Nouvelle

par Marco Carbocci

Il y a cette histoire encore que tu as envie de te raconter depuis longtemps. Tu étais en Italie ce mois-là. Un colloque de Rifondazione Communista à Mestre, dans la Vénétie. Tu entamais la dernière ligne droite comme chroniqueur politique de ce canard à l’époque et Rifondazione vous avait faxé trois pages où il était question d’État Social et de rassemblement national contre les sécessionnistes de la Padanie. Tu avais suivi les trois jours de débats au Palais des Sports de Mestre. Et, le dernier jour, tu avais accompagné la foule des manifestants dans les ruelles de Venise.

Le soir tombait sur Venise. Tu avais réussi à aligner tes neuf mille signes en attendant le bus, Piazzale Roma. Un autre bus t’emmènerait le lendemain matin à l’aéroport de Milan. Pour ce soir, tu rentrerais à Mestre. Tu t’étais fait quelques connaissances parmi les militants autonomes du Centre social. Des compagnons de passage, mais qu’il te paraissait essentiel de saluer dans les règles.

Le Centre social de Mestre s’appelait la Rivolta. C’était une ancienne usine de papiers peints, dans le zoning industriel de Marghera. Franco t’avait longuement raconté comment ils avaient occupé les lieux au début de la décennie précédente, comment ils avaient résisté aux carabiniers qui prétendaient les évacuer et comment la municipalité et eux avaient finalement résolu qu’il était plus simple d’ignorer leurs mutuelles existences.

Franco t’avait intrigué dès le premier jour et t’avait plu comme un frère aux environs du troisième. Il fallait bien ces deux journées d’observations et de palabres pour commencer à saisir quelque chose à ce qui animait cet homme. Il portait ses soixante ans comme un mioche porterait une vieille paire de bretelles. Il avait le visage fripé, tanné par le travail au soleil, mais ses gestes, ses mots avaient la vivacité d’une fiesta mexicaine.

Soixante ans ? Tu ne parvenais pas à y croire. Ce matin, à Venise, tu en avais rencontré qui n’en avaient pas le tiers et qui te faisaient l’effet de vénérables ratures dans une antique édition soviétique du Capital.

Ce matin à Venise, les calicots, les slogans et les drapeaux rouges, avaient eu quelque chose d’étrangement insolent. Du reste, toute manifestation, tout discours, toute présence t’auraient probablement paru insolents dans la vieille cité. Tu t’étais promené longtemps dans le flux des manifestants et tu t’étais tout de suite senti indiscret et impertinent. Vous avanciez lentement, joyeux, déterminés, mais presque silencieux, comme pour ne pas ébranler tout à fait ce que vous touchiez. C’était la première fois que tu visitais la lagune. Et malgré la foule, tu sentais bien qu’on y était toujours seul.

Venise est une syntaxe obscure. Après les discours sur la place, tu t’étais écarté de la foule. Tu t’étais jeté au hasard dans les ruelles, sûr de te perdre. Des panneaux jaunes indiquaient des directions fameuses aux visiteurs, mais il te semblait qu’ils étaient là pour se jouer des touristes et qu’on n’arrivait jamais nulle part.

Pour apprécier et comprendre une cité étrangère, il faut la découvrir le matin, quand les choses se mettent en place. Voir le Rialto, San Marco ou le Pont des Soupirs en cette fin d’après-midi ne te permettrait pas de comprendre Venise. Tu savais qu’il faudrait te perdre mille fois, résoudre mille énigmes, éprouver cent mystères avant de commencer à y déchiffrer quelque chose. Mais tu n’avais pas le temps. Ton papier à écrire. Un avion demain, dans la matinée. Tu avais renoncé à chercher et tu avais pris le premier vaporetto pour la Piazzale Roma.

Mais te voilà donc à la Rivolta, et Franco achevait de commenter la manifestation et Panzer, le vieil indien métropolitain,  secouait la tête en répétant :

« Je n’en croyais pas mes oreilles ! »

Parce que Fausto Bettinotti, le président des communistes orthodoxes, dans son allocution à la plèbe, s’était formellement prononcé pour la libération des prisonniers politiques en Italie. Toi, tu écoutais ça, descendant ton café-grappa, sans intervenir encore.

Les hommes comme Franco et Panzer, tu croyais les connaître par coeur et tu savais leurs luttes, leurs enthousiasmes et leurs rancoeurs. Tu les fréquentais déjà depuis ces fameuses années ’70. Tu étais très jeune alors, mais tu avais tout écouté, tout lu et tu avais fait ton possible pour tout digérer.

« Où étais-tu dans les années ’70 ? t’avait demandé Franco.

- À Milan, chez mes amis Piero et Renata qui militaient pour Potere Operaio.

- Piero et Renata comment ? », intervenait Panzer.

Tu ne te souvenais pas. Il y avait aussi Leonardo, et un certain Manilio, tous étudiants et militants de Potere Operaio et tous infiniment plus mûrs et plus âgés que toi. Et puis, un soir, les carabiniers vous avaient chopés avec des cocktails Molotov et ce gros Beretta de l’armée italienne que le père de Manilio avait conservé dans un vieux chiffon sale après la guerre.

