; charset=UTF-8" /> Un indien sous les cerisiers (nouvelle de Marco Carbocci) | Marco Carbocci

nouvelle

par Marco Carbocci

Il y a, dans l’imm√©diate p√©riph√©rie de Bruxelles – dans ce pays de Bruegel que les Flamands et le guide Michelin nomment le Pajottenland – une taverne dont tu hantes beaucoup la terrasse, aux premiers jours de printemps. L’√©tablissement est accessible toute l’ann√©e, mais tu ne te souviens pas y √™tre all√© √† un autre moment qu’au printemps, ni m√™me avoir jamais mis les pieds dans la salle de bar.

D√®s le premier soleil donc, tu fais la file au comptoir que les propri√©taires de ce bastringue ont dress√© √† flanc de b√Ętiment. Il y a peu de monde encore. Quelquefois tu es seul. Tu commandes. Tu dis merci en flamand¬†: √ßa ne mange pas de pain et √ßa fait plaisir aux indig√®nes. Tu dis √©galement au revoir en flamand et ce sont √† peu pr√®s les seuls mots que tu connaisses dans cette langue. Ensuite, tu t’avances avec ton plateau sur un petit terre-plein de graviers, longeant une rang√©e de grandes voli√®res.

Il y a des perruches dans ces voli√®res, un ou deux faisans et toute sorte d’oiseaux non autrement identifiables pour le citadin que tu es. Tu te fiches bien de conna√ģtre leur nom, mais c’est agr√©able d’avancer l√† et d’entendre des chants d’oiseaux. Il y a aussi un paon dans les alentours¬†: tu ne l’as jamais vu, mais tu n’es pas balourd au point de ne pouvoir identifier le cri du paon quand tu l’entends.

Au-del√† du terre-plein et des voli√®res, il y a un grand pr√© en pente l√©g√®re avec des cerisiers, des tables et des chaises. Lorsque tu te pointes fin mars ou d√©but avril, il fait froid encore, mais les cerisiers sont en fleur et le pr√© est d√©sert. Lorsque tu y reviens un peu plus tard dans l’ann√©e, il faut chercher longtemps pour trouver une place libre sous les arbres.

Alors, c’est un √©pais bouillonnement de bourgeois en goguette. Avec madame et les m√īmes et le petit ami de l’a√ģn√©e et le chien et la tante Mathilde qui habite le pays de Li√®ge et se fait toujours une joie invraisemblable √† la perspective de ces sauteries champ√™tres. C’est un long va-et-vient de frites, de carbonnades, de tartines au fromage blanc, de Maitrank et de bi√®res √† la cerise. Ce sont des jeux de ballons et des cris, des calembours, par-dessus les tables. Et le paon invisible s’affole et ne cesse plus d’appeler stupidement¬†:

¬ę¬†L√©on¬†? L√©on¬†?¬†¬Ľ

Et les m√īmes piaillent et r√©p√®tent apr√®s lui¬†:

¬ę¬†L√©on¬†? L√©on¬†? L√©on¬†?¬†¬Ľ

Et l’un ou l’autre de ces excellents citoyens se met aussit√īt √† beugler avec eux¬†:

¬ę¬†L√©on¬†? T’es o√Ļ L√©on¬†?¬†¬Ľ

C’est idiot, √©cul√©. C’est juste une badinerie de m√īmes. Mais √ßa fait pourtant s’esclaffer toute l’assembl√©e, m√™me la tante Mathilde et le chien et le petit ami de l’a√ģn√© qui prend d√©sormais des airs install√©s. Et dans ces moments-l√†, tu te jures que c’est la derni√®re fois que tu te montres dans le secteur avant le printemps prochain.

La premi√®re fois que tu as mis les pieds dans ce pr√©, tu √©tais avec une femme dont tu as oubli√© le nom d√©sormais, mais qui s’est d√©men√©e pour te faire appr√©cier les bi√®res fruit√©es de la Flandre. La deuxi√®me fois, tu √©tais avec une autre femme. Tu as √©galement oubli√© son nom, mais tu te souviens qu’elle d√©barquait de Milan et que tu lui as d√©ball√© √† ton tour les vertus de la fermentation √† la cerise, √† la framboise, au sucre candi, √† la p√™che, histoire de faire circuler la couleur locale. Tu lui as aussi montr√© le moulin √† vent qui se dresse un peu plus loin sur la route et vous avez long√© longtemps le ruisseau qui serpente entre les vergers.

