nouvelle
par Marco Carbocci
Il y a, dans l’immédiate périphérie de Bruxelles – dans ce pays de Bruegel que les Flamands et le guide Michelin nomment le Pajottenland – une taverne dont tu hantes beaucoup la terrasse, aux premiers jours de printemps. L’établissement est accessible toute l’année, mais tu ne te souviens pas y être allé à un autre moment qu’au printemps, ni même avoir jamais mis les pieds dans la salle de bar.
Dès le premier soleil donc, tu fais la file au comptoir que les propriétaires de ce bastringue ont dressé à flanc de bâtiment. Il y a peu de monde encore. Quelquefois tu es seul. Tu commandes. Tu dis merci en flamand : ça ne mange pas de pain et ça fait plaisir aux indigènes. Tu dis également au revoir en flamand et ce sont à peu près les seuls mots que tu connaisses dans cette langue. Ensuite, tu t’avances avec ton plateau sur un petit terre-plein de graviers, longeant une rangée de grandes volières.
Il y a des perruches dans ces volières, un ou deux faisans et toute sorte d’oiseaux non autrement identifiables pour le citadin que tu es. Tu te fiches bien de connaître leur nom, mais c’est agréable d’avancer là et d’entendre des chants d’oiseaux. Il y a aussi un paon dans les alentours : tu ne l’as jamais vu, mais tu n’es pas balourd au point de ne pouvoir identifier le cri du paon quand tu l’entends.
Au-delà du terre-plein et des volières, il y a un grand pré en pente légère avec des cerisiers, des tables et des chaises. Lorsque tu te pointes fin mars ou début avril, il fait froid encore, mais les cerisiers sont en fleur et le pré est désert. Lorsque tu y reviens un peu plus tard dans l’année, il faut chercher longtemps pour trouver une place libre sous les arbres.
Alors, c’est un épais bouillonnement de bourgeois en goguette. Avec madame et les mômes et le petit ami de l’aînée et le chien et la tante Mathilde qui habite le pays de Liège et se fait toujours une joie invraisemblable à la perspective de ces sauteries champêtres. C’est un long va-et-vient de frites, de carbonnades, de tartines au fromage blanc, de Maitrank et de bières à la cerise. Ce sont des jeux de ballons et des cris, des calembours, par-dessus les tables. Et le paon invisible s’affole et ne cesse plus d’appeler stupidement :
« Léon ? Léon ? »
Et les mômes piaillent et répètent après lui :
« Léon ? Léon ? Léon ? »
Et l’un ou l’autre de ces excellents citoyens se met aussitôt à beugler avec eux :
« Léon ? T’es où Léon ? »
C’est idiot, éculé. C’est juste une badinerie de mômes. Mais ça fait pourtant s’esclaffer toute l’assemblée, même la tante Mathilde et le chien et le petit ami de l’aîné qui prend désormais des airs installés. Et dans ces moments-là , tu te jures que c’est la dernière fois que tu te montres dans le secteur avant le printemps prochain.
La première fois que tu as mis les pieds dans ce pré, tu étais avec une femme dont tu as oublié le nom désormais, mais qui s’est démenée pour te faire apprécier les bières fruitées de la Flandre. La deuxième fois, tu étais avec une autre femme. Tu as également oublié son nom, mais tu te souviens qu’elle débarquait de Milan et que tu lui as déballé à ton tour les vertus de la fermentation à la cerise, à la framboise, au sucre candi, à la pêche, histoire de faire circuler la couleur locale. Tu lui as aussi montré le moulin à vent qui se dresse un peu plus loin sur la route et vous avez longé longtemps le ruisseau qui serpente entre les vergers.
À présent que tu y songes, tu te souviens aussi avoir voulu y amener Virginie. Mais elle était fatiguée ce jour-là .
« Allons plutôt chez toi, t’avait-elle dit. Restons là . Passons le temps sans nous poser de problème. »
Ce sont exactement les mots qu’elle a prononcés ce jour-là . Et tu aimerais les avoir oubliés déjà . Et avoir entamé le processus qui te permettra d’affirmer un jour que tu as également oublié son nom.