« C’était pour faire quoi, le flingue et les cocktails Molotov ? »

Tu l’ignorais. Peut-être l’ignorais-tu déjà à l’époque et tu n’avais pas envie de leur raconter des histoires. Magnanimes ou cruels, les flics t’avaient simplement botté les fesses avant de te remballer à la frontière parce que tu n’avais pas atteint ta majorité et que tes parents vivaient de l’autre côté de la frontière. Tu n’avais plus jamais eu de nouvelles de Piero, Renata et les autres.

« C’est comme ça que ça se passait avec les camarades à l’époque, expliquait Panzer. Adieu, mes frères ! Plus de nouvelles ! Si tu veux, on pourrait entamer des recherches. »

À présent, vous étiez tous les trois à discuter autour d’un second verre de grappa. Vous étiez égaux tous les trois : eux, les vieux combattants de la chimère, toi, le correspondant politique désabusé de toute politique. Vous aviez le même langage, des complicités et des hochements de tête qui ne manifestent jamais plus rien d’autre que des hochements de tête. Et tu n’attendais rien de plus. Que faisais-tu là ? Qu’espérais-tu trouver ? Tu étais simplement bien comme ça. Tu te sentais à la hauteur pour une fois. Et tu savais que ce ne serait pas un problème si vous décidiez de faire toute la nuit en causant et en vidant la bouteille.

Minuit était passé depuis longtemps, lorsque Alexander est venu vous rejoindre. Vous aviez traîné des chaises et une petite table dans la cour de la Rivolta et vous fumiez et causiez gentiment et le murmure de vos voix montaient jusqu’aux étoiles.

« Je m’étais couché un moment », expliquait Alexander.

Il avait toujours l’air de s’excuser d’une chose irréparable.

« J’ai bien dormi trois heures, disait-il.

- Tu as bien fait, lui répondait Franco, prends une chaise. »

Alexander souriait. Et lorsqu’il souriait, on remarquait tout de suite ces petites dents jaunes qui se dressaient derrière ses lèvres comme une clôture disloquée.

Alexander était journaliste également. Un vieux journaliste qui parlait beaucoup de ses amis Fidel et Ernesto « Che » à Cuba et qui ne se préoccupait plus depuis longtemps de dénouer dans sa prose ce qui appartenait au militantisme et ce qui prétendait encore un peu à l’objectivité. Vous aviez passé une partie de la soirée de la veille ensemble et il t’avait parlé de sa petite maison en rondins dans la périphérie de Vienne.

Il t’avait parlé aussi de ce collectif pour le droit au logement très dynamique qui comptait bousculer quelque chose ou quelqu’un à Naples, dans l’après-midi du lendemain. Vous aviez échangé vos adresses, vous saluant, ignorant si vous vous reverriez jamais dans n’importe quel coin du globe.

« Mais tu ne devais pas partir pour Venise, ce matin ?

- J’en suis revenu. Et toi ? Cette expédition à Naples ?

- Tu as raison, s’excusait-il. C’est lamentable ! J’ai dormi presque toute la journée. »

Il parlait un italien impeccable. Il le parlait mieux que toi, qui n’avais jamais réussi à te défaire de ce sabir mêlé de vingt dialectes et de Français, de Flamand ou d’Allemand que parlent toujours les fils d’émigrés. Et tu pestais un peu contre lui pour ça. Tu lui disais :

« Tu sais que tu m’emmerdes, Alessandro ?

- Pourquoi ? », te demandait-il en riant.

C’était parfait ! Vous pouviez vous envoyer des vannes, puis vous taper sur l’épaule et continuer à vous raconter n’importe quoi. Et tu sentais, à ce moment-là, que c’était exactement ça que tu attendais de l’existence.

Franco était un hôte et un arbitre exceptionnel. Des gens passaient au Centre social, en quête de lutte ou de rock indigène. Ou simplement en quête d’eux-mêmes. Franco les accueillait dès l’entrée et les emmenait dans tel ou tel groupe qui s’était constitué avec les mêmes états d’âme. Certains rappliquaient encore avec de grands mots et de grandes références. Ils se mettaient à pérorer sans quitter le porche et relançaient Franco à propos du sous-commandant Marcos ou du collectif Ya Basta ! ou de la dernière circulaire de la Carta di Milano.

« Tranquille ! leur disait Franco. Ça vous dirait de vous installer d’abord et de prendre un verre ? »

Il leur offrait à boire, à manger, passait une bonne partie de la soirée à écouter leur discours ou leur problème.

« Mais toi Franco ? C’est quoi ton problème ?

- Je pourrais vous en raconter des masses, disait-il. Par où commencer ?

- Il dit toujours ça, mais il ne commence jamais rien », commentait Alexander.

Toi, tu lui avais deviné depuis longtemps un passé dans la lutte armée. L’activisme armé, comme une foi, une longue retraite. Peut-être même quelques années de taule. Mais, pour ce que tu en savais réellement, il avait tout aussi bien pu être employé des postes, vendeur d’encyclopédies ou plombier.

