cliché. Comedia e violenza. Mais passons ! Tu développeras certainement plus loin ou plus tard.

Tes engagements, à présent ? Des sympathies, qui furent un peu plus que passives, pour la gauche radicale et opéraïste, M’sieur le juge. Tu as lu Marx, Lénine, Gramsci, Renato Curcio, Toni Negri et tu t’es tapé tout ça lorsque tu n’avais pas vingt ans. Tu n’as lu ni Deleuze, ni Bourdieu, ou si peu : ce n’était pas à la mode à l’époque et, après, tu te fichais des modes, des maîtres et des bonimenteurs, qu’ils postillonnent à droite ou qu’ils se mouchent à gauche.

Tu as fait des marches, des occupations, commis quelques pamphlets incendiaires. Tu n’as pas cru opportun de jeter des bombes ou, si par moment ça te paraissait opportun, on ne t’en a pas laissé l’occasion. Tes doutes ? Dans la même lignée, le même dilettantisme et le même écœurement de tout. Autre chose ? Ton signe astrologique ? Ours, ascendant Tyrannosaure.

Mais cela n’explique rien. Même lorsque tu es prêt à jouer le jeu, comme en ce moment : tu sens bien que rien de ce qui est sensé te définir n’a d’importance. Rien de ce qui se note, ce qui se répertorie, ce qui s’emballe dans n’importe quel fichier de police ou de consommateurs. Tu sais que tu n’apprendras rien de cette réduction et que tu ne jouiras de rien à la communiquer ou à la partager avec quiconque.

Cette ville, par exemple, ne représente rien pour toi, n’évoque aucun sentiment de participation ou d’appartenance. Tu aurais pu naître n’importe où, puis émigrer n’importe où. Mais tu t’attaches à l’émigration ? Entendu ! Note ça, si tu y tiens : émigré, mais issu de nulle part et ne se fixant nulle part. Émigré pour la rage, l’imaginaire et la rancœur, plutôt que pour le déracinement.

Tu sais bien, pourtant, que tu ne te sentiras jamais Nord Européen : ni Français, ni Allemand, ni Hollandais, ni Belge. Tu sais aussi que tu n’as rien à négocier avec les mondialistes, les adeptes du nivellement culturel et du grand marché cosmique : tu ne conçois même pas ce qui peut motiver ces gens-là, ce qui peut leur faire tenir à l’existence autrement que n’y tiennent un nid de blattes ou un troupeau de gnous.

Tu appartiens donc au Sud. Résolument au Sud. Cela te convient-il ? Si c’est un Sud imaginaire : cruel et idéal. Un Sud rêvé – pourquoi pas ? – par Tibère, l’empereur misanthrope, à Rhodes ou à Capri. Un Sud rêvé des pieds à la tête, avec les mains, les yeux, le fond des poches, dans les étoiles, le sable et la gloire, mais sûrement pas par un touriste nord européen. Un Sud d’errance, de désert et de pins parasols, où se croisent et se mêlent les mensonges d’Hérodote et ceux de Marco Polo. Le rêve et l’exagération, qui sont une même chose, à tout prendre.

Mais tu y reviendras. Tu régleras ça ailleurs. Parce que ce qui te hante aujourd’hui n’appartient à aucun pays, aucun espace, et ne développe aucune identité. Sauf pour ces foutus psychothérapeutes ou pour les éternels bonimenteurs patentés, trop pressés de tout contredire et de tout rectifier et de tout dénigrer avec leurs « Ah ! Je le savais ! », leurs « Je te l’avais bien dit ! », leurs écoeurants ricanements.

Ce qui te hante aujourd’hui appartient encore à l’ennui et à l’insomnie. Si ça te saoule, saute une page. Si tu suis la mise, retrouvons-nous Place de Brouckère, par exemple, mais cela pourrait être Place de Clichy ou Piazza Ezedra. Bruxelles, Paris ou Rome : n’importe quelle place où le charroi, le bruit sont plus denses et constants que la confession, l’introspection, le geste vers l’autre.