Mais, le plus souvent, c’est seul que tu te pointes sous les cerisiers. Avec ta quatre cylindres, ta morgue et ta panoplie de biker. Il y a d’autres bikers dans le secteur. Pas des petits culs sur leur bécane neuve, mais des solitaires, des irréductibles, des frimeurs en circuit fermé, comme toi. Vous vous saluez d’un signe des doigts et c’est à peu près tout ce que vous êtes disposés à échanger avec vos semblables.
Ensuite, tu t’installes dans le pré et ça ressemble à une sorte de pèlerinage annuel. Une célébration du printemps – païenne et modérément éthylique – que tu n’envisages plus de faire en compagnie de quiconque.
Tu te campes toujours avec un livre, un crayon, ton bloc-notes, sous les cerisiers. Même si tu ne te rappelles pas y avoir jamais lu ou écrit une page. Tu restes là , à humer l’air printanier. Et l’air est piquant encore, mais si neuf et subtil qu’il est comme une présence amie. Une entité troublante, mais sans mystère. Tu peux tout lui confier.
Tu lui confies, par exemple, à quel point tu exècres l’hiver. À quel point celui-ci, qui s’achève, a été long et froid et écÅ“urant. Pire que les autres ? Bien sûr, le dernier est toujours pire que les autres. Tu lui confies encore des tas de choses qui ont un rapport avec la froidure, la grisaille, le cafard et tout ce qui te paraît forcément lamentable et sans excuses en hiver. Tu te débarrasses de tout ça, mais sans jamais prononcer un mot. Et c’est exactement ce que tu attends d’une présence amie.
Ensuite, t’étant soulagé du long ennui de l’hiver, tu es capable de toutes sortes de pensées loufoques et excentriques. Tu es capable de troquer tes bottes et ton cuir pour des espadrilles et des chemises bariolées. Et de te demander s’il existe un dieu et s’il ne serait pas plus simple d’y croire un petit peu. Parfois même, tu es capable de te remettre à écrire des poésies en citant le nom de Krishna. Tu te remémores et tu alignes tous les printemps de ta vie : tu les assumes en bloc, même les plus puérils ou les plus anodins, niant tout le reste de l’année.
Il y a une époque, à l’entrée de l’adolescence, où tu as réellement essayé de croire en Krishna ou en n’importe quelle divinité colorée et non homologuée par la Thora, la Bible ou le Coran. Au lycée, tout un temps, tu ponctuais toutes tes dissertations ou tes fichus contrôles d’orthographe, avec cette phrase : « Toute la gloire au Bienheureux Seigneur Khrisna ». Tu scandais aussi : « Jai radhè ! Jai Sri Krishna ! », touchais vaguement de la méditation transcendantale et dessinais partout la parole OM sur tes fringues.
La plupart des profs se marraient et te laissaient faire. Certains se marraient et te relançaient :
« Ça te mène où, ces inepties ? »
Mais ça ne te paraissait pas aussi inepte, à l’époque. Ça avait de l’allure. Tu n’avais pas encore un poil sur le torse et ça allait dans le bon sens. Comment cela aurait-il pu être inepte ?
Ce qui te semble vraiment inepte, par contre, ce sont les hivers de ta vie. Et surtout les longs mois gris de février, lorsque l’hiver est sensé faire ses paquets et qu’au contraire il vous nargue et vous déballe toute sa grisaille et toute sa neige. Tu n’as jamais rien valu, jamais été capable de rien faire en février. Et tu te dis qu’autant valait croire en Krishna, au Père Noël, au hip-hop ou en n’importe quoi supposé t’édifier et te dépasser.
La meilleure époque de ta vie – celle que tu désignes comme telle en tout cas – se déroulait au printemps et ressemble à un son de sitar. La pire époque de ta vie se déroulait en automne et c’était lorsque Jo, ta meilleure amie, s’est tuée d’une balle dans la tête et que tu as commencé à réaliser le rôle que joueraient désormais la hantise et l’attrait du suicide dans ton existence.