À présent que tu y songes, tu te souviens aussi avoir voulu y amener Virginie. Mais elle était fatiguée ce jour-là.

¬ę¬†Allons plut√īt chez toi, t’avait-elle dit. Restons l√†. Passons le temps sans nous poser de probl√®me.¬†¬Ľ

Ce sont exactement les mots qu’elle a prononc√©s ce jour-l√†. Et tu aimerais les avoir oubli√©s d√©j√†. Et avoir entam√© le processus qui te permettra d’affirmer un jour que tu as √©galement oubli√© son nom.

Mais, le plus souvent, c’est seul que tu te pointes sous les cerisiers. Avec ta quatre cylindres, ta morgue et ta panoplie de biker. Il y a d’autres bikers dans le secteur. Pas des petits culs sur leur b√©cane neuve, mais des solitaires, des irr√©ductibles, des frimeurs en circuit ferm√©, comme toi. Vous vous saluez d’un signe des doigts et c’est √† peu pr√®s tout ce que vous √™tes dispos√©s √† √©changer avec vos semblables.

Ensuite, tu t’installes dans le pr√© et √ßa ressemble √† une sorte de p√®lerinage annuel. Une c√©l√©bration du printemps – pa√Įenne et mod√©r√©ment √©thylique – que tu n’envisages plus de faire en compagnie de quiconque.

Tu te campes toujours avec un livre, un crayon, ton bloc-notes, sous les cerisiers. M√™me si tu ne te rappelles pas y avoir jamais lu ou √©crit une page. Tu restes l√†, √† humer l’air printanier. Et l’air est piquant encore, mais si neuf et subtil qu’il est comme une pr√©sence amie. Une entit√© troublante, mais sans myst√®re. Tu peux tout lui confier.

Tu lui confies, par exemple, √† quel point tu ex√®cres l’hiver. √Ä quel point celui-ci, qui s’ach√®ve, a √©t√© long et froid et √©cŇďurant. Pire que les autres¬†? Bien s√Ľr, le dernier est toujours pire que les autres. Tu lui confies encore des tas de choses qui ont un rapport avec la froidure, la grisaille, le cafard et tout ce qui te para√ģt forc√©ment lamentable et sans excuses en hiver. Tu te d√©barrasses de tout √ßa, mais sans jamais prononcer un mot. Et c’est exactement ce que tu attends d’une pr√©sence amie.

Ensuite, t’√©tant soulag√© du long ennui de l’hiver, tu es capable de toutes sortes de pens√©es loufoques et excentriques. Tu es capable de troquer tes bottes et ton cuir pour des espadrilles et des chemises bariol√©es. Et de te demander s’il existe un dieu et s’il ne serait pas plus simple d’y croire un petit peu. Parfois m√™me, tu es capable de te remettre √† √©crire des po√©sies en citant le nom de Krishna. Tu te rem√©mores et tu alignes tous les printemps de ta vie¬†: tu les assumes en bloc, m√™me les plus pu√©rils ou les plus anodins, niant tout le reste de l’ann√©e.

Il y a une √©poque, √† l’entr√©e de l’adolescence, o√Ļ tu as r√©ellement essay√© de croire en Krishna ou en n’importe quelle divinit√© color√©e et non homologu√©e par la Thora, la Bible ou le Coran. Au lyc√©e, tout un temps, tu ponctuais toutes tes dissertations ou tes fichus contr√īles d’orthographe, avec cette phrase¬†: ¬ę¬†Toute la gloire au Bienheureux Seigneur Khrisna¬†¬Ľ. Tu scandais aussi¬†: ¬ę¬†Jai radh√®¬†! Jai Sri Krishna¬†!¬†¬Ľ, touchais vaguement de la m√©ditation transcendantale et dessinais partout la parole OM sur tes fringues.

La plupart des profs se marraient et te laissaient faire. Certains se marraient et te relançaient :

¬ę¬†√áa te m√®ne o√Ļ, ces inepties¬†?¬†¬Ľ

Mais √ßa ne te paraissait pas aussi inepte, √† l’√©poque. √áa avait de l’allure. Tu n’avais pas encore un poil sur le torse et √ßa allait dans le bon sens. Comment cela aurait-il pu √™tre inepte¬†?