Tu es assis à la terrasse trop chère, trop guindée, mais dûment dotée de radiateurs électriques, de l’Hôtel Métropole. Tu regardes le passage – la tête et les ongles bien ancrés dans cette réalité-là – tournant distraitement les pages d’un recueil de poésies métropolitaines de Stefano Benni. Tu vides ton espresso, comptabilises la mitraille dans la paume de ta main pour estimer l’étendue des dommages.

Si tu prends un autre café, tu rentreras à pieds ou tu prendras le métro sans ticket. Avec la chance que tu as, tu te feras choper encore par un contrôleur. Tu t’emporteras contre ce fonctionnaire ou tu capituleras. Tu te laisseras emmener jusqu’au poste de police en captant le silence réprobateur des autres usagers ou – qui sait ? – l’affliction, le regret dans les yeux de la femme de ta vie.

La femme de ta vie ! Voilà le genre de conneries auxquelles tu penses en descendant ton jus Place de Brouckère. Si ça se passe Place de Clichy, tu penses à ce sacré Miller et c’est plus fort que toi, parce que cet oiseau-là y a traîné plus longtemps et l’a écrit plus souvent que toi. Alors, tu penses à le dénigrer, à le contredire. Tu penses par exemple : Henry Miller écrit qu’il baise la femme de Paul, de John, de William, mais qui baise la femme de Miller ?

Tu l’avais bien dit – non ? – que c’était des conneries. Autant rester chez toi, si tu n’as rien d’autre à penser ou à faire. Chez toi ? Il fait froid, gris, comme partout ailleurs. Tu détestes l’hiver, la grisaille surtout. Tu détestes lorsque le ciel ne ressemble à rien ou lorsqu’il te nargue et ressemble à une foutue page blanche. Tu aimerais pouvoir y coller quelques nuages.

C’est ce que tu fais toujours lorsque tu tires des photos : tu cadres l’objet, puis tu cadres les nuages et tu superposes les deux clichés à l’agrandissement. Tu aimerais pouvoir faire ça dans la vie. Des nuages bleus, des nuages noirs, des nuages verts ou mauves. N’importe quel nuage : de la présence et du geste.

Mais tu es toujours Place de Brouckère ou Place de Clichy ou Piazza Ezedra, à siroter ton fond de café. Tu regardes les gens et certains te regardent aussi : en passant, de biais, qui jalousent ou narguent ton cuir noir, ta tabagie, ton goût immodéré pour l’Arabica, ton oisiveté, se demandent s’ils te connaissent, te localisent parfois dans qui sait quel souvenir commun, mais n’ont aucune raison valable ou aucune envie de passer un quart d’heure en ta compagnie.

« Salut ! », tu fais.

De loin, puis en détournant la tête : c’est la manière la plus neutre et efficace de leur faire comprendre que tu n’as pas non plus envie de pratiquer leur société.

« Salut ! », ils font.

En détournant les yeux également.

« Salut ! tu relances.

– Salut ! ça baigne ?

– N’exagérons rien. Salut ! »

Un vrai jeu de dupe, à la longue.

« Salut ! fait le petit vieux qui tient le zinc au drugstore, puis le grand metteur en scène que tu as interviewé deux fois lorsque tu travaillais encore pour ce canard.

– Salut ! », fait le nouveau copain de ton ex ou l’Albanais, ton voisin.

Qu’est-ce qu’il fiche là, l’Albanais ? Et l’autre ? Mais qu’est-ce qu’elle fiche avec ce toquard ?

« Salut ! tu renvoies.

– Salut ! répondent le facteur, la boulangère, l’épicier, le buraliste.

– Salut ! chantent les Turcs, les Algériens, les Polonais, les Serbes et les Croates.

– Salut ! », te balance soudain Marguerite.

Et là, c’est complet. Overbooké, ma chère ! Pour toute la sainte journée. Et tu ne l’avais pas vue venir, Marguerite. Sinon tu te serais aussitôt caché sous la table.