Bien des années plus tard, vous essayiez encore de conjurer ça, avec la même bande. Vous vous retrouviez généralement chez toi, improvisiez des orgies de pâtes et de vin et de rires. À vingt heures, Monsieur Le Plus Grand Poète Incompris du XXe Siècle se mettait à vous lire ses poésies. À vingt-trois heures, Monsieur Le Plus Grand Poète Incompris du XXe Siècle vous lisait toujours ses sacrées poésies. Mais à vingt-trois heures quarante-cinq, il achevait brusquement sa lecture, pestait :
« Putain ! Quelqu’un a l’heure ? Je vais encore louper le dernier métro ! »
Et se tirait sans saluer personne.
Vous vous moquiez de lui parce que la même scène se répétait chaque fois et que – de mémoire d’éléphant – il n’avait jamais loupé le dernier métro. Vous riiez et gueuliez et continuiez à boire et à faire beaucoup de bruit jusqu’au matin. Mais tout demeurait glacial et sans perspective.
Aussi, tu continues d’énumérer tous les printemps de ta vie. Tu revois, par exemple, ce mois d’avril que tu as passé dans ta famille, en Toscane. Ça remonte à quoi ? Pas mal d’années déjà . Il faisait chaud et des gens commençaient à retrouver le chemin des plages et Vasco Rossi chantait : « Cosa succede in città  ? ». Tu te revois sur la jetée de Piombino, en compagnie de ton amie Renata. Une femme superbe, bronzée dès les premières heures de soleil, et dotée d’une agaçante perplexité morale. Vous parliez de mille choses.
Renata, qui avait sa maîtrise de philo et une bonne dizaine d’années de plus que toi, avait toujours quelque chose de neuf et d’agaçant à te démontrer. Et tandis que vous parliez, Piero, son compagnon, préparait le canot pneumatique, l’équipement de plongée et toutes les choses utiles pour l’expédition qu’ils projetaient de faire tous les deux jusqu’à l’île d’Elbe.
Il n’y avait pas un souffle de vent sur la jetée et la mer était presque sans vagues : ridée et régulière, comme l’écorce d’un vieil arbre. Piero vous avait rejoint, alors, et t’avait lancé des vannes parce que, ce jour-là , tu portais ce Panama blanc que tu venais d’acheter au marché. Ensuite, il t’avait raconté qu’il avait trouvé un petit requin échoué dans la cale où il laissait le canot pneumatique durant la mauvaise saison et ça t’avait paru incroyable. Ensuite, il avait dit :
« Tu es ridicule avec ce chapeau. Ce qu’il faudrait maintenant, c’est un bon coup de vent. »
Ensuite, ils s’étaient concertés tous les deux et ils étaient partis en direction de l’île d’Elbe.
Tu aurais bien aimé les accompagner en mer. Ils ne te l’avaient pas proposé. Mais peut-être avais-tu quelque engagement ailleurs. Tu étais resté seul sur la jetée et tu te sentais déprimé. Moche et triste comme un môme à qui on vient de refuser le jouet qu’il convoite. C’était vraiment nul de rester là , à glander sur la jetée. Mais – aller comprendre ! – c’est un foutu bon souvenir, plein de soleil et d’azur, lorsque tu l’évoques aujourd’hui.
L’après-midi – mais ce n’était peut-être pas l’après-midi de ce jour-là , ni même aucune après-midi de cette année-là – tu avais été te balader dans la vieille ville avec ton cousin Ferrucio et celui-ci t’avait expliqué ce que signifiait les trois globes, figurant sur le blason des anciens seigneurs de la cité : comment ces condottieri entendaient affirmer devant le monde qu’ils en avaient trois bien grosses et non deux toute maigres et impuissantes, comme leurs minables concurrents du Piémont, de Lombardie ou de la haute Toscane.
Tu as fait des tas de choses avec Ferrucio. C’est lui qui t’a appris, par exemple, comment réussir le Tiramisù ou comment dénicher un poulpe et puis comment l’attraper autour du vieux port. Ensemble, vous avez sillonné presque toute la Toscane, passé quelques journées magiques à Pise, Florence ou San Gimignano, déniché des tombes étrusques dans le maquis.
Vous vous êtes chamaillés quelquefois également : lui pestant que tu étais un sale con d’intello expatrié, toi braillant qu’il était inapte à concevoir ce qui motive vraiment un homme intelligent. Mais c’est toujours l’épisode des trois globes qui te revient lorsque tu penses à lui. Et c’est encore un souvenir anodin, mais rempli de soleil et d’azur.