Ils avaient tous les trois pu faire des tas de choses dans la vie. Mais, à présent, ils étaient là, à discuter de n’importe quoi avec toi. Et ce qui vous avait réunis ne s’expliquait pas. Toi, ça te plaisait bien d’être encore une fois le plus jeune. Les autres pouvaient te dire :

« Tu n’as pas connu ça : tu es beaucoup trop jeune. Nous allons te raconter. »

Ça te plaisait de te taire et de les écouter.

Mais vous n’aviez plus envie de discuter politique, cette nuit-là. Pour quoi faire ? Vous étiez du même camp tous les quatre. Vous aviez fait tous les signes de reconnaissance. Vous aviez pesté, craché, lutté contre le fascisme, le grand marché mondial, la société de l’exclusion. Vous aviez énoncé les quelques références élémentaires. Vous aviez dit :

« Dans une société mercantile, lutter contre le chômage revient toujours à lutter contre les chômeurs. »

Et :

« Ce qui préside à tous les nationalismes, c’est l’égoïsme social. »

Vous n’aviez plus rien à vous prouver à vous-même.

Vous pouviez, si vous le vouliez, continuer à causer politique, actions, désobéissance, sans que ça ne ressemble à une thérapie de groupe. Vous pouviez désormais passer aussi une heure à ne rien faire, à boire, à regarder la Lune, à ne rien dire ou à n’agiter que des mots, des anecdotes, des souvenirs légers et non problématiques.

Ce jour-là, à Marghera, tu t’étais senti très détendu. Tu avais eu le sentiment d’abord de renouer avec quelque chose de très ancien et de non-dit et de non-assumé encore. Et puis – écoutant Franco, lui parlant – tu avais eu le sentiment pour la première fois d’être en mesure de régler cette chose.

Tes vingt ans dans le mouvement. Tu les as évoqués souvent, même dans cette fable. Tu y revenais, mais sans jamais rien régler. Sans te décider à conclure. Tes vingt ans à Milan : des lectures et puis de longs discours sur la guérilla urbaine et la contestation globale. Et l’excitation et la peur de l’action. Et le « saut qualitatif » qui devait forcément vous pousser un jour à la prise d’armes.

Tu te souviens ? Vous parliez avec le vent. « En punir un pour en éduquer mille ! » Dans des greniers. Des caves. On ne refait jamais réellement le monde que dans les caves. La foi et l’imagination compensent. On ne refait jamais réellement le monde que lorsque l’on a tout vécu, tout subi, tout craché. Et il n’y a plus que la terreur qui compte. Toi et le néant. Tu te souviens ou non ? Le néant qui grignote toute certitude en toi. Le néant que tu redistribues à mesure qu’il grandit en toi. Et lorsque le néant l’emporte, tu parles avec l’écoeurement de toi-même et le vent.

Tu te souviens aussi de la réaction de Franco, lorsque beaucoup plus tard – avec l’aube, la fatigue et l’alcool – vous vous étiez encore remis à agiter tout ça à la Rivolta :

« Il est peut-être temps d’en finir avec la mythologie des années ’70.

- Pourquoi ? s’étonnait Alexander.

- Mais avec quoi tu viens ? », le rabrouait Panzer.

Mais, ni l’un ni l’autre n’émettaient d’objection majeure. Et c’est précisément à ce moment-là que tu as décidé de larguer ta pitoyable carrière de journaliste et de tout remettre à niveau autour de toi.

Quelques mois plus tard, les carabiniers devaient trouver cette voiture bourrée d’armes et de documents volés à l’Otan devant la Rivolta. Ça se passait deux jours après que les Nouvelles Brigades Rouges aient assassiné le professeur D’Antona. Et toute la presse institutionnelle avait hurlé au loup, tandis que la presse autonome criait à la provocation et au traquenard.

Tu avais déjà soldé ton compte avec le vaste monde à l’époque. Mais tu avais quand même pris la peine d’appeler Franco au téléphone. Et tandis que tu attendais qu’on aille le chercher au bout du fil, tu avais senti la tension, l’état de siège à la Rivolta. Ensuite, Franco était venu au téléphone et sa voix était calme et tu sentais encore une fois que tu pouvais lui faire confiance.

« Tranquille, t’avait-il dit. Et toi ? Tranquille également ?

- Oui. Tranquille également. »

Tu l’avais senti hésitant un moment :

« Des mômes s’agitent, mais le temps passe », avait-il dit avant de te saluer.

Et tu savais que c’était exactement ça : des mômes s’agitent, mais le temps passe toujours, ne misant rien pour toi et rien contre toi. Ne misant que de grands gestes vains et de la poussière.

Et lorsque la poussière retombe, vous avez pris vingt ans et le temps n’a plus aucune importance.


Marco Carbocci © Padova – Bruxelles (décembre 1998 – janvier 2002)
Extrait de « Qui sait où tu laisses ton corps ? »
Publiée dans le mensuel « C4″, en juillet 2002.