Marguerite : haut perchée sur ses semelles compensées, haut perchée dans l’existence. Tout est toujours trop petit, trop étriqué ! Tout est toujours si fade et sans énergie ! L’imagination ! Voilà ce qui tient la route. Tu manques toujours d’imagination devant Marguerite : elle n’en a pas assez elle-même pour en déceler la plus petite part chez les autres.

« Je veux des tas de mômes ! dit-elle. Des tas et des tas et des tas de mômes ! »

Et puis :

« Les hommes n’ont aucune imagination. Je veux un père différent pour chacun de mes mômes. »

Et puis :

« Je m’appelle Marguerite ! Surtout, ne m’appelez jamais Margot ou Marge !

– Promis, ma belle. Mais qui songerait à t’appeler ? »

Marguerite ne décolle pas et tu es bien résolu à ne rien vivre et à ne rien raconter en sa compagnie. Passe ton chemin, idiote ! Sainte et charmante idiote ! Elle s’incruste ? Entendu ! C’est toi qui zapperas sur la chaîne concurrente. Marguerite te déballe ses petites misères, Place de Brouckère. Et toi tu files Place de Clichy ou Piazza Ezedra. Quelques heures de bécane pour achever ton café à l’aise. Mais il y a ton pote Miller et ses fantasmes lunaires et sa logorrhée, comme un reproche permanent, Place de Clichy. C’est décidé donc. Tu te pointes Piazza Ezedra.

Tu as dix-huit ans, un mois de septembre. Dans quinze jours, tu entres à la faculté. N’avions-nous pas dit : pas de souvenir ? Celui-là te revient par longues bouffées précises et délicates. Et ce n’est pas vraiment un souvenir : il n’y a rien à raconter. C’est juste un état d’esprit, une chaleur, une ambiance.

Tu traînes des heures Piazza Ezedra, reluquant les travelos, les minets, les chanteurs de charmes qui se pressent et se défoulent autour de la fontaine. Puis, tu parles un moment de la vie avec un Napolitain. Un ado déluré comme toi, qui n’a pas vingt ans, n’imagine pas les avoir jamais, mais est capable cependant de se répandre deux mille ans sur le sens de l’existence.

Vous causez des heures et tu finis par le ramener à la pension : la taulière vous prend pour deux pédés. Et peut-être que ton nouveau copain est homo s’il te suit dans ta chambre. Ou peut-être a-t-il seulement envie de continuer à parler de la vie. La vie qui flanche. La vie qui repart. La vie joyeuse et chaotique. En écoutant La Premiata Forneria Marconi ou l’histoire de Melody Nelson. Et c’est exactement ce que vous faites toute cette nuit-là, activant quelques fantômes communs ou personnels, comme on échange des images de petits Mickey ou de footballeurs.

Et vous voilà, heureux, malheureux, lucides et hagards, dans ta chambre de la Pensione Termini. Vous voilà à deux doigts de l’enthousiasme, puis à deux doigts de la dépression permanente. Vous voilà évoquant du rêve, de l’absolu, de l’impossible, comme on le fait à dix-huit ans. Des raisons de bouffer le monde, des raisons de lui en vouloir, de le nier, de lui accorder les dimensions d’un foutu vieux cirque épuisé, dénué d’argent, d’avenir et de vedette solide.

Et vous voilà subissant les coups de gueule de l’illustre bonimenteur survitaminé au corps de chitine. À gauche : la vie ! A droite : la vie ! Rien que de la vie, Madame ! Rien que de la vie, Monsieur ! Vous traversez tout ça, un mégot dans chaque bouche, allongés sur la croupe d’une grande menthe religieuse.

Il y a – entre le passé qui te hante et l’avenir qui t’échappe – une ligne de pointillés que l’on appelle, dit-on, le présent. Demain, tu entres à la faculté. Il y a une heure, tu permutais tes rancœurs avec cet ado méridional, amateur de vodka, de champignons, d’acide. Et si tu essayais de creuser ? Il y a dix minutes – c’est vraiment le mieux que tu puisses faire – vous avaliez toute sa pharmacie en agitant de grandes généralités blêmes sur l’existence. Demain, tu te repointeras Piazza Ezedra et tu chercheras ton copain. Tu le chercheras deux ou trois jours de suite, et puis tu reprendras un train pour le Nord. Peut-être avait-il juste envie de se faire mettre, après tout ?