À présent, tu le sais bien : tu repenses toujours à la Toscane lorsque tu as besoin de quelque chose de vrai et de chaud pour éclairer un peu ce tas de boue où tu as fait ton trou depuis la faculté. Tu es né en Toscane et tu aurais pu y vivre si tes parents avaient réfléchi un peu plus longtemps à la vaste lamentable escroquerie de l’émigration. Tu as ça dans le sang et tu en parles et tu le ressasses aussi souvent qu’il est possible d’en parler.
Mais le regrettes-tu réellement ? Une terre d’origine est toujours une terre de rêve et d’utopie. Quelle existence ou quel lieu, quelle réalité, pourraient tenir la distance devant l’utopie ?
Aussi, lorsque le printemps revient sur la campagne flamande, rêves-tu de retour au pays, de terre étrusque et de Guzzi California. Tu descends ta bière rouge ou ton café translucide et tu rêves encore d’espresso, de limonades amères, de Chianti ou de Fernet-Branca. Tu fantasmes. Tu planes. Programmes un départ imminent vers le sud. Comptes tes économies. Désespères. Mais, franchement ! De quoi rêverais-tu si tu étais en Toscane ?
Ce foutu Pajottenland est un endroit comme un autre pour éprouver les premiers jours de chaleur. Tu les as éprouvés aussi en d’autres lieux, portant des noms plus prononçables, et c’était toujours le même éblouissement, la même confusion de sentiments.
Tu les as éprouvés par exemple au Québec, lors de ce long séjour que tu avais toujours rêvé de faire dans une réserve amérindienne. Il faisait une chaleur tropicale : un taux d’humidité en constante progression et tu bouffais des mouches et ces fichus « maringouins » autant qu’ils te bouffaient eux-mêmes. Tu ne sais plus quel ouragan tourmentait déjà la Floride et ses effets, t’assurait-on, se feraient bientôt sentir au-delà du St Laurent.
Alors, les Autochtones, trois braves de la nation Algonquine en chemise de laine, te racontaient que les lacs étaient gelés et qu’il y avait encore un mètre de neige un mois plus tôt. Mais tu ne parvenais pas à y croire et ça ne t’aidait pas à comprendre comment ils supportaient leurs chemises de laine.
Tu en as appris énormément lors de ce fameux séjour chez les Amérindiens. Tu as appris, par exemple, que tout est une même chose et que cette chose – nommée dieu, le vent, la lune – contient une vérité et une cohérence. Même l’hiver, l’amertume, l’échec, la mort contiennent une vérité et une cohérence. Et tout être, toute chose, toute conviction et toute conjoncture sont dignes du même respect. Surtout lorsque cela t’apparaît dans un rêve.
Tu étais fort disposé à l’admettre. Tu sais que c’était encore à cause de l’exaltation du printemps, mais peu importe. Tu traçais dans les bois, apprenais, écoutais mille légendes, apprenais encore. Tu dénichais un couple de castors dans la futaie, tu l’observais des heures et eux aussi t’observaient. Et c’était forcément honnête et juste et cohérent, puisque ça t’était venu dans un rêve.
Ça avait été d’abord un rêve de môme et puis c’était un rêve d’adulte. Voir les Indiens ! Les voir et les connaître vraiment ! Un jour, tu t’étais décidé. Tu avais appelé les rédactions de trois ou quatre canards pour leur vendre l’argument et en obtenir une avance. Tu avais l’un ou l’autre correspondant au Québec et tu leur avais annoncé ton arrivée imminente.
Six semaines plus tard, tu avais visité déjà les deux réserves des Abénakis, les Innus coureurs de bois et traqueurs de baleines et les Attikamekws – appelés aussi Têtes de Boule – qui vivaient haut dans le Nord et méprisaient les touristes. C’est chez eux que tu avais rencontré ce Canadien étrange, mi-bûcheron, mi-contrebandier, qui le premier t’avait énoncé ce qu’il convient de savoir pour avoir une chance de survivre dans les bois.
Les Autochtones l’appelaient le Grand Pierre ou lui donnaient parfois un nom dans leur langue, mais tu n’as jamais été capable de le retenir. Le Grand Pierre avait vécu une grande partie de sa vie parmi eux, revenant dans les villes blanches pour négocier le tabac ou l’alcool détaxé qu’il achetait dans les réserves, rentrant ensuite dans les réserves avec des médicaments, des amphétamines et des barrettes de marijuana.