Ce qui te semble vraiment inepte, par contre, ce sont les hivers de ta vie. Et surtout les longs mois gris de f√©vrier, lorsque l’hiver est sens√© faire ses paquets et qu’au contraire il vous nargue et vous d√©balle toute sa grisaille et toute sa neige. Tu n’as jamais rien valu, jamais √©t√© capable de rien faire en f√©vrier. Et tu te dis qu’autant valait croire en Krishna, au P√®re No√ęl, au hip-hop ou en n’importe quoi suppos√© t’√©difier et te d√©passer.

La meilleure √©poque de ta vie – celle que tu d√©signes comme telle en tout cas – se d√©roulait au printemps et ressemble √† un son de sitar. La pire √©poque de ta vie se d√©roulait en automne et c’√©tait lorsque Jo, ta meilleure amie, s’est tu√©e d’une balle dans la t√™te et que tu as commenc√© √† r√©aliser le r√īle que joueraient d√©sormais la hantise et l’attrait du suicide dans ton existence.

Bien des ann√©es plus tard, vous essayiez encore de conjurer √ßa, avec la m√™me bande. Vous vous retrouviez g√©n√©ralement chez toi, improvisiez des orgies de p√Ętes et de vin et de rires. √Ä vingt heures, Monsieur Le Plus Grand Po√®te Incompris du XXe Si√®cle se mettait √† vous lire ses po√©sies. √Ä vingt-trois heures, Monsieur Le Plus Grand Po√®te Incompris du XXe Si√®cle vous lisait toujours ses sacr√©es po√©sies. Mais √† vingt-trois heures quarante-cinq, il achevait brusquement sa lecture, pestait¬†:

¬ę¬†Putain¬†! Quelqu’un a l’heure¬†? Je vais encore louper le dernier m√©tro¬†!¬†¬Ľ

Et se tirait sans saluer personne.

Vous vous moquiez de lui parce que la m√™me sc√®ne se r√©p√©tait chaque fois et que – de m√©moire d’√©l√©phant – il n’avait jamais loup√© le dernier m√©tro. Vous riiez et gueuliez et continuiez √† boire et √† faire beaucoup de bruit jusqu’au matin. Mais tout demeurait glacial et sans perspective.

Aussi, tu continues d’√©num√©rer tous les printemps de ta vie. Tu revois, par exemple, ce mois d’avril que tu as pass√© dans ta famille, en Toscane. √áa remonte √† quoi¬†? Pas mal d’ann√©es d√©j√†. Il faisait chaud et des gens commen√ßaient √† retrouver le chemin des plages et Vasco Rossi chantait¬†: ¬ę¬†Cosa succede in citt√†¬†?¬†¬Ľ. Tu te revois sur la jet√©e de Piombino, en compagnie de ton amie Renata. Une femme superbe, bronz√©e d√®s les premi√®res heures de soleil, et dot√©e d’une aga√ßante perplexit√© morale. Vous parliez de mille choses.

Renata, qui avait sa ma√ģtrise de philo et une bonne dizaine d’ann√©es de plus que toi, avait toujours quelque chose de neuf et d’aga√ßant √† te d√©montrer. Et tandis que vous parliez, Piero, son compagnon, pr√©parait le canot pneumatique, l’√©quipement de plong√©e et toutes les choses utiles pour l’exp√©dition qu’ils projetaient de faire tous les deux jusqu’√† l’√ģle d’Elbe.

Il n’y avait pas un souffle de vent sur la jet√©e et la mer √©tait presque sans vagues¬†: rid√©e et r√©guli√®re, comme l’√©corce d’un vieil arbre. Piero vous avait rejoint, alors, et t’avait lanc√© des vannes parce que, ce jour-l√†, tu portais ce Panama blanc que tu venais d’acheter au march√©. Ensuite, il t’avait racont√© qu’il avait trouv√© un petit requin √©chou√© dans la cale o√Ļ il laissait le canot pneumatique durant la mauvaise saison et √ßa t’avait paru incroyable. Ensuite, il avait dit¬†:

¬ę¬†Tu es ridicule avec ce chapeau. Ce qu’il faudrait maintenant, c’est un bon coup de vent.¬†¬Ľ

Ensuite, ils s’√©taient concert√©s tous les deux et ils √©taient partis en direction de l’√ģle d’Elbe.