« Mais tu m’écoutes ? dit Marguerite.

– à l’aise ! Continue : je suis rivé à ta bouche, ma belle. »

Ce que tu peux te montrer lourd et écœurant par moments ! Tu n’y peux rien : elle te pompe trop d’énergie, la Marguerite. Elle te tiendra la jambe deux bonnes heures encore, alignant un à un ses petits tracas, ses petites chimères, comme des bibelots précieux sur une étagère.

Mais elle ne te tient pas rigueur du ton de la réplique. Elle te paie un autre café et continue à débiter des sornettes. Et c’est pour ça que tu l’aimes au fond. Tu te sens moche ? A fond de cale ? Au point de nier qu’il n’y ait rien de viable entre hier et demain ? Marguerite est une compagne idéale si tu coupes le son.

L’interruption t’a subitement ramenée dans les parages de la Place de Brouckère. L’époque ? Imprécise encore. Pas dans le présent de Marguerite en tous cas. Ni dans aucun présent de l’indicatif, du subjonctif ou même du conditionnel. Tu es avec Christian, ton meilleur ami à l’époque, le premier de tous les types que tu aies jamais appelé et considéré comme ton meilleur ami.

Au fait, ça ne devait pas être très longtemps avant ou après l’épisode de la Piazza Ezedra. Pourquoi repenses-tu à ça maintenant ? Tu revois bien cette pancarte sur le porche à l’angle de la rue Fossé aux Loups : « Entrez et vous serez sauvés ! ». Ce n’est décidément pas ce qui vous a poussé à entrer. C’est cette fille, l’Américaine en jupe courte et à l’élocution trop subtile, qui vous intercepte sur le passage clouté, comme vous revenez vers la Place de Brouckère :

« Ne croyez-vous pas, commence-t-elle avec son petit accent traînant, ne sentez-vous pas de toutes vos fibres que nous devrions tous nous aimer ? »

Vous êtes bluffés, allongés raides et aphones, au milieu du passage clouté.

« Ne le croyez-vous pas ? », insiste-t-elle.

Et c’est ton bras qu’elle touche et caresse en parlant.

Vous la suivez comme deux poussins jusqu’au grand porche avec la pancarte. Vous pénétrez dans cette bâtisse. Elle disparaît derrière la première porte, à l’étage. C’est ce petit coquet narquois qui prend la relève :

« Ne croyez-vous pas que nous devrions tous nous aimer ? », recommence ce hareng.

Nettement moins déjà. Mais Christian décide d’en remettre une couche :

« Sauvez-nous, mon frère ! Au nom du Christ, de Bouddha ou de Krishna !

– Il n’est question ni de Bouddha, ni de Krishna, fait l’autre, outré mais convaincu de votre bonne foi. Avez-vous déjà entendu parler de l’église de Scientologie ?

– Non, non ! faites-vous.

– De scien-to-lo-gie, scande-t-il. Du grec scientos et logos. Mais parlez-moi d’abord de vous, les garçons. Vous faites quoi ?

– Étudiant en philologie, lui jettes-tu. Du grec philos et puis logos également.

– Je suis en première année de Polytechnique, fanfaronne Christian. Du grec aussi. Du grec, non ? Ou du latin ?

– De l’hébreu, sûrement, tu lui dis.

– Ou de l’Araméen ? Du Sanscrit ? Du Turc ?

– Je ne m’étais pas trompé, vous interrompt le précieux. J’étais sûr que vous étiez des intellectuels. Que diriez-vous d’une petite séance d’information audiovisuelle avant de continuer cette conversation ? »

Pourquoi pas une petite séance d’information audiovisuelle ?

