; charset=UTF-8" /> Tranquille quand tu te caches ! - nouvelle littéraire de Marco Carbocci | Marco Carbocci

Nouvelle
(avec un hommage au « Bombarolo » de Fabrizio De Andrè)

par Marco Carbocci

Tranquille quand tu te caches !

Tranquille quand tu te caches !

Parfois, tu te dis que ça aurait dû se dérouler autrement. Ça aurait pu se passer par exemple avec les communards, la cavalerie de Makhno, les spartakistes. Ça aurait pu commencer et s’achever sur des barricades. Tout le reste, bien sûr, vicieux et poisseux comme l’ennui, ne te ramène jamais qu’à toi-même.

Ce qui te pompe vraiment dans la vie, ce sont les donneurs de leçons, les bonimenteurs de droite et de gauche, les grands pourvoyeurs de rédemption et de contrainte. Il n’y a pas que dans la vie d’ailleurs : ce qui te débecte également dans la mort, c’est la notion de contrainte. Ça n’interroge rien, la contrainte : ça sort toujours du grand magma conforme et sirupeux de capitulations ambiantes.

Au début, ç’a parfois de l’allure pourtant. D’accord : ce qui lui a plu, ce n’est pas ta belle gueule, mais le gros baratin pontifiant que tu as ingurgité à la faculté. Toi, le baratin, ça ne te paraît plus aussi édifiant : elle t’a bouffé tes vingt ans, la faculté. Mais c’est sans rancune. Le travail, le chômage ou la flemme te les auraient béquetés de toute manière.

Alors, sans creuser davantage, tu optes pour la frime, tu lui jettes :

« La seule distinction possible s’opère entre qui en est et qui n’en est pas, qui fonctionne au quart de tour et qui s’interroge et s’écoeure. Moi ? Je me sens inapproprié, hors compétition, déplacé de toute manière. »

Ç’a l’air d’aller dans le bon sens : la voilà qui largue du verbe à son tour :

« Je t’aime. Nous sommes deux maintenant ».

Et, dans la foulée :

« Il faut que nous nous reprenions en main. »

Jusque-là, c’est approuvé, certifié, recommandé comme la paix dans le monde, l’aide au Darfour et la sécurité sociale. Tu suis la mise sans malaise apparent. Partant pour vous reprendre en main. Tout ouïe ! Enthousiaste ! Mais c’est là qu’elle énonce :

« Et si tu commençais par arrêter de fumer ? »

Voilà. C’est lâché. On pourrait commencer par arrêter les délocalisations, l’injustice sociale ou la fumisterie, mais on commence toujours par causer Nicorette et petites économies. L’une t’exhorte à couper net, l’autre te propose de réduire :

« Mon amour ! Et si tu essayais de rouler ? »

Et te voilà avec ton tabac, ton papier. Tu t’appliques un temps. Déjà, tu te fais dans les 40 centimes d’économies hebdomadaires avec ce système.

« C’est un début ! qu’elle approuve. À présent, nous pourrions sortir, voir un peu de monde tous les deux.

– D’accord. »

Mais, au bout d’un moment, qu’avez-vous besoin de sortir ? Tu te ravises , tu lui balances à ta sauce la morale du Candide de Voltaire :

« Tant qu’à nous économiser : qu’avons-nous besoin de voir du monde?»

Monologue : quand vous sortez le soir – dans le milieu d’artistes tristes et de paumés où tu croupis ce dernier millénaire – vous la faites toujours fort courte ou fort longue : le dernier ou le premier métro. Et c’est idiot, vraiment pathétique, de vous voir contraints de cavaler après ce fichu dernier métro au moment où tout commence. Et lorsque vous décidez de continuer, de vous en foutre et de rentrer à pied, il y a forcément de la pluie et vos bottines prennent l’eau.

Alors, vous vous mouillez, vous râlez. Puis vous pensez aux blaireaux qui se lèveront dans une heure et prendront une douche et avaleront leur café et se taperont le métro et se feront chahuter pour deux minutes trente secondes de retard à la pointeuse. Et vous vous dites qu’autant vaut traîner sous la pluie et puis récupérer au lit toute la matinée. Qu’autant vaut ne rien faire de sa vie qu’en faire quoi que ce soit où on est contraint de pointer.