Tu aurais bien aim√© les accompagner en mer. Ils ne te l’avaient pas propos√©. Mais peut-√™tre avais-tu quelque engagement ailleurs. Tu √©tais rest√© seul sur la jet√©e et tu te sentais d√©prim√©. Moche et triste comme un m√īme √† qui on vient de refuser le jouet qu’il convoite. C’√©tait vraiment nul de rester l√†, √† glander sur la jet√©e. Mais – aller comprendre¬†! – c’est un foutu bon souvenir, plein de soleil et d’azur, lorsque tu l’√©voques aujourd’hui.

L’apr√®s-midi – mais ce n’√©tait peut-√™tre pas l’apr√®s-midi de ce jour-l√†, ni m√™me aucune apr√®s-midi de cette ann√©e-l√† – tu avais √©t√© te balader dans la vieille ville avec ton cousin Ferrucio et celui-ci t’avait expliqu√© ce que signifiait les trois globes, figurant sur le blason des anciens seigneurs de la cit√©¬†: comment ces condottieri entendaient affirmer devant le monde qu’ils en avaient trois bien grosses et non deux toute maigres et impuissantes, comme leurs minables concurrents du Pi√©mont, de Lombardie ou de la haute Toscane.

Tu as fait des tas de choses avec Ferrucio. C’est lui qui t’a appris, par exemple, comment r√©ussir le Tiramis√Ļ ou comment d√©nicher un poulpe et puis comment l’attraper autour du vieux port. Ensemble, vous avez sillonn√© presque toute la Toscane, pass√© quelques journ√©es magiques √† Pise, Florence ou San Gimignano, d√©nich√© des tombes √©trusques dans le maquis.

Vous vous √™tes chamaill√©s quelquefois¬†√©galement : lui pestant que tu √©tais un sale con d’intello expatri√©, toi braillant qu’il √©tait inapte √† concevoir ce qui motive vraiment un homme intelligent. Mais c’est toujours l’√©pisode des trois globes qui te revient lorsque tu penses √† lui. Et c’est encore un souvenir anodin, mais rempli de soleil et d’azur.

√Ä pr√©sent, tu le sais bien¬†: tu repenses toujours √† la Toscane lorsque tu as besoin de quelque chose de vrai et de chaud pour √©clairer un peu ce tas de boue o√Ļ tu as fait ton trou depuis la facult√©. Tu es n√© en Toscane et tu aurais pu y vivre si tes parents avaient r√©fl√©chi un peu plus longtemps √† la vaste lamentable escroquerie de l’√©migration. Tu as √ßa dans le sang et tu en parles et tu le ressasses aussi souvent qu’il est possible d’en parler.

Mais le regrettes-tu r√©ellement¬†? Une terre d’origine est toujours une terre de r√™ve et d’utopie. Quelle existence ou quel lieu, quelle r√©alit√©, pourraient tenir la distance devant l’utopie¬†?

Aussi, lorsque le printemps revient sur la campagne flamande, r√™ves-tu de retour au pays, de terre √©trusque et de Guzzi California. Tu descends ta bi√®re rouge ou ton caf√© translucide et tu r√™ves encore d’espresso, de limonades am√®res, de Chianti ou de Fernet-Branca. Tu fantasmes. Tu planes. Programmes un d√©part imminent vers le sud. Comptes tes √©conomies. D√©sesp√®res. Mais, franchement¬†! De quoi r√™verais-tu si tu √©tais en Toscane¬†?

Ce foutu Pajottenland est un endroit comme un autre pour √©prouver les premiers jours de chaleur. Tu les as √©prouv√©s aussi en d’autres lieux, portant des noms plus pronon√ßables, et c’√©tait toujours le m√™me √©blouissement, la m√™me confusion de sentiments.

Tu les as √©prouv√©s par exemple au Qu√©bec, lors de ce long s√©jour que tu avais toujours r√™v√© de faire dans une r√©serve am√©rindienne. Il faisait une chaleur tropicale¬†: un taux d’humidit√© en constante progression et tu bouffais des mouches et ces fichus ¬ę¬†maringouins¬†¬Ľ autant qu’ils te bouffaient eux-m√™mes. Tu ne sais plus quel ouragan tourmentait d√©j√† la Floride et ses effets, t’assurait-on, se feraient bient√īt sentir au-del√† du St Laurent.