On vous installe dans une pièce avec des coussins rouges, un écran, l’œuvre complète de Ron Hubbard sur des étagères. Défilé de diapositives. Écœurant, ennuyeux, comme n’importe quelle catéchèse. Et revoilà le grand bonimenteur : à droite, la vie, mesdames et messieurs ! À gauche ? Le Diable ! Le Malin ! Le Fourchu ! Sentant le souffre, la vinasse et la classe ouvrière. Vous sortez vos cigarettes, deux canettes de bières, allongez les pieds sur les coussins. Vous achevez vos bières en silence.

« On s’arrache ? dit Christian.

– Mais on dit quoi si on retombe sur John Travolta ?

– Qu’on a bien profité de la séance et qu’on a décidé de se vouer à Krishna. »

Vous sortez sans rencontrer personne. Tu te marres joyeusement. Puis tu considères Christian et tu vois qu’il a l’air à deux doigts de se mettre à chialer.

« Par moments, fait-il, je me dis qu’on ferait aussi bien de filer droit. Qu’on ferait aussi bien de tout encaisser d’un coup : toutes les questions et toutes les réponses d’un seul coup ! Et puis, droit dans le mur ! »

Tu ne l’as jamais vu comme ça auparavant : un « polytek », ça ne se pose pas trop de questions essentielles d’habitude ou ça fait comme si. De vous deux, c’est toujours toi qui la ramènes avec ton questionnement débile sur le sens de la vie et tout ça. Et Christian s’en fout. Christian t’envoie paître d’habitude. Tu essaies de le prendre de haut :

« C’est ce baratin ou la bière qui t’a mis dans cet état ?

– Quel état ? », répond-t-il, avec un grand, large, sourire et l’air de se foutre de tout à nouveau.

Christian ? Ton meilleur ami, Christian ? S’en faire pour ces pitreries de littéraires ? Il sera ingénieur civil. Dans cinq ou six ans à tout casser. Il travaillera pour I.B.M., Microsoft, la Chambre du Commerce, aura une femme, un gosse, collectionnera les titres, les primes de fin d’année et les chocolatières XVIIIe, changera de cylindrée trois fois par an en demeurant envers et contre tout ton meilleur ami.

Mais tu n’as pourtant pas rêvé. Tu l’as bien encadré : à deux doigts de se mettre à chialer comme un môme. ça te perturbe un bout de temps encore. C’est vraiment la première fois que tu le vois dans cet état. La seconde, ce sera quelques heures avant sa rupture d’anévrisme.

« Dis-moi, s’exclame Marguerite. Mais tu n’enlèves jamais tes lunettes noires ? »

Marguerite ? Si tu as entendu la voix de Marguerite, c’est que tu viens encore de rappliquer dans ce crétin de présent. Tu as entendu la voix, mais tu n’as pas saisi l’argument.

« Tes lunettes ? reprend-t-elle. Tu ne les enlèves jamais ?

– Seulement quand je me change en Superman », lui réponds-tu.

Elle glousse :

« J’aimerais voir ça !

– C’est facile ! Trouve-moi une veuve assez bandante à sauver. »

Elle hésite, mais juste un quart de seconde :

« Tu me sauverais, moi ? »

Eh non ! Coupez la séquence ! Pas de ça entre nous, Marguerite ! Tu replonges illico dans n’importe quel passé, n’importe quelle chimère.

Un plan où tu assistes à la crémation de Christian, avec ses parents en pleurs, sa femme en pleurs, son môme qui joue, puis se met à chialer d’ennui dans un coin. Tu changes aussitôt de canal. Un plan où tu progresses sans aucun état d’âme, rue de Caulaincourt. Sans aucun état d’âme ? Pas le moindre ! Tu viens d’abandonner ton pote Henry Miller devant deux apéros trop acidulés sur la terrasse du Wepler, lui laissant le loisir de régler l’addition.