Donc, voilà ce que tu lui sors : mot pour mot, cliché pour cliché. Mais, tu repères tout de suite que ça ne va pas le faire dans sa bande. Dans la seconde, il est question de culture, de vie sociale. Tu arrêtes le mouvement :

« Tu sais où je me la mets la cul…

– Plus un mot ! », qu’elle te coupe.

Et tu la mets en veilleuse, car tu sais que c’est là qu’on va balancer les gros mots. Le genre « grandis un peu », « sois responsable » et « plein emploi ».

Où irez-vous, vous deux ? Que serez-vous, à quoi tiendrez-vous, si c’est pour vivre complexés et cachés ? Là, c’est elle qui tient le crachoir :

« Où irons-nous, nous deux ? »

Et le verdict :

« Nous n’irons nulle part si tu ne te trouves pas un vrai travail. »

Un vrai travail ?

Toi, ça te va de toucher les allocations, puis de t’occuper de tes affaires. Tu touches au début du mois et tu te remets « on line » quelques jours, mais juste pour remplir le frigo et aérer le secteur. Et tu ne vaux plus rien, tu n’es pas toi-même, hors de cette routine. Tu cherches désespérément la clé, le vocabulaire, le code. Tu ne reconnais jamais le code et – ce qui est pire – tu ne t’y reconnais absolument pas toi-même. Tu lui balances alors :

« Conservons au moins le choix de nos inadaptations. »

Mais ça ne le fait décidément plus :

« Des phrases ! », qu’elle te rétorque.

Et là, c’est sûr : il faudra que tu te démènes un peu si tu veux éviter le décret d’expulsion.

Sérieusement ? T’intégrer dans le grand merveilleux monde des 35 heures ? Ceux qui en sont ont sur toi plus d’une longueur d’avance. Ils y ont fait leur trou. Y ont identifié une cohérence. Ont survécu. Faut avoir les épaules pour encaisser. Toi, cherche pas : tu es sûr de morfler.

Sur le moment pourtant, tu parviens à donner le change. Tu postules, à gauche, à droite. Elle ne te lâche pas. Un coup de fil tous les matins aux petites heures :

« Je parie que tu dormais ? »

– Perdu, que tu lui fais, mesquin. Je faisais ma muscu en m’envoyant les petites annonces. »

Ça passe. Elle est contente. Il est question de te présenter ses parents.

C’est le jour de la cérémonie. Rôti de veau, béarnaise. Au dessert, c’est son père qui éjacule le briefing : son parcours, sa carrière, sa vie de petit rongeur appliqué. Toi ? Tu écoutes avec un grand air pénétré ce magnifique tissu d’insanités. Et comme tu es bien élevé et que tu n’as pas envie de paraître indélicat, tu te contentes de répondre « Bah ! » chaque fois que tu es censé répliquer quelque chose.

« Bah ? relève le gluant. Si tu essayais de t’exprimer mon garçon ?

– Parfait ! Voilà mon opinion : tu n’es rien. Moins que rien. Tu as traversé toute la vie comme si tu avais assisté à la projection d’un film scandinave sans sous-titres. Tu as juste fait semblant de suivre l’intrigue. Tu es même parvenu à te persuader que ç’avait un sens. Mais que tu aies été présent ou non dans le secteur n’a strictement rien changé à ce qui se passait sur l’écran. »

Bon. D’accord. Tu n’es pas assez balaise pour rétorquer tout ça au père de ta future. Tu te contentes de jeter du « bien, monsieur », du « merci, monsieur ». Mais ça te démange vachement. Tu formes les phrases dans ta tête, convoites l’affrontement, brigues le mesquin.

« Eh bien ? elle te dit en sortant de cette catéchèse.

– Eh bien quoi ? Sympa le méchoui. J’en redemande. »

La voilà remontée à bloc. C’est toujours comme ça avec les vieux : ça te donne de grandes tapes sur l’épaule quand on ne leur demande rien.