Alors, les Autochtones, trois braves de la nation Algonquine en chemise de laine, te racontaient que les lacs √©taient gel√©s et qu’il y avait encore un m√®tre de neige un mois plus t√īt. Mais tu ne parvenais pas √† y croire et √ßa ne t’aidait pas √† comprendre comment ils supportaient leurs chemises de laine.

Tu en as appris √©norm√©ment lors de ce fameux s√©jour chez les Am√©rindiens. Tu as appris, par exemple, que tout est une m√™me chose et que cette chose – nomm√©e dieu, le vent, la lune – contient une v√©rit√© et une coh√©rence. M√™me l’hiver, l’amertume, l’√©chec, la mort contiennent une v√©rit√© et une coh√©rence. Et tout √™tre, toute chose, toute conviction et toute conjoncture sont dignes du m√™me respect. Surtout lorsque cela t’appara√ģt dans un r√™ve.

Tu √©tais fort dispos√© √† l’admettre. Tu sais que c’√©tait encore √† cause de l’exaltation du printemps, mais peu importe. Tu tra√ßais dans les bois, apprenais, √©coutais mille l√©gendes, apprenais encore. Tu d√©nichais un couple de castors dans la futaie, tu l’observais des heures et eux aussi t’observaient. Et c’√©tait forc√©ment honn√™te et juste et coh√©rent, puisque √ßa t’√©tait venu dans un r√™ve.

√áa avait √©t√© d’abord un r√™ve de m√īme et puis c’√©tait un r√™ve d’adulte. Voir les Indiens¬†! Les voir et les conna√ģtre vraiment¬†! Un jour, tu t’√©tais d√©cid√©. Tu avais appel√© les r√©dactions de trois ou quatre canards pour leur vendre l’argument et en obtenir une avance. Tu avais l’un ou l’autre correspondant au Qu√©bec et tu leur avais annonc√© ton arriv√©e imminente.

Six semaines plus tard, tu avais visit√© d√©j√† les deux r√©serves des Ab√©nakis, les Innus coureurs de bois et traqueurs de baleines et les Attikamekws – appel√©s aussi T√™tes de Boule – qui vivaient haut dans le Nord et m√©prisaient les touristes. C’est chez eux que tu avais rencontr√© ce Canadien √©trange, mi-b√Ľcheron, mi-contrebandier, qui le premier t’avait √©nonc√© ce qu’il convient de savoir pour avoir une chance de survivre dans les bois.

Les Autochtones l’appelaient le Grand Pierre ou lui donnaient parfois un nom dans leur langue, mais tu n’as jamais √©t√© capable de le retenir. Le Grand Pierre avait v√©cu une grande partie de sa vie parmi eux, revenant dans les villes blanches pour n√©gocier le tabac ou l’alcool d√©tax√© qu’il achetait dans les r√©serves, rentrant ensuite dans les r√©serves avec des m√©dicaments, des amph√©tamines et des barrettes de marijuana.

Vous vous entendiez bien tous les deux, fumant et conversant des heures sur les berges du lac. Il disait :

¬ę¬†La marijuana, c’est pas pire !¬†Mais ne file jamais du crack ou de l’h√©ro aux Autochtones, parce qu’ils en cr√®veraient aussi s√Ľrement que si tu leur filais le sida.¬†¬Ľ

Tu acquiesçais et renonçais à lui répondre que tu en avais rencontrés pas mal déjà qui se piquaient ou crevaient du sida.

Un matin, Le Grand Pierre avait disparu en te laissant ce mot¬†: ¬ę¬†Nous nous rev√©ron peu tet a La Tuque ou a Montr√©al.¬†¬Ľ Tu n’as jamais revu le Grand Pierre. Et apr√®s son d√©part, tu √©tais demeur√© le seul blanc dans la r√©serve. √Ä l’exception de ce m√©tis qui te r√©p√©tait tristement qu’il √©tait ton ami, ton meilleur ami, ton seul ami, pour que tu lui paies √† boire. Mais tous les autres s’√©taient de nouveau montr√©s m√©fiants et sans indulgence √† ton √©gard.