Mais ça te revient, maintenant : ce n’est pas le fantôme de Miller, mais ton copain Philippe Machin que tu as rejoint Place de Clichy. Vous passez l’après-midi ensemble. Rien de neuf au programme. Ce n’est pas toi qui payes. Tu n’en as plus les moyens. Vous vous enfilez de la bière, agitez des séries d’évidences sur le roman : celui que tu t’entêtes à écrire et celui qu’il vient de publier.

Sur la place, il y a du soleil. Tu pourrais aller te balader un peu. Aller voir s’il y a encore quelque chose à rêver ou à faire. Mais ce n’est pas toi qui con­duis. Vous restez là à descendre de la Trappiste et à échanger des platitudes.

Tu te sens toujours incomplet en compagnie des autres. Des mots que tu veux dire et qui ne sortent pas. Des mots que tu dis : tu brodes, amplifies, mais c’est uniquement pour combler le vide. Le temps file sans rien épuiser, ni résoudre. Sans rien casser non plus et c’est ce qui compte, non ?

Le temps passe et, à présent, tu as rompu les amarres et tu progresses en solo rue de Caulaincourt, direction Barbès. Tout à l’heure, tu iras rejoindre Virginie, mais comme tu n’as aucune envie de penser à elle ces jours-ci, ça n’a aucune incidence sur la fable que tu t’apprêtes à te raconter.

Tu penses au roman. Au roman que tu t’entêtes à écrire depuis que tu es capable d’avoir des entêtements. Un roman ? Tu sais bien ! Le truc du fameux bonimenteur : à gauche et puis à droite ! Tout ce que tu as à déballer sur la vie, sur le sens de la vie, sur le sens que tu lui donnes et celui que tu lui refuses. Même et surtout si ça n’intéresse personne.

C’est l’histoire d’une illusion d’optique. Un malentendu déplorable : aucun roman ne contient la vie et aucune vie ne vaut un roman. À quinze ans, donc, tu lis Kerouac et tu te mets à ton premier roman. Ça s’appelle Dérive sur les chemins d’amertume et tu n’es pas peu fier du titre. A seize, tu découvres la Nadja de Breton et tu cherches comment se dit le début d’amertume en russe, mais le début seulement.

A dix-huit ans, tu entames la faculté de Lettres, plonges dans la linguistique, la phonologie, la morphologie, la morpho-syntaxe, la sémantique, la psycho-mécanique du langage, t’envoies du Chrétien de Troyes, du Diderot, du Nerval, du Duras à fortes doses et attends de voir où tout ça te mènera. À dix-neuf, tu y vois un peu plus clair : tu as déjà relu Diderot et Nerval et gerbé Duras. Tu fondes un canard littéraire avec ce grand corps triste de Stéphane V., un vieil ado aussi extatique et prétentieux que tu ne l’es à l’époque. Pêle-mêle, vous y encensé Adorno, Scutenaire, Raymond Curver et Charles Bukowski, mais sans rien démêler de solide.

Tu me suis toujours ? Le roman ? Au fond d’un tiroir, mais tu y reviendras bientôt. À vingt ans, c’est le fameux moment dans ta vie où tu ne jures que par les noms de Lénine ou de Toni Negri et c’est une année de gagnée pour la littérature. À vingt et un ans, c’est idem : tu files en Italie, constater en personne à quoi ressemblent vraiment ces fameuses Années de Plombs. On t’arrête avec ce cocktail Molotov. On te botte les fesses et on te renvoie illico achever le recyclage à la faculté.

À vingt deux, tu as repris la fiction entre deux sessions d’examens. Ça ressemble désormais à un pamphlet socio-politique et ça craint, parce que ce qui te motive vraiment à présent, c’est la Génération perdue. Tu publies de longs papiers sur le style court, Dashiell Hammett et la correspondance d’Hemingway. Et quand tu repasses par les auditoires, les autres – rivés à Duras et consort, imbus de post-modernité, de post-catastrophisme ou de post-nimporte quoi – te traitent de fumiste, d’amateur.