Vous vous entendiez bien tous les deux, fumant et conversant des heures sur les berges du lac. Il disait :
« La marijuana, c’est pas pire ! Mais ne file jamais du crack ou de l’héro aux Autochtones, parce qu’ils en crèveraient aussi sûrement que si tu leur filais le sida. »
Tu acquiesçais et renonçais à lui répondre que tu en avais rencontrés pas mal déjà qui se piquaient ou crevaient du sida.
Un matin, Le Grand Pierre avait disparu en te laissant ce mot : « Nous nous revéron peu tet a La Tuque ou a Montréal. » Tu n’as jamais revu le Grand Pierre. Et après son départ, tu étais demeuré le seul blanc dans la réserve. À l’exception de ce métis qui te répétait tristement qu’il était ton ami, ton meilleur ami, ton seul ami, pour que tu lui paies à boire. Mais tous les autres s’étaient de nouveau montrés méfiants et sans indulgence à ton égard.
Par la suite, tu étais redescendu sur le St Laurent et tu avais discuté longuement avec des descendants d’Algonquins. Ils avaient les cheveux coupés très courts, des 4 x 4, des fusils à lunette, des vestes et des pantalons du surplus militaire. Et il avait fallu des heures de palabre et des litres de bière avant qu’ils ne se décident à te faire assez confiance pour t’avouer leurs origines autochtones.
Tu avais aussi croisé des Mohawks qui erraient et mendiaient leur pitance à Montréal. Mais tu n’avais rien appris des conversations que tu avais ébauchées avec eux. Parce que le Mohawk est d’habitude le plus fier et le plus résolu de tous les Amérindiens et que ceux-ci ne croyaient plus en rien.
Tes correspondants t’avaient parlé bien sûr du soulèvement des Warriors, en 1990. Cette année-là , les Mohawks avaient repris les armes contre les blancs. Et comme leur territoire chevauchait la frontière, il leur avait fallu tenir tête à la fois aux armées du Canada et des États-Unis. Tu avais lu des témoignages, vu des photos des événements : les Warriors cagoulés et les G.I. au front blanc, suant, tremblants comme chaque fois que le blanc avait affronté la nation iroquoise.
Naturellement, les Autochtones n’avaient pas non plus gagné cette guerre. Mais la majorité des familles blanches y songerait à deux fois avant de s’établir encore sur leur territoire et c’est pour cette raison que tu n’avais réussi à convaincre personne de t’y amener.
Aussi, tu avais beaucoup entendu parler des Hurons et ce seul nom te ramenait directement à l’enfance. Aux grandes opérations de conquête ou de résistance que vous meniez dans les terrains vagues et aux récits de Fenimore Cooper que tout le monde était censé avoir lus, à l’époque. Tu étais allé voir ce qui restait de leur confédération à Wendake, dans la proche banlieue de Québec, et tu avais été déçu.
Tous les Hurons avec qui tu avais parlé ce jour-là étaient guides au parc historique, serveurs trop colorés dans un restaurant pour touristes, étudiants en anthropologie ou en linguistique à l’Université du Québec. Et tous avaient à peu près la physionomie et le sourire trop candide des acteurs latinos. Alors, tu avais essayé de t’informer davantage et tu t’étais mis à faire les bouquinistes de la rue St Denis, à Montréal.
Les quatre nations, découvrais-tu, qui formaient la confédération huronne à l’arrivée des colons donnaient à celle-ci le nom générique de Wendat. Les Français, lisais-tu, les appelaient Hurons et les autochtones répètent encore à qui veut l’entendre que ces Maudits Français les nommaient ainsi parce qu’ils avaient été frappés par leur coiffure, évoquant la hure du sanglier.
La vérité, bouquinais-tu encore, c’est qu’en français du XVIe siècle, huron signifie paysan stupide et malpropre. Mais les Hurons-Wendats eux-mêmes considéraient les Européens comme des êtres particulièrement déficients sur le plan physique et intellectuel. Ensuite, la guerre, la grippe et la variole avaient clôturé cette plaisante controverse en chassant les indigènes de leurs territoires et en forçant les quelques survivants à s’établir sous la protection des Français de Québec.