Par la suite, tu √©tais redescendu sur le St Laurent et tu avais discut√© longuement avec des descendants d’Algonquins. Ils avaient les cheveux coup√©s tr√®s courts, des 4 x 4, des fusils √† lunette, des vestes et des pantalons du surplus militaire. Et il avait fallu des heures de palabre et des litres de bi√®re avant qu’ils ne se d√©cident √† te faire assez confiance pour t’avouer leurs origines autochtones.

Tu avais aussi crois√© des Mohawks qui erraient et mendiaient leur pitance √† Montr√©al. Mais tu n’avais rien appris des conversations que tu avais √©bauch√©es avec eux. Parce que le Mohawk est d’habitude le plus fier et le plus r√©solu de tous les Am√©rindiens et que ceux-ci ne croyaient plus en rien.

Tes correspondants t’avaient parl√© bien s√Ľr du soul√®vement des Warriors, en 1990. Cette ann√©e-l√†, les Mohawks avaient repris les armes contre les blancs. Et comme leur territoire chevauchait la fronti√®re, il leur avait fallu tenir t√™te √† la fois aux arm√©es du Canada et des √Čtats-Unis. Tu avais lu des t√©moignages, vu des photos des √©v√©nements¬†: les Warriors cagoul√©s et les G.I. au front blanc, suant, tremblants comme chaque fois que le blanc avait affront√© la nation iroquoise.

Naturellement, les Autochtones n’avaient pas non plus gagn√© cette guerre. Mais la majorit√© des familles blanches y songerait √† deux fois avant de s’√©tablir encore sur leur territoire et c’est pour cette raison que tu n’avais r√©ussi √† convaincre personne de t’y amener.

Aussi, tu avais beaucoup entendu parler des Hurons¬†et ce seul nom te ramenait directement √† l’enfance. Aux grandes op√©rations de conqu√™te ou de r√©sistance que vous meniez dans les terrains vagues et aux r√©cits de Fenimore Cooper que tout le monde √©tait cens√© avoir lus, √† l’√©poque. Tu √©tais all√© voir ce qui restait de leur conf√©d√©ration √† Wendake, dans la proche banlieue de Qu√©bec, et tu avais √©t√© d√©√ßu.

Tous les Hurons avec qui tu avais parl√© ce jour-l√† √©taient guides au parc historique, serveurs trop color√©s dans un restaurant pour touristes, √©tudiants en anthropologie ou en linguistique √† l’Universit√© du Qu√©bec. Et tous avaient √† peu pr√®s la physionomie et le sourire trop candide des acteurs latinos. Alors, tu avais essay√© de t’informer davantage et tu t’√©tais mis √† faire les bouquinistes de la rue St Denis, √† Montr√©al.

Les quatre nations, d√©couvrais-tu, qui formaient la conf√©d√©ration huronne √† l’arriv√©e des colons donnaient √† celle-ci le nom g√©n√©rique de Wendat. Les Fran√ßais, lisais-tu, les appelaient Hurons et les autochtones r√©p√®tent encore √† qui veut l’entendre que ces Maudits Fran√ßais les nommaient ainsi parce qu’ils avaient √©t√© frapp√©s par leur coiffure, √©voquant la hure du sanglier.

La v√©rit√©, bouquinais-tu encore, c’est qu’en fran√ßais du XVIe si√®cle, huron signifie paysan stupide et malpropre. Mais les Hurons-Wendats eux-m√™mes consid√©raient les Europ√©ens comme des √™tres particuli√®rement d√©ficients sur le plan physique et intellectuel. Ensuite, la guerre, la grippe et la variole avaient cl√ītur√© cette plaisante controverse en chassant les indig√®nes de leurs territoires et en for√ßant les quelques survivants √† s’√©tablir sous la protection des Fran√ßais de Qu√©bec.

Mais ce n’est d√©cid√©ment pas dans la banlieue de Qu√©bec, ni dans un livre que tu as rencontr√© les Hurons. C’est √† Shawinigan, vers le milieu de ton s√©jour. Tu avais contempl√© les chutes et tu avais lu sur ce panneau touristique qu’un cano√ę am√©rindien avait tent√© de les franchir. C’√©tait justement une embarcation de n√©gociants hurons, fuyant sans doute un parti de guerriers mohawks qui leur donnaient la chasse.