Tu achèves le rituel universitaire en roue libre. Lors d’un colloque, le grand vieil écrivain à la mode, dûment primé par toutes les Académies francophones et cité deux fois pour le Nobel, te sert la main publiquement et te balance :

« Poursuivez ! Vous avez vraiment la carrure de l’écrivain ! »

Tu encaisses ça pour ce que ça vaut : une paire de gifles au parti durassien. Tu l’emportes chez toi, avec ton diplôme, quelques rancœurs solides et un vocabulaire de dix mille mots compliqués.

Tu continues ? À vingt-trois ans, tu abordes et puis sabordes dans un même geste une très douteuse carrière de prof de Lettres. Tu n’y peux rien : le plein emploi, l’épargne à la banque, la ligne droite, ça te sort de partout. Tu as consacré quatre années de ta vie à apprendre des tours de singes à l’université et tu soupçonnes qu’il te faudra consacrer le double à les désapprendre. Un jour, tu rentres chez toi, barricades la porte et dégages le roman de son tiroir.

Tu files dans la brèche sans malaise apparent. Tu as ta vieille Olivetti et tu fonces et tu terrasses la bête en sept ou huit semaines. Es-tu content de toi ? Un peu satisfait de la performance ? Tu n’y penses pas. C’est une bonne année : il y a du soleil et tu passes la matinée à écrire et l’après-midi à lire dans le parc. Et à présent, c’est ça que tu as envie d’éprouver : le soleil dans le parc, quelques certitudes, les mots qui s’entassent, font leurs petites familles de phrases et de paragraphes, désinvoltes et rieurs, crachotés toutes les deux secondes par ta vieille Olivetti.

Tu as envie d’éprouver ça, parce que tu sais que tu n’as jamais rien pu en tirer à l’époque. Tu as achevé ton premier roman et tu l’as remisé dans le fameux tiroir. Demain, tu entameras le deuxième. Ensuite, tu chercheras l’argument du troisième et du quatrième. Et tu leur dédieras tout ton temps, toute ton énergie, en faisant le vide autour de toi.

Tu sais aussi que ta femme finira par te quitter entre le n°2 et le n°3. Elle prendra la porte en te jetant :

« Tu ne vis pas, c’est atroce ! »

Atroce ? Tu n’y peux rien, il n’y a que le roman qui compte, mais le roman n’est pas la vie.

« Fais quelque chose ! dit-elle. Publie-le ton foutu roman ! »

Pourquoi faire ? Le temps passant, tu ne conçois plus aucun rapport nécessaire entre l’écriture et la publication. C’est quoi l’écriture ? De l’effort et de l’émotion

« Bravo ! », te raille-t-elle.

De l’effort et de l’émotion ! Tout le reste te dépasse ou t’indiffère.

« Aucun sens pratique, te dit-elle.

– Bien sûr que non.

– Et pas non plus de joie, de plaisir.

– Aucune chance », confirmes-tu.

Elle se casse et tu ne la regardes même pas partir : tu sais que tu y penseras plus tard. Ensuite, tu sais que Christian, ton meilleur ami, ton frère, va s’arracher pour le grand trou noir entre le n°3 et le n°4, mais Christian se fichait du roman. Et à présent, c’est une histoire entre toi et toi. Ça ne regarde vraiment que toi : des histoires que tu alignes et qui ne sont pas la vie.

« Tu ne vis pas », te disait-elle.

Et puis, encore :

« Tu ne vis pas ! Tu ne vis pas ! continue-t-elle de s’agiter.

– Oh ! Puis va te faire foutre ! »

Elle est blême subitement. Pas Anja, ton ex-femme, non ! Pas ce fantôme, mais Marguerite : les dix doigts en éventail sur le bord de la table, le dos cambré, les fesses en position de départ.

« Retire ça ! Retire ça tout de suite ! fait Marguerite.

– Que je retire quoi ? »

C’est vrai : c’est à peine si tu te souviens lui avoir adressé la parole.

« Tu m’as dit d’aller me faire foutre !

– Vraiment ? C’est un truc qu’on dit sans y penser. Juste pour ponctuer la phrase.