Mais ce n’est décidément pas dans la banlieue de Québec, ni dans un livre que tu as rencontré les Hurons. C’est à Shawinigan, vers le milieu de ton séjour. Tu avais contemplé les chutes et tu avais lu sur ce panneau touristique qu’un canoë amérindien avait tenté de les franchir. C’était justement une embarcation de négociants hurons, fuyant sans doute un parti de guerriers mohawks qui leur donnaient la chasse.
Ils avaient tenté de forcer les chutes, avaient lutté longtemps et s’étaient noyés jusqu’au dernier. Ça remontait à trois siècles au moins et l’inscription précisait que c’était peut-être bien un canoë iroquois traqué par des Hurons ou que c’était simplement une légende.
Mais ce jour-là , tu avais exploré pour la première fois la légende. Tu étais resté un long moment à imaginer la frêle embarcation se débattant dans les remous. Tu avais vu ces hommes lutter et tu les avais vus mourir. Tu avais senti très exactement leur angoisse et leur détermination. Et c’était grandiose et amer. Héroïque et futile. Dynamique et pourtant sans perspective.
Nancy, qui te pilotait et faisait toujours semblant d’apprécier ta compagnie ce jour-là , ne s’était pas donné la peine de lire l’inscription.
« Tu rêves ? », t’avait-elle demandé.
Tu lui avais raconté l’histoire des Hurons. Elle avait simplement rétorqué :
« Oui ! C’t'écÅ“urant ce qu’il y en avait de ces crisses d’Amérindiens par ici. »
Que pouvais-tu lui répondre ?
Tu te sentais amérindien désormais. Qui t’en donnait le droit ? La sensation, le rêve, la grande cohérence des choses et le racisme borné de Nancy. Bien, mais : pratiquement ? La conviction que tout homme libre a le choix de son imaginaire et ses origines. Parfait ! Assisteras-tu aux conseils de bande, aux Pow-Wow ? Danseras-tu pour la pluie, la lune ou le soleil ? Porteras-tu des plumes, des tatouages, des parures de guerre ? Quelle foutaise ! Tu porteras tes rêves et tes désillusions d’exilé et c’est déjà un fameux point commun avec les Autochtones. Mais justement : ils en pensent quoi les Autochtones ? Que t’importe ce qu’ils en pensent.
Que t’importe où tu vas, d’où tu viens, où tu te trouves ? Et si toutes choses sont naturelles et respectables, que t’importe ce que les autres en pensent ? Tu seras un biker réfractaire à l’hiver. Et puis, l’hiver filant, tu te remettras à rêver de Krishna, de Toscane et d’adolescence. Tu ne prieras aucun dieu, ne regretteras rien qui te dépasse, mais ce sera toujours édifiant de penser que tu as failli croire en Krishna ou vivre ta vie dans les collines de Toscane. Tu seras sur la route. Et puis, tu t’arrêteras, le temps de fixer les choses. Et tu repartiras encore.
Alors, ces jours où il fait si doux et frais et exaltant à la fois, tu éprouves totalement le grand éveil de l’air et de la terre. Tu te racontes des histoires, inventes un idéal quelconque sous les cerisiers et les cerisiers sont resplendissants. Puis, tu rentres chez toi. Tu marches dans la rue et la lune est superbe. Tu avances avec l’envie d’arrêter les gens pour leur dire :
« Mais vous avez vu cette lune ? »
Et les gens s’en foutent et pensent :
« Va dessaouler, métèque ! »
Mais que t’importe l’avis des gens ?
Voilà ce que tu éprouves au commencement du printemps. Ce qui t’agite et te motive lorsque tu reviens dans le grand pré derrière cette taverne de la périphérie bruxelloise. Ça pourrait se passer n’importe où, du moment qu’il y a du soleil et de la lumière.
Mais aujourd’hui, c’est l’hiver encore. Février commence à peine. Et février – tu sais bien - est décidément le mois le plus long et le plus inutile et le plus déprimant de l’année.
Marco © Bruxelles (février 2002)
Extrait de « Qui sait où tu laisses ton corps ? »