Ils avaient tent√© de forcer les chutes, avaient lutt√© longtemps et s’√©taient noy√©s jusqu’au dernier. √áa remontait √† trois si√®cles au moins et l’inscription pr√©cisait que c’√©tait peut-√™tre bien un cano√ę iroquois traqu√© par des Hurons ou que c’√©tait simplement une l√©gende.

Mais ce jour-l√†, tu avais explor√© pour la premi√®re fois la l√©gende. Tu √©tais rest√© un long moment √† imaginer la fr√™le embarcation se d√©battant dans les remous. Tu avais vu ces hommes lutter et tu les avais vus mourir. Tu avais senti tr√®s exactement leur angoisse et leur d√©termination. Et c’√©tait grandiose et amer. H√©ro√Įque et futile. Dynamique et pourtant sans perspective.

Nancy, qui te pilotait et faisait toujours semblant d’appr√©cier ta compagnie ce jour-l√†, ne s’√©tait pas donn√© la peine de lire l’inscription.

¬ę¬†Tu r√™ves¬†?¬†¬Ľ, t’avait-elle demand√©.

Tu lui avais racont√© l’histoire des Hurons. Elle avait simplement r√©torqu√©¬†:

¬ę¬†Oui¬†! C’t’√©cŇďurant ce qu’il y en avait de ces crisses d’Am√©rindiens par ici.¬†¬Ľ

Que pouvais-tu lui répondre ?

Tu te sentais am√©rindien d√©sormais. Qui t’en donnait le droit¬†? La sensation, le r√™ve, la grande coh√©rence des choses et le racisme born√© de Nancy. Bien, mais¬†: pratiquement¬†? La conviction que tout homme libre a le choix de son imaginaire et ses origines. Parfait¬†! Assisteras-tu aux conseils de bande, aux Pow-Wow¬†? Danseras-tu pour la pluie, la lune ou le soleil¬†? Porteras-tu des plumes, des tatouages, des parures de guerre¬†? Quelle foutaise¬†! Tu porteras tes r√™ves et tes d√©sillusions d’exil√© et c’est d√©j√† un fameux point commun avec les Autochtones. Mais justement¬†: ils en pensent quoi les Autochtones¬†? Que t’importe ce qu’ils en pensent.

Que t’importe o√Ļ tu vas, d’o√Ļ tu viens, o√Ļ tu te trouves¬†? Et si toutes choses sont naturelles et respectables, que t’importe ce que les autres en pensent¬†? Tu seras un biker r√©fractaire √† l’hiver. Et puis, l’hiver filant, tu te remettras √† r√™ver de Krishna, de Toscane et d’adolescence. Tu ne prieras aucun dieu, ne regretteras rien qui te d√©passe, mais ce sera toujours √©difiant de penser que tu as failli croire en Krishna ou vivre ta vie dans les collines de Toscane. Tu seras sur la route. Et puis, tu t’arr√™teras, le temps de fixer les choses. Et tu repartiras encore.

Alors, ces jours o√Ļ il fait si doux et frais et exaltant √† la fois, tu √©prouves totalement le grand √©veil de l’air et de la terre. Tu te racontes des histoires, inventes un id√©al quelconque sous les cerisiers et les cerisiers sont resplendissants. Puis, tu rentres chez toi. Tu marches dans la rue et la lune est superbe. Tu avances avec l’envie d’arr√™ter les gens pour leur dire¬†:

¬ę¬†Mais vous avez vu cette lune¬†?¬†¬Ľ

Et les gens s’en foutent et pensent¬†:

¬ę¬†Va dessaouler, m√©t√®que¬†!¬†¬Ľ

Mais que t’importe l’avis des gens¬†?

Voil√† ce que tu √©prouves au commencement du printemps. Ce qui t’agite et te motive lorsque tu reviens dans le grand pr√© derri√®re cette taverne de la p√©riph√©rie bruxelloise. √áa pourrait se passer n’importe o√Ļ, du moment qu’il y a du soleil et de la lumi√®re.

Mais aujourd’hui, c’est l’hiver encore. F√©vrier commence √† peine. Et f√©vrier – tu sais bien¬†– est d√©cid√©ment le mois le plus long et le plus inutile et le plus d√©primant de l’ann√©e.


Marco © Bruxelles (février 2002)
Extrait de ¬ę¬†Qui sait o√Ļ tu laisses ton corps¬†?¬†¬Ľ