– C’était très pensé au contraire ! Tu n’as pas seulement dit va te faire foutre. Tu as dit très exactement : Oh ! Et puis va te faire foutre ! »

C’est une môme ! Voilà ce que tu te dis en l’écoutant. Une vraie petite pisseuse en pétard contre le grand méchant monde.

« Tu l’as dit ou non ?

– Bon. Je l’ai dit. Arrête ton cirque !

– Si tu le retires ! »

Un moment, tu as envie de le lui répéter vingt fois au contraire. Tu as envie de savoir aussi ce que tu risques si tu ne t’excuses pas : une paire de claques ? Un divorce à l’amiable ?

« ça va, tu capitules. Je suis désolé et ne va pas te faire foutre. »

Elle est au bord des larmes à présent.

« C’est encore pire quand tu t’excuses ! C’est mille fois pire ! Tu es odieux ! »

Tu es scié et tu sens que tu ne régleras pas le problème si tu ne ramènes pas illico les deux pieds et la tête dans sa réalité à elle.

« Bien, recommences-tu. Je m’excuse Marguerite ! »

ça ne te coûte rien de redémarrer du préambule.

« Sincèrement ! Je crois bien que j’étais parti dans mes histoires. Ne m’en veux pas.

– Je ne t’en veux pas, dit-elle. C’est toujours pareil avec toi. Sais-tu au moins où tu laisses ton corps ? »

Où tu laisses ton corps ? C’est marrant comme question. Demande-t-on ce genre de choses aux gens ? Et si tu notais ça quelque part ? Toi, Marguerite : dis-moi exactement où tu laisses traîner ton corps. Tu cherches à lui répliquer un truc balaise, mais ça ne vient pas. Elle dit :

« Je crois que tu ne m’as pas comprise. »

C’est certain. Certifié. Tu n’as même pas écouté.

« Je… Désolé. Je pensais à des trucs, t’excuses-tu encore.

– Je ! Je ! Es-tu seulement capable de faire une phrase qui commence par nous ? »

L’attaque frontale t’aide à reprendre le dessus.

« Bien sûr que oui. Je te rappelle que j’ai ma maîtrise de Lettres. Je peux faire une phrase commençant par n’importe quel pronom.

– Je te hais !

– Bon exemple de phrase commençant par je.

– Tu te fiches complètement de ce qui est entrain de se passer entre nous.

– Parce qu’il se passe quelque chose entre nous ?

– Tu le sais bien. Tu le sais, pas vrai ? »

Besoin d’y réfléchir ? Non. Décidément ! Tu n’en sais absolument rien, en fait.

« Tu es idiot », te jette-t-elle, en se levant.

C’est un peu court, mais ça résume bien la situation. Elle ne se décide pourtant pas à partir. Elle a d’abord ce regard qui tue : droit dans les gencives.

« Veux-tu que je reste ? te demande-t-elle. Dis-le moi maintenant ou jamais si tu veux que je reste.

– Non », fais-tu.

Un court sanglot sur chaque syllabe qu’elle prononce à présent :

« Tu veux que je me casse ?

– Oui », fais-tu.

Tu la regardes s’éloigner en pensant que tu es certainement un sale con. Et tu rejoins tout de suite ton vieux pote Miller. Et cet ado napolitain dont tu n’as jamais su le nom et qui doit entamer la quarantaine aujourd’hui, mais qui demeure un ado dans ta mémoire. Et le fantôme de Christian, hilare et vivant et bourré de certitudes. Tu les rejoins dans n’importe quel passé, Place de Clichy ou Piazza Ezedra. Et, au passage, tu récupères aussi le grand bonimenteur au corps de chitine, vendeur de vent, d’incomplétude. D’insolence et de solitude.

 


[i] Ugo Foscolo, Ultime lettere di Jacopo Ortis : « Et maintenant ? Qui sait où je laisserai mon corps ? » Mais tout bien considéré, ça n’a strictement rien à voir avec l’argument de cette fiction !

Marco Carbocci © 2002
Extrait de « Qui sait où tu laisses ton corps ? »