« Ne te décourage pas. Tu vas trouver du taf », qu’elle conclut.

Bien sûr : ç’a l’air tout gentil dit comme ça. Mais tu sens déjà se pointer l’ultimatum.

Alors, tu y remets un coup. Tu sollicites, tu te gaspilles. Il te le faut, ce boulot ! Tu colles du pitoyable, du désespéré et des demandes de fonds pour les sinistrés d’Éthiopie dans le fond de ta voix. Est-ce que ça passe ? Ça ne passe pas. Trop vieux, trop jeune, qu’on te répond. Mais ce foutu diplôme ?

« Ça ne vaut plus un clou de nos jours, t’explique cet employeur compatissant. Essayez donc de revoir vos prétentions à la baisse. »

À la baisse ? Là, tu l’encadres : c’est tout le foutu cirque qu’il faudrait revoir à la baisse. Au bout d’un moment, dans cette farce, l’intelligence suprême, c’est de se dégoter la suprême connerie qui te permette de ne pas passer pour un con.

Et cette fois, tu es vanné. Sur les genoux. Liquéfié. Résolu à t’installer durablement dans la dèche, la déprime et le désastre affectif. Mais tu n’as rien vu encore.

L’offensive commence avec cette convocation officielle. Te rendre sans tarder dans les locaux de l’Office de l’Emploi. C’est ta faute : ils ne t’avaient pas repéré, tant que tu ne cherchais pas bêtement à t’intégrer.

Tu prends ton ticket à l’entrée. Tu fais la file avec le troupeau. Cent jeunes branleurs tout frais émoulus des écoles et des facultés : des lève-tôt. Tu seras sur les charbons toute la matinée avec le numéro que tu as tiré.

Sur les murs, des petits cartons épinglés avec la prose usuelle : Cherche J.H. ou J.F., solide expérience en marketing. Tu es tranquille. On te demanderait de définir le mot marketing que tu serais cloué net. Consonance étrangère. Pas dans ton dictionnaire.

Mais le chenil s’agite : paraît qu’on égorge le mouton dans le secteur. Tu n’en mènes pas large. Deux heures passent, c’est ton tour et tu dégustes. Tu pensais que c’était automatique le chômage et puis qu’on avait supprimé la peine de mort. Des mecs ont lutté et sont morts pour ça. Tu croyais que c’était dans la Constitution, les Droits de l’Homme. Te voilà fixé.

T’éjectant de là, tu fais le point de la situation sur le premier banc, dans le premier square. Tu optes pour le mode tranquille : s’il y a quelque chose à partager entre le juge et le condamné, tu veux que ce soit seulement la condamnation réciproque. Rien que de la réprobation de part et d’autre.

Alors, tu avises la môme sur le banc d’en face : elle a ce sourire maigre, tu lui grimaces vaguement un truc toi aussi.

« Je suis séropo, qu’elle te sort.

– Pas grave. Je suis chômeur. »

Puis, en approfondissant un peu :

« Ça te dirait d’exploser tout le foutoir ?

– Plaisante pas avec ces choses-là.

– D’accord. »

Aujourd’hui, tu as finalement trouvé ta voie. Tu es tranquille, autonome. Tu donnes dans l’artisanat local, la recherche plastique : cocktail Molotov, Titadine, Semtex. Qui te reproche encore de ne pas t’appliquer à la tâche ne t’a jamais vu fignoler tes détonateurs. Mais, moment ! Tu ne quémandes aucun statut, ne te revendiques d’aucune école. Tu te la joues perso dans ton trou de cave, loin des donneurs de leçons, des acrobates du verbe, des claque-merde et des non-fumeurs.

Il y en a peut-être qui te diront : ça ne change rien en somme, te voilà encore suspect, coupable, traqué, quêtant de la reconnaissance et de l’expiation comme toute la plèbe. D’accord. Mais dans cette zone, qui ne terrorise pas, crève de terreur. Et depuis que tu as encaissé la leçon, ceux qui suivent la classe à présent, ceux qui ont intérêt à raser les murs, ce sont les autres.


Marco Carbocci © 2007
Commandée par et publiée dans le mensuel « C4 », juillet 